Suwari Waza : Jozu Na Keïko, l’entrainement adroit

Élément caractéristique des arts martiaux japonais, le travail à genoux fait partie intégrante de cursus en Aïkido. Malheureusement, force est de constater qu’il est régulièrement relayé au dernier plan au point d’être, d’en de rares cas, étudié occasionnellement en vue des passages de grade. Parfois décrié, nombreux sont les pratiquants avouant ne quasiment jamais s’y exercer dans leur club respectif. Bien sûr, il s’agit inévitablement d’un choix délibéré de la part des enseignants et j’avoue avoir moi-même eu des périodes de désintérêts puis d’intérêts quant à cette forme d’étude. Nul besoin de jeter la pierre à quiconque, car sa présence ou son absence est souvent réfléchi  et justifié honorablement par l’ensemble des enseignants que j’ai la chance de côtoyer.

Pour autant, ce constat m’amène à me demander quelles sont les raisons de cet abandon progressif de la pratique en Suwari Waza ? Représente-t-il un réel intérêt dans notre parcours de formation? Si oui, quelle place doit-on lui accorder dans l’apprentissage ?


Suwari Waza : renforcer le corps ?

Dans les propos avancés par les partisans de la pratique du Suwari Waza, nous retrouvons régulièrement l’idée selon laquelle elle permettrait d’assouplir et renforcer les articulations, les hanches et plus largement les jambes. Si nous pouvons bien sûr imaginer qu’elle y participe, n’existe-t-il pas des méthodes plus appropriées pour remplir ces objectifs ?

D’un point de vue anatomique et physiologique, mon expérience professionnelle dans le domaine du sport, et de l’éducation physique, m’amène à penser qu’il existe de nombreuses méthodes apportant des résultats bien plus rapidement et de façon moins contraignante ou fastidieuse pour le corps. Ces arguments, invoqués à eux seuls, ne me semblent donc pas suffisamment louables pour affirmer que le travail à genoux est indispensable puisque, si l’efficacité est au cœur d’une pratique martiale, elle ne peut se soustraire à l’efficacité de sa méthode de formation et d’apprentissage.

Une source de blessures ?

Dans les propos avancés par les pratiquants ayant relayé au dernier plan voire abandonné cette forme de travail, il est intéressant de constater que la majorité a subi des blessures conséquentes au niveau des genoux.

Les blessures aux genoux sont évidemment récurrentes en Aïkido et s’il est difficile d’en identifier une cause précise, il ne fait aucun doute que le travail en Suwari Waza ne participe pas à l’amélioration de ce traumatisme majeur. Il est donc tout à fait louable de l’abandonner car pratiqué à l’excès il est bien plus source de traumatismes que de réels progrès. Pour autant, doit-on arrêter d’étudier en Suwari Waza ? Ne pouvons-nous pas envisager cette étude différemment pour en tirer de réels bénéfices ? Et, peut-on en tirer de précieux bénéfices ?

J’ai la candeur de croire que s’ils font partie du cursus d’une école, c’est qu’il existe une raison bien spécifique à leur présence dans l’apprentissage.

 

Dame Na Keiko : l’entrainement mauvais, inutile

Lorsque j’ai commencé l’Aïkido, les cours en Suwari Waza débutaient toujours par des longueurs interminables de déplacement. Jusqu’à présent, j’avais essentiellement été habitué aux Randori au sol, où nous sommes bien plus souvent allongés qu’à genoux. La position en Seiza ne m’était pas désagréable, mais les déplacements étaient de loin l’élément que j’appréciais le moins car ils faisaient régulièrement remonter les traumatismes que je m’étais infligé durant mes pratiques sportives.

Étudiant en STAPS, nous avions de nombreuses activités quotidiennes (Athlétisme / Gymnastique / Sports collectifs / APPN / etc.). Pour la plupart, nous nous entrainions, en plus de nos spécialités, comme des athlètes de haut niveau en vue des épreuves terminales, contraignant chaque jour notre corps à une somme conséquente d’activités au détriment de sa santé. Cette expérience, bien que positive à bien des égards, a également laissé de nombreux traumatismes articulaires qui, s’ils ont pu être compensés durant de longues années, ont progressivement ressurgi de façon bien plus aiguë et récurrente, notamment à genoux.

Serrant les dents, jeune et fier, je faisais toutefois mine de rien. Résultat : je travaillais les Suwari Waza comme un défi physique et psychologique à relever sans réellement en comprendre le sens.

J’étais l’exemple même de ce qu’on appelle Dame Na Keïko : l’entrainement mauvais, l’entrainement inutile. J’étais malheureusement loin d’être un cas isolé.

L’expérience du Shinbukan

Durant mon premier cours au Shinbukan, il y a une dizaine d’années, j’ai encore ce souvenir d’avoir travaillé, plus d’une heure durant, le premier kata à genoux dont le départ se fait en Tate Hiza. Prenant mon mal en patience, j’observais avec curiosité Kuroda Senseï bouger avec une aisance telle qu’il n’y avait absolument aucune différence entre la rapidité de ses mouvements debout et à genoux … Cela m’a amené à profondément revoir mon jugement sur le travail à genoux, pour lequel je n’avais jusqu’ici trouvé aucun intérêt.

Quelques années plus tard, lorsque nous sommes allés le voir au Japon, il nous a proposé un cours d’Iaïjutsu en nous faisant travailler le premier kata de l’école. En position de Tate Hiza, l’esprit calme et le corps léger, Sensei dégaina et se releva en une fraction de seconde. À peine avais-je eu le temps de le voir bouger que l’action était terminée.

Il nous expliqua que cette position de départ dans le kata correspondait à une situation d’étude, l’intérêt étant de mettre l’adepte dans une situation telle qu’il ne peut pas pousser dans le sol et utiliser son corps de façon habituelle s’il souhaite réagir à temps.


Jozu Na Keïko : l’entrainement adroit

Jozu est composé des kanjis 上, signifiant de qualité supérieure, et 手, signifiant habileté. Associé à Keïko, entrainement, il exprime l’idée d’un entrainement habile, intelligemment mené et donc adroit. Souvent abordé par Kuroda Senseï, il se différencie du Dame Na Keïko part l’état d’esprit et la justesse de la recherche que nous mettons à l’entraînement. Mais qu’entend-on par Jozu Na Keïko dans le cadre des Suwari Waza ?

La posture en Seïza est une posture contraignante dans le sens où elle nous prive d’une grande partie de notre liberté de mouvement. L’enjeu est alors d’apprendre à bouger et utiliser son corps différemment. Il est bien sûr possible de conserver sa façon habituelle de se mouvoir en contournant la difficulté et en forçant sur les articulations, les tendons, les chaines musculaires, mais au risque de blessures irrémédiables. À l’inverse, il est possible d’affronter la difficulté en s’appliquant à la tâche ardue, et parfois austère, de l’acceptation de l’échec qu’elle induit en premier lieu pour revoir profondément notre façon d’utiliser notre corps.

Il est important d’aborder un exercice dans sa globalité, d’en comprendre les tenants et aboutissants en analysant précisément les questions qu’il nous propose de résoudre. La contrainte majoritaire à laquelle nous faisons face dans cette situation est la suppression de nos appuis habituels augmentant dans son sillage notre ancrage au sol. Retrouver de la mobilité et de la légèreté dans cette situation, pour conserver notre liberté d’action au point de ne voir aucune différence entre les capacités développées debout et à genoux, sont là tout l’enjeu que nous proposent les Koryu.

Kono Sensei est sans aucun doute le deuxième expert m’ayant le plus impressionné à ce sujet. Bien qu’ayant un âge avancé, il se déplace à une vitesse fulgurante, le sol semblant s’effacer sous ses pieds, son corps semblant flotter au-dessus du sol. Ils sont avec Kuroda Sensei, l’exemple même des capacités corporelles que permet de développer cette situation de travail tout en conservant la santé de son corps à long terme.

Photo de William Pinaud

Objectif et fréquence: un moment privilégié ?

J’ai longtemps souffert des conséquences de mes antécédents sportifs lors des Suwari Waza, ma rencontre avec des experts tels que Kuroda Sensei, Kono Sensei ou encore Léo Tamaki, a profondément changé ma façon d’aborder ce travail. Progressivement, les douleurs et la difficulté ont disparu, la mobilité est réapparue alimentant et améliorant en parallèle ma mobilité debout. C’est aujourd’hui une pratique qui m’apparaît comme une source de potentialité et de progrès ponctuel pour l’élève.

Toutefois mal abordé, il est inévitablement une source de blessures irrémédiable. Ayant eu une lésion de stade 2 du ménisque interne du genou gauche, et une de stade 3 au genou droit, je suis le parfait exemple de ce à quoi mène une pratique intensive déraisonnée au détriment du corps. Tout pratiquant ayant pratiqué intensivement voit un jour les séquelles remonter à la surface. Si la jeunesse nous pousse à nous donner corps et âme dans un domaine, malgré les conseils éclairés de nos enseignants, il va sans dire que le temps fait son œuvre et que la note s’avère parfois lourde.

À l’inverse, pratiquée ponctuellement l’étude en suwari waza nous offre l’occasion d’approfondir notre refonte du corps et peut s’avérer être un instant privilégié si elle est abordée de façon raisonnée.

En ce sens, le suwari waza peut s’inscrire comme un moteur dans la formation de tout budoka. Toutefois, entre le Dame Na Keïko et le Juzo Na Keïko, il n’y a qu’un pas. À nous d’en affronter la difficulté et d’analyser finement les problèmes que nous proposent de résoudre cette situation d’étude pour en tirer de précieux bénéfices.

 


Conseils : Je souffre régulièrement de douleurs aux genoux puis-je pratiquer en Suwari Waza ?

Il existe plusieurs sources de maux articulaires. Certaines viennent du fait qu’une position nous est inhabituelle, d’autres d’une pratique trop intensive et / ou traumatisante pour le corps et d’autres de blessures antérieures, comme ce fut mon cas.

Dans le cas d’une douleur persistante avant l’entrainement, il est préférable d’éviter afin ne pas aggraver l’inflammation. Dans ce cas, je préconise à mes élèves de réaliser la même technique debout afin qu’ils puissent toutefois étudier.

Dans le cas d’une douleur apparaissant durant la pratique à genoux, je conseille également de ne pas aggraver la situation et de terminer l’étude debout. Toutefois, pour prévenir les inflammations ou blessures, et pouvoir profiter de l’étude en Suwari Waza, il est tout à fait possible de réduire considérablement la vitesse de travail et demander à Uke de ne pas offrir d’opposition. Ce sont là deux sources régulières de blessures car, pris par la vitesse ou l’envie de réussir, nous avons tendance à forcer sur nos articulations et reprendre nos mauvaises habitudes.

Prendre le temps d’étudier et d’analyser les problèmes que nous rencontrons est indispensable pour trouver les réponses d’un changement subtil de l’utilisation du corps. Il vaut mieux faire une seule fois le mouvement en abordant une réflexion profonde que de répéter cent fois un mouvement par mimétisme et automatisme.


Article paru dans Dragon magazine Spécial Aïkido n°25, juillet 2019.
Article revu au regard de l’évolution de mon avis à ce sujet.

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