Forger et polir: se libérer de la forme

L’étude technique est sans doute l’un des fers-de-lance d’une majorité de méthodes d’enseignement quelle que soit l’origine culturelle des activités corporelles. Au sein des écoles japonaises, l’essentiel de la transmission

se fait notamment au travers de katas et situations d’étude technique, bien qu’intégrant parfois des situations d’étude semi-ouvertes. L’étude se découpe alors suivant diverses étapes parmi lesquelles nous retrouvons l’apprentissage de la forme, l’approfondissement des principes et leur perfectionnement.

Pour autant, bien qu’elle soit un indéniable support pédagogique, dont l’apprentissage de la forme n’est que la surface visible de l’iceberg, l’entrée dans un monde où le  « paraître » semble prendre le pas sur « l’être », un monde où nous exigeons un gain rapide de compétences  pourvu que cela nous demande le moins d’engagement et sacrifice possible, mais aussi la présence de plus en plus prédominante d’une dimension spectacle dans nos disciplines, ont relayé au dernier plan les faces non visibles de l’apprentissage.  Le travail d’un kata relève pourtant plusieurs intérêts d’étude, autres que gestuels, nécessaires au développement de l’élève, que seule une poignée de pratiquants semblent aujourd’hui capables de saisir.

Kuroda Senseï

L’accumulation technique: au centre des attentions?

Durant des stages d’experts, il m’est arrivé au détour d’un tatami d’entendre à plusieurs reprises des stagiaires exprimer leur désarroi d’avoir passé leur temps à « réviser » ou de n’avoir tout simplement appris aucun nouveau kata ou techniques. S’il m’est également arrivé à mes débuts d’avoir ce sentiment, je crois que cet exemple est représentatif des attentes d’une majorité d’élèves attachés à l’apprentissage et l’accumulation technique. Il est également représentatif du niveau de compréhension d’un adepte, mimant la forme, s’arrêtant à la seule apparence de celle-ci, faisant de lui un bon collectionneur mais ne lui permettant pas de rentrer concrètement dans le monde des arts martiaux.

Attaché à une gymnastique technique et gestuelle celui-ci se voit rester à long terme un débutant aveuglé par l’apparence des choses sans réelle profondeur. La gestuelle technique semble aujourd’hui se suffire à elle-même au point d’être une référence chez un public de non initié ou éternel débutant. C’est pourtant sans compter l’immense trésor qui se cache derrière chaque forme.

Keïko: amalgame entre situation d’étude et mise en application

L’une de nos premières motivations, lorsque nous poussons la porte du dojo pour la première fois est généralement d’apprendre à se défendre ou devenir fort. Nos références correspondent à ce que nous vivons et observons à l’extérieur, que cela viennent d’expériences malencontreuses, de films ou démonstrations.  Ainsi un « débutant » ne trouvera parfois aucun intérêt à étudier une situation ne correspondant pas à ses conceptions.

Avant d’avancer plus loin dans le débat, il semble donc important de préciser qu’au sein des arts martiaux japonais une partie des situations d’étude technique ou katas correspondent à des supports d’apprentissage. Ils sont développés dans le but de transmettre un certain nombre de principes riches de potentialités que l’on ne peut réduire à une simple gymnastique gestuelle ou application contextuelle.

Dans la pratique des katas si chacun bouge comme il en a l’habitude, de la façon la plus confortable pour lui, cela ne sert à rien, c’est « dame na keïko ». Les kata sont là pour nous apprendre à bouger d’une façon différente. Il est normal que leur pratique soit difficile. Bien sûr au départ on ne peut pas bouger correctement et le geste n’est donc pas juste. Mais si les points travaillés sont présent « heta na keïko » (entraînement maladroit) deviendra « jozu na keïko » (entraînement adroit).
Au début du kata tu te positionnes de telle façon que tu puisses pousser sur tes jambes pour te relever. Tu utilises ton corps de la façon habituelle. Dans le passé il n’y avait quasiment aucune situation où un samouraï se trouvait assis avec son sabre. C’est pourtant une des bases du Iaïjutsu car cela nous permet de développer ukimi (corps flottant, un des principes de l’école de Kuroda senseï).
Lorsque tu es assis ton sabre au fourreau et que ton adversaire est debout le sabre au clair, il est impossible d’agir à temps en utilisant ton corps de façon ordinaire car tu as deux fois plus de mouvements à réaliser. C’est ce qu’ukimi et les autres principes nous permettent d’exécuter. Il n’y a pas de préparation pour se lever, il n’y a pas le loisir de pousser dans le sol. Le sabre est dégainé et coupe tandis que l’on se relève.
Peu importe qu’aujourd’hui tu ne puisses pas te relever en travaillant ukimi, c’est là l’entraînement. Si tu te relèves en utilisant ton corps de la façon habituelle cela n’est d’aucune utilité martiale et tu resteras dans le « dame na keïko ». 
Kuroda senseï

Cette citation issue d’un entretien avec Kuroda senseï est un bel exemple de situation, n’ayant probablement jamais existé dans le réel, destinée à développer certaines capacités corporelles nécessaires dans le monde du sabre. Malheureusement, aujourd’hui, beaucoup de pratiquants, même avancé, continuent de faire un amalgame entre certaines situations d’étude riches de potentialité et leur pertinence contextuelle.

Si nous posons les questions les plus directes concernant le combat: « Dans quelles situations votre technique d’attaque réussi-elle? Dans quelles situations échoue-t-elle? Dans quelles situations perdez-vous? Dans quelles situations gagnez-vous? », vous pouvez essayer de comprendre en analysant des situations correspondant à des gestes. Mais vous ne pourrez jamais obtenir une réponse satisfaisante uniquement par des analyses de mouvements corporels, bien que celles-ci soient indispensables pour améliorer la qualité gestuelle. Car les gestes sont innombrables et vous ne pouvez pas accéder au centre des problèmes à partir d’éléments aussi variables. Tokitsu Kenji, »Budo, le ki et le sens du combat »

Cette citation de Tokitsu Kenji met en avant une réflexion intéressante sur la pertinence des questions et priorités que nous mettons dans l’apprentissage technique susceptibles de nous éloigner de l’essentiel. Même lorsqu’une école intègre, pour les élèves avancés, des situations d’études semi-ouvertes, il s’agit non pas de reproduire exactement une technique, mais de se mouvoir selon les principes de l’école. La technique, en interrelation avec les mouvements d’aïté, naît instantanément dans l’action. Il paraît alors inconcevable de reproduire avec exactitude une gestuelle apprise. Quelle est alors la pertinence de l’apprentissage d’une forme technique? L’essentiel est-il dans la forme?

Kuroda senseï, Iaï Jutsu

Se libérer de la forme

Si la forme ne semble pas être l’essentiel de l’apprentissage, elle relève dans un premier temps toute son importance. Dans la logique des koryu, bien que certaines situations semblent s’éloigner du réel, elles ne doivent pas permettre le développement de mauvais automatismes chez l’élève, d’où l’importance de s’attacher dans un premier temps à l’étude de la forme. Lors des premiers instants d’apprentissage, l’entrainement visera donc à une étude correcte de la forme avant de passer à la compréhension profonde des principes. Une fois la forme correctement intégrée, l’élève se voit alors libéré des contraintes gestuelles de son corps. Celui-ci, habitué à bouger correctement dans sa globalité pourra alors se plonger pleinement dans la face non visible de l’entrainement sans avoir à penser au comment déplacer telle ou telle jambe, bras etc…  De la forge du corps, l’adepte pourra alors affiner et polir son étude. C’est ce que l’on appelle se libérer par l’apprentissage de la forme.

Paradoxalement notre recherche constante de la perfection du geste nous pousse régulièrement à nous concentrer sur les moindres faits et gestes d’un expert au point de, par exemple, fixer notre attention sur l’angle du pied dans tel déplacement ou autres détails parfois sans grande importance.

Nous aimons les choses élaborer, ces choses que nous pensons parfois être les seuls à avoir remarqué et qui feront peut-être la différence avec les autres dans nos connaissances. Une attitude funambulesque nous poussant à élaborer nombre de théories sur l’angle de pose d’un pied, au degré près, faisant d’une science mathématique ou physique chaque fait et gestes. Bien que cela puisse parfois aiguiller un novice, elle peut également mystifier l’étude en éloignant un avancé de l’essentiel.

Il n’est d’ailleurs par rare qu’un élève cumulant quelques années de pratique continue d’être préoccupé par ce genre de détail car il n’arrive toujours pas à faire fonctionner une technique. Pourtant, passé les premières centaines d’heures de pratique, ce type de question ne devrait plus être. L’élève devrait commencer à rentrer dans l’étude profonde des principes. D’autant plus lorsque l’on considère que les koryu devaient permettre une formation rapide des pratiquants pour aller sur le champ de bataille. On imagine mal un membre des forces spéciales ou toute section d’intervention d’élite passait ses quelques heures d’entraînements journaliers à étudier l’angle de tel pied, de telle main en fonction de telle ou telle attaque…

Devenir une pâle copie visuelle d’un expert n’est pas gage d’un haut niveau de compréhension. Un décalage corporel de quelques centimètres en comparaison au corps de notre enseignant n’est généralement pas la raison de notre échec. Nous avons chacun des corps différents. Un élève de deux mètres n’aura bien évidemment pas exactement la même exécution technique qu’un élève d’un mètre cinquante. Est-ce pour autant qu’ils auront un écart de niveau?

Stage Hino Akira, photo de Thomas Taragon

A la recherche de l’essentiel

Alors qu’une technique est souvent décrite sous sa forme visible et donc mécanique, il existe un certain nombre d’éléments inhérents à leur fonctionnement appartenant au domaine du non visible, au domaine du ressenti. Réduire une technique à un simple mouvement auquel nous associons une coordination particulièrement me semble être une erreur concourant bien trop souvent à un appauvrissement des arts martiaux, ne laissant entrevoir qu’une somme de gestuelles dont les qualités physiques permettent parfois de cacher le vide abyssal de chaque mouvement. Mais si la jeunesse peut tromper, l’âge ne trompe pas. Passé un certain âge, le pratiquant observera un déclin progressif de ce qu’il pensait être des qualités durables dans le temps. En outre, même en étant le meilleur des miroirs d’un expert, il existe bel et bien plusieurs éléments dont l’absence fera que notre geste, aussi parfait soit-il, ne fonctionnera tout simplement pas.

Il existe encore quelques experts aux capacités hors du commun, tel qu’Hino senseï, Kuroda senseï ou encore Irie senseï, capables de démontrer une technique dans sa forme la plus destructrice mais également sa forme la plus douce dépassant de loin les simples sciences de la biomécanique corporelle. Face à leur travail nous avons souvent tendance à nous arrêter sur ce que nous connaissons, le domaine du visible souvent emprunt à nos propres interprétations, et prenons trop rarement le temps d’arrêter de réfléchir quelques instants pour ressentir tout simplement.

Malheureusement,  il est courant de croiser des adeptes cumulant plusieurs dizaines d’années d’études dont la pratique se base majoritairement sur une biomécanique corporelle dure et contraignante pour aïté, s’appuyant essentiellement sur une mise en application de force. Attaché à l’aspect visuel des choses et aux résultats immédiats, les points les plus importants du combat, riches de potentialités, sont souvent mis de côté. C’est ce que Kuroda senseï nomme dame na keïko , heta na keïko et jozu na keïko.

Ne cherchez pas à réussir coûte que coûte ou avoir le même effet sur votre partenaire que je vous ai démontré. En vous concentrant sur le résultat  vous passez à côté de l’essentiel. Etudier avec sérieux en s’attachant à une compréhension profonde des principes c’est ainsi qu’un jour vous y arriverez. Hino senseï

Hino Akira, photo de Thomas Taragon

 

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7 réflexions sur “Forger et polir: se libérer de la forme

  1. Konnichiwa Alex,
    Une réflexion particulièrement intéressante très proche de ce que j’essaie de faire comprendre aux élèves avec malheureusement très peu de réussite actuellement! Mais j’ai l’espoir que petit à petit les choses vont évoluer!
    Mata ne.
    Jean Luc

    • Konbanwa Jean Luc,

      Merci pour ton retour :-). C’est également un constat actuel, malheureusement la technique est souvent vue comme un finalité plutôt qu’un moyen. Mais à force de travail il n’y a pas de raison que les choses n’évoluent pas ;-).

      Mata ne,
      Alex

  2. Bonsoir Alex,
    Article très intéressant, qui fait écho à mes lectures actuelles  » Don’t think, listen to the body » A HINO et  »Strikes soul meets body » V VASILIEV.
    Merci pour ton blog qui nous permet de profiter de tes études et de ton expérience.
    Amicalement,
    Pascal
    Bayonne

    • Bonjour Pascal,

      Merci à toi pour ta lecture et ton retour. Deux très bons ouvrages qui donnent beaucoup de matière à réflexion :-). Bonne lecture et au plaisir de te croiser sur le tatami 😉

      Alex

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