Dame na Keïko et Heta na Keïko: retour sur le dernier stage de Kuroda Senseï

Au mois de février, Kuroda était de passage en Europe pour l’un de ses séminaires annuels. S’il n’est pas toujours évident d’avoir accès à l’enseignement direct d’un Soke, les stages de Shinbukan représentent une mine d’or tant sur le plan culturel que celui de la recherche pédagogique mise en œuvre par Kuroda Senseï. Pas de secret, pas de facétie, chaque cours est mis en œuvre pour permettre à chacun une compréhension profonde des principes de l’école.

KurodaIai

À cette occasion, il nous parla des notions de Dame na Keïko et Heta na Keïko. Si ces notions prennent beaucoup d’importance dans les exercices proposés au sein de l’école Shinbukan, elles s’étendent à l’ensemble des voies d’études.

Keïko, 稽古, signifie entrainement, étude. Dame, 駄目, signifie inutile, sans espoir, mauvais. Dame na Keïko est donc l’entrainement mauvais, l’entrainement sans espoir. Aboutissant à de nombreuses incompréhensions que nous pensons bien souvent correctes, il représente une erreur de parcours dans lequel nous sommes tous susceptible de nous égarer.

Heta,下手な, quant à lui, signifie maladroit. Heta na Keïko es donc l’entrainement maladroit. Leur différence n’étant pas toujours manifeste, ces deux notions semblent proches au premier abord. Pourtant, ils peuvent déboucher sur de grandes différences de compréhension et influencer fortement le niveau d’un adepte.

L’esprit du Shoshin, une porte vers la compréhension

Après quelques recherches, je suis tombé sur un article de Léo, à ce sujet, citant une anecdote avec Kuroda Senseï lors d’un cours de Iaï Jutsu:

« Dans la pratique des katas si chacun bouge comme il en a l’habitude, de la façon la plus confortable pour lui, cela ne sert à rien, c’est « dame na keïko ». Les kata sont là pour nous apprendre à bouger d’une façon différente. Il est normal que leur pratique soit difficile. Bien sûr au départ on ne peut pas bouger correctement et le geste n’est donc pas juste. Mais si les points travaillés sont présent « heta na keïko » (entraînement maladroit) deviendra « jozu na keïko » (entraînement adroit).
Au début du kata tu te positionnes de telle façon que tu puisses pousser sur tes jambes pour te relever. Tu utilises ton corps de la façon habituelle. Dans le passé il n’y avait quasiment aucune situation où un samouraï se trouvait assis avec son sabre. C’est pourtant une des bases du Iaïjutsu car cela nous permet de développer ukimi (corps flottant, un des principes de l’école de Kuroda senseï).
Lorsque tu es assis ton sabre au fourreau et que ton adversaire est debout le sabre au clair, il est impossible d’agir à temps en utilisant ton corps de façon ordinaire car tu as deux fois plus de mouvements à réaliser. C’est ce qu’ukimi et les autres principes nous permettent d’exécuter. Il n’y a pas de préparation pour se lever, il n’y a pas le loisir de pousser dans le sol. Le sabre est dégainé et coupe tandis que l’on se relève.
Peu importe qu’aujourd’hui tu ne puisses pas te relever en travaillant ukimi, c’est là l’entraînement. Si tu te relèves en utilisant ton corps de la façon habituelle cela n’est d’aucune utilité martiale et tu resteras dans le « dame na keïko ». »

Kuroda Senseï, photo de Frédérick Carnet

Kuroda Senseï, photo de Frédérick Carnet

L’entrainement maladroit, bien que malhabile, ne constitue pas une erreur en soi. Il reflète une maladresse dans la façon d’aborder un apprentissage mais n’enlève en rien le sérieux et la sincérité du pratiquant dans sa démarche. Se laissant guider et corriger, l’adepete possède cette capacité à remettre en question sa façon de travailler, lui permettant de passer progressivement dans le monde de Jozu na Keïko, l’entrainement adroit.

À l’inverse, Dame na Keïko se situe dans une impasse. S’il ne remet pas, encore une fois, la sincérité du pratiquant dans son travail de recherche, l’axe de travail ne correspond pas à ce qui est demandé. Persistant avec certitude dans son cheminement, le pratiquant se détache de celui situé dans le monde d’Heta na Keïko, de par l’entêtement dont il fait preuve. Une persistance liée à l’ego, l’envie constante d’assimiler le travail proposé à son expérience passée ou de réussir rapidement.

Il est naturel d’avoir parfois l’impression d’être dans la bonne direction et d’associer ce que nous étudions à nos  apprentissages passées. Ils forgent ce dont nous sommes et constituent des repères auxquels nous nous rattachons pour avancer. Mais s’ils peuvent être facteur de réussite, ils peuvent constituer un obstacle majeur.

Il en découle généralement une modification de la forme d’origine que nous souhaitons absolument faire fonctionner. Ne trouvant pas de réponse nous permettant d’être rapidement en réussite nous adaptons le travail à partir de ce que nous sommes capables de faire. Pourtant il semble normal de ne pas réussir à faire fonctionner un kata issu d’un Koryu, dont la base de l’étude est la modification de l’utilisation du corps. Tant que ces modifications n’ont pas été opérées il est alors utopique de croire que l’on a compris ne serait-ce qu’une infime partie des principes. Car Si l’étude d’une voie prend du temps elle s’inscrit bien souvent dans l’idée de voie d’une vie.

Alors que notre mode de vie nous incite à vouloir tout tout de suite, travailler et chercher durant des années se place comme la seule clé d’une réelle compréhension. Il paraît alors important de pouvoir adopter l’esprit de Shoshin et vider notre tasse afin de profiter pleinement de l’enseignement que l’on reçoit. Car si certains éléments peuvent nous paraître proches en apparence, ils peuvent parfois se situer aux antipodes.

Afin de lutter contre notre esprit, parfois capricieux, je me récite souvent ce célèbre conte Zen :

« Un célèbre maître de zen reçoit un jour la visite d’un homme qui déclare vouloir étudier avec lui. Le maître l’invite à boire le thé pendant que le visiteur lui expose son passé, lui décrit son cheminement spirituel, ses découvertes, ses réflexions et nomme les maîtres qu’il a côtoyés.
Le maître écoute patiemment et recommence à lui verser du thé dans sa tasse déjà pleine. Celle-ci se remplit à ras bord et finit par déborder, le thé coulant tout autour. L’élève s’écrit alors « Que faites-vous?! Ma tasse est déjà pleine! ».
Et le maître lui répond « Comment voulez-vous qu’un enseignement pénètre votre esprit alors qu’il est déjà plein comme cette tasse? « 

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8 réflexions sur “Dame na Keïko et Heta na Keïko: retour sur le dernier stage de Kuroda Senseï

    • Salut Paul,

      Il arrive que selon le moment du stage on soit plus ou moins sensible à certains concepts. Il y en a certainement qui t’ont marqué dont je n’ai pas de souvenir :-). Surtout que si mes souvenirs sont bons, il est venu expliquer cette notion à quelques anciens, lorsque nous révisions les katas 🙂
      Bonne soirée,

      Amicalement,
      Alex

  1. Bonjour, ma demande est probablement cavaliere mais j’aurais souhaité savori si comme les stages de Hino sensei, les stages de Kuroda sensei etait ouvert à tous types de pratiquants. Je ne suis pas un tres ancien pratiquant mais a force de lire Le blog de Leo Tamaki j’avoue avoir envie ne serait-ce que de voir la pratique de Kuroda-sensei

    • Bonsoir Yannick,

      Les stages de Kuroda Sensei sont ouverts à tous types de pratiquants remplissant certaines conditions. À l’inverse des différents stages d’experts ouverts à tout le monde, il faut être membre de l’école pour pouvoir y assister. S’agissant d’un Koryu, le fonctionnement est le même que celui qui régissait et régit encore certaines écoles traditionnelles japonaises. La pratique du Shinbukan est une pratique qui demande beaucoup de remise en question sur notre façon de travailler et utiliser notre corps. À ce titre, Kuroda Sensei souhaite enseigner à des élèves désirant s’investir sur le long terme dans le souci de permettre à chacun une compréhension profonde de cette tradition martiale. Il est d’ailleurs difficile de se faire une idée et comprendre les principes de l’école en ne faisant qu’un seul stage. Toutefois, si l’aventure t’intéresse, je t’incite à contacter Léo Tamaki pour connaitre l’ensemble des conditions d’admission et/ou faire une demande pour rentrer dans l’école.

      Cordialement.
      Alex

  2. Bonjour Alexandre,

    merci de cette réponse, je vais contacter Léo Tamaki.

    Ps: je voulais aussi te remrcier pour ce blog que je suit depuis quelques temps maintenant.

    Cordialement,

    Yannick.

    • Bonsoir Yannick,

      N’hésites pas à contacter Léo si le travail de Kuroda Senseï t’intéresse. Merci à toi pour l’intérêt que tu portes au blog :-).
      Au plaisir de te rencontrer un jour sur le tatami 😉

      Cordialement.
      Alex

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