Jyū-waza, donner à vivre autrement

Ichi-go, Ichi-e, 一期一会, est une expression japonaise se référant à l’idée de fugacité de chaque rencontre. Principe au cœur de l’étude de la cérémonie du thé, on la retrouve régulièrement transposée à la culture martiale japonaise. Composée de trois kanji, 一 symbolisant le chiffre un ;  期 symbolisant l’idée de temps, date, période ; 会 symbolisant l’idée de rassemblement, rencontre ; cette expression se traduit littéralement par « un temps, une rencontre ».  Généralement traduit par « une rencontre, une chance », « la chance d’une vie », « chéris chaque rencontre car elle n’aura lieu qu’une fois », cette expression est intimement associée au temps s’écoulant perpétuellement et l’importance de se consacrer pleinement à l’instant présent. En outre, elle rejoint l’expression au no wa wakari no hajimari,  会うは別かりの始まり, « La rencontre est le début de la séparation » traduisant un sentiment bouddhiste très commun au Japon à propos de la fugacité de toute situation.

Cette expression relève une importance capitale dans l’étude des budō puisqu’elle induit que chaque échange, chaque situation d’apprentissage, est une occasion unique et éphémère de progresser. En définitive, elle s’impose comme la clé de voute d’un enseignement et d’un apprentissage efficients, d’autant plus dans nos sociétés laissant de moins en moins de place et de temps aux loisirs.  Face à cette problématique du temps de présence des élèves il est donc nécessaire de se demander : comment leur permettre de s’enrichir pleinement dans chaque situation d’apprentissage ? C’est là une question que tout pratiquant s’est déjà posé, soit en tant qu’enseignant, soit en tant qu’élève ou les deux.

Je crois que cela se fait en premier lieu par un une définition claire du cadre de travail, des objectifs d’apprentissage, du but, des critères de réalisations et du rôle de chacun dans l’exercice proposé. Par ailleurs, cela me semble d’autant plus nécessaire dans des situations offrant une marge de liberté et d’interprétation à l’élève comme par exemple lors de l’étude en jyū waza.

Minoru Hirai, source: https://korindo.jp/

Jyū-waza : poser le cadre de travail pour en tirer profit

Jyū waza est composé de jyū 自由, libreliberté, et de waza 技, technique. Il signifie donc technique libre et se différencie du jyū geiko qui signifie pratiquer librement. Tel que le précise Tamura Sensei dans son ouvrage Étiquette et transmission, « la confusion entre Jyū Geiko et Jyū waza est courante mais il est souhaitable de bien les distinguer. » Si la limite entre les deux semble fine, le cadre est quant à lui différent et relève pour chacun de spécificités en matière de liberté de travail, d’objectifs et d’acquisitions.

Lors du travail en jyū waza le cadre est semi-fermé dans le sens où tori possède toute la marge de liberté technique souhaité alors qu’uke utilisera une ou plusieurs attaques imposées, voire pourra attaquer librement suivant les consignes données par l’enseignant. Une fois l’attaque effectué, le rôle d’uke restera toutefois de recevoir – suivre et non de contrer, enchainer ou retourner le travail de tori. Jyū Geiko signifiant entrainement libre, pourra quant à lui se situer dans un cadre fermé (kihon waza), semi-fermé (technique libre), semi-ouvert (uke peut de temps en temps réaliser un kaeshi waza et sortir de son rôle) ou ouvert[i], selon le choix des élèves.

Avant d’aller plus loin, il est important de préciser qu’il existe différentes façons d’aborder le travail en jyū waza selon le cadre dans lequel il est exigé. L’objectif est par exemple différent selon qu’il soit demandé lors d’un passage de grade ou d’un entrainement. Il peut l’être aussi au sein de l’entrainement, s’il s’agit d’une préparation à un passage de grade ou d’un entrainement classique. Dans cet article je m’attarderai seulement sur l’aspect de l’entrainement, hors passages de grade et préparations à un examen.

Ichi-go, Ichi-e, 一期一会 : une rencontre, une chance

 

La marge de liberté de l’élève

Le cadre de travail étant posé par l’enseignant, tori possède toutefois une marge de liberté technique dans la direction d’étude proposée, mais pas seulement. En effet, si l’attention de tori se focalise sur la seule consigne « travail libre », la situation peut s’avérer contre-productive pour lui. Il est par exemple courant d’observer chez les élèves une rupture nette lors de cet exercice en termes d’attitude, de présence et de qualité de travail comparativement au reste du cours. Après de longues minutes à étudier avec sérieux, et souvent après une longue journée de travail, les élèves ont tendance à se relâcher comme si le moment du jyū waza raisonnait avec « libération » dans le sens « défoulez-vous » où l’on pause le cerveau sans réellement se définir un objectif de travail précis. Et c’est souvent là que la situation perd de son intérêt, lorsqu’il y a une confusion entre la fin et le moyen, la consigne, le but et l’objectif.

La consigne « technique libre » n’est en aucun cas un objectif mais seulement une définition du cadre par l’enseignant. Le but n’est donc pas de faire des techniques librement sans réfléchir mais bien d’atteindre des objectifs d’apprentissage à travers ce moyen.  Si jyū waza peut effectivement s’apparenter à un instant de liberté technique, il s’apparente également à un instant de liberté de travail dans ce cadre imposé au sens de « définissez un objectif de travail technique précis en fonction de vos besoins ».

C’est à mon sens ce qui rend le jyū waza intéressant : dans ce cadre d’étude, l’enseignant offre l’opportunité à l’élève d’expérimenter, de travailler sur des techniques librement choisies pour continuer à polir son étude en fonction de ses besoins. Cela implique pour à l’élève d’apprendre à les identifier dans un premier temps, de se fixer lui-même des objectifs de travail dans un deuxième temps et se mettre en situation d’étude dans un troisième temps. En ce sens, jyū waza concourt au développement de l’autonomie de l’élève dans ses apprentissages et donc à la formation d’un élève acteur.

C’est également ce qui rend cette situation complexe car elle relève à la fois d’une mise en place d’un cadre précis par l’enseignant tout en faisant appel à la maturité et l’autonomie de l’élève. Plus le cadre d’étude est ouvert, plus il peut prêter à interprétation, plus la part de l’élève dans la gestion et la compréhension du travail proposé intervient dans sa progression. La question du sens de la situation pour l’élève, mais également pour l’enseignant, révèle donc toute son importance.

Donner du sens : un premier pas pour susciter le progrès

Il me semble inutile de débattre longuement sur le fait que l’enseignant possède une grosse part de responsabilité dans la compréhension de ce travail par l’élève afin qu’il puisse pleinement en tirer profit. J’ai tendance à croire que les élèves sont le reflet de notre enseignement. Lorsque je donne un cours, si plus de 20 % des élèves sont dans la mauvaise direction de travail, je considère que le cadre de travail que j’ai défini n’est pas suffisamment clair et précis. Il est donc important d’identifier clairement le cadre et les objectifs pour pouvoir guider l’élève. À la question « quel est pour toi l’intérêt / le but du travail en jyū waza ? », si un élève sait me répondre avec précision c’est que j’ai réussi en partie ma mission. La situation fait sens pour lui, il sait ce qu’il doit y rechercher, et comment aborder cette forme d’étude pour progresser. C’est en partie l’un de mes premiers objectifs : donner du sens aux situations d’apprentissage à travers une compréhension pour l’élève du but de l’exercice, du comment y arriver et comment travailler pour que la situation d’étude lui soit pleinement profitable.

Guider l’élève pour donner du sens et permettre une compréhension fine des attendus. Photo de Shizuka Tamaki

Guider l’élève pour favoriser leur autonomie

Définir simplement un cadre de travail, et des objectifs, n’implique pas forcément une compréhension fine par l’élève de ce que nous attendons d’eux et ce que la situation peut leur apporter, bien que ce soit un premier pas. Il m’arrive donc régulièrement d’accompagner la consigne « technique libre » par une définition précise de l’objectif : « choisissez un objectif de travail en fonction de ce dont vous avez besoin d’approfondir » ; et d’accompagner cet objectif  de quelques exemples. Bien sûr, cette forme d’étude recèle de diverses possibilités de travail permettant à un débutant comme à un élève avancé d’en retirer des bienfaits dans sa pratique. Voici une liste non exhaustive d’éléments directement identifiables pour l’élève que celle-ci permet d’étudier en fonction des paramètres d’étude choisis :

– choisir une technique du cours à travailler, ou d’un cours précédent, pour l’approfondir. Cela peut se faire sur une partie de la technique (entrée, amené au sol, prise de contact, etc…) comme sur la technique dans son ensemble. Cela peut-être également réalisé sur une ou plusieurs attaques selon le cadre proposé par l’enseignant;

– travailler sur le rythme, le timing, en demandant à uke d’exercer une pression et/ou en variant le rythme ainsi que l’intensité de l’attaque ;

– travailler sur l’incertitude et l‘adaptation technique en demandant à uke d’attaquer avec deux attaques différentes ou plus. Cela permet notamment d’aborder la notion « faire naître la technique de la situation », de spontanéité, en ouvrant les possibilités offensives d’uke. C’est notamment un premier pas vers l’expression libre de l’élève ;

– travailler la présence et exercer une pression constante sur uke ;

– travailler sur la détermination mais également l’intention ;

– etc.

Dans ce florilège de possibles, il peut être intéressant de mettre en place divers variables de difficultés imposées par l’enseignant dans un premier temps qui seront progressivement laissées au aux choix de l’élève dans un second temps :

*Pour l’attaque :

Niveau 1 : une attaque imposée

Niveau 2 : deux ou plusieurs attaques imposées

Niveau 3 : attaque libre

* L’intensité :

Niveau 1 : très modérée, vitesse lente

Niveau 2 : modérée, vitesse moyenne

Niveau 3 : élevée, vitesse élevée voire maximale

Ces variables pourront être associées ou dissociées par exemple en imposant un niveau 1 d’attaque avec un niveau 1 d’intensité ou un niveau 1 d’attaque avec un niveau 3 d’intensité. L’enseignant pourra également proposer un niveau d’attaque ou d’intensité et laissait le choix du niveau de l’autre paramètre à l’élève. Pour terminer, l’enseignant pourra laisser l’élève faire ses propres choix de paramètres qu’il indiquera à son uke suivant ses objectifs de travail en jyū waza.

Concourir à l’autonomie des élèves

Cette façon d’aborder progressivement l’étude du jyū waza, en laissant de plus en plus de place à la notion de choix s’exprimer chez l’élève, a pour but de guider mes élèves vers une prise en main de leur entrainement. Au fil des leçons, je donne généralement de moins en moins d’informations jusqu’à annoncer seulement « jyū waza ». Afin de ne pas les laisser complètement livraient à eux-mêmes je bascule sur un mode questions – réponses individuelles, comme par exemple : « quel est ton objectif de travail en ce moment? ». Cela permet à la fois de responsabiliser les élèves dans leur progrès mais également de maintenir leur niveau d’attention et d’implication durant la pratique du jyū waza. Cela me permet aussi de vérifier qu’ils ont bien compris le sens du travail demandé et qu’ils ne sont pas partie dans un travail de type défouloir. À noter qu’il y a quelque chose de gratifiant pour un élève de pouvoir montrer à l’enseignant qu’il a bien compris ce qui lui est demandé. Cela participe grandement au rapport de confiance entre l’élève et l’enseignant tout en renforçant leur goût pour l’apprentissage, l’enseignement et la pratique qui leur est proposée.

Uke : présence et harmonie

Comment nous l’avons vu le cadre implique à uke d’attaquer et de recevoir, soit à travers une attaque unique qui lui est imposée, soit plusieurs, soit en attaquant librement. Malheureusement, il est courant d’observer des uke s’enfermant dans un rôle de « victime », prêtant leur corps à tori et attendant gentiment leur tour. Si c’est généralement fait avec bienveillance, dans l’idée de permettre à tori d’étudier, ce n’est pas souhaitable dans le sens où les progrès de tori sont intimement liés à l’attitude, la présence et la qualité de travail d’uke. Il convient donc en temps que uke d’aborder cet exercice en se fixant également des perspectives d’études.

Le premier élément de progression aisément identifiable pour uke est inévitablement d’aiguiser son niveau de disponibilité, d’adaptation et d’harmonisation, notamment lorsque tori choisira l’objectif de laisser les techniques émaner de la situation. Ce moment offre une occasion unique pour uke de s’harmoniser dans l’incertitude technique à venir et de pousser l’étude des ukemi ainsi que d’awase et musubi à un niveau supérieur. C’est un élément d’étude non négligeable permettant à uke de poursuivre sa progression.

Dans un deuxième temps, si la situation prête à penser que tori est le seul à définir un objectif de travail, uke possède également des possibilités d’étude dans un cadre plus restreint puisque la complexité de son rôle se retrouve à travers l’adoption d’une double casquette : celle de celui-ci au service du progrès d’autrui, tout en cherchant à progresser lui-même. Toutefois, le niveau d’un adepte se voit aisément dans sa capacité à optimiser ses apprentissages, et ce quel que soit le cadre de travail proposé. Voici quelques exemples d’objectifs qu’uke peut se fixer lui-même tout en veillant à être dans la continuité du premier :

– travailler sa posture ;

– travailler sur la coordination de ses attaques ;

– attaquer sur la ligne ;

– supprimer les gestes parasites ou gestes d’appel dans l’attaque ;

– développer un potentiel de mouvement avant-pendant-après l’attaque ;

– développer l’efficacité de son attaque ;

– travailler sur le rythme en développant une lecture fine du rythme de tori. L’idée étant de sortir d’une attaque répétée, rythmée et robotisée en allant vers une attaque qui cherche à atteindre la cible au moment le plus opportun (par exemple lors d’un déséquilibre de tori dans sa posture ou lors d’un moment d’absence – de réflexion de la part de tori) ;

– mettre de l’intensité tout en gardant un niveau de disponibilité et d’adaptation élevé, notamment dans l’incertitude lorsque tori a choisi de « laisser naître les techniques de la situation » ;

– etc.

L’avantage étant que chacun de ces éléments peut-être travailler avec n’importe quelles variables (cf paragraphe « guider l’élève ») et ce quel que soit l’objectif de travail choisi par tori. Il est notamment intéressant de noter que les progrès de tori ne sont pas dépendants des retours verbaux d’uke mais bien de son niveau. Plus uke tend a élevé sont niveau de travail personnel, plus il tire tori vers le haut.

Donner à vivre autrement

Comme nous l’avons vu, l’étude en jyū waza est une situation d’apprentissage riche en enseignements. Au-delà des nombreuses perspectives de progrès techniques qu’elle propose, elle permet également le développement l’autonomie des élèves à travers l’identification de leurs besoins et la mise en place d’objectifs personnels tout en leur  permettant de travailler sur de multiples angles d’étude.

En jouant sur les consignes, les variables, ou encore en énonçant des exemples d’objectifs possibles, la situation prend progressivement du sens pour l’élève, lui permettant au fil des leçons « d’apprendre à apprendre » pour rentrer dans un processus actif de formation. Source de développement personnel, le jyū waza permet de donner à vivre autrement les apprentissages en sortant d’un enseignant frontal à sens unique pour entrer dans une démarche autonome de l’élève où il s’analyse, se fixe lui-même des objectifs et se prend en charge librement sur un temps donné de la leçon.

En guidant les élèves vers une compréhension fine de ce que proposent des situations comme jyū waza, nous leur donnons progressivement les outils nécessaires pour faire de chaque moment, chaque rencontre, une chance de progresser même en l’absence de l’enseignant, notamment dans des situations exceptionnelles telles que nous venons de traverser. En ce sens, le jyū waza me semble être un parfait exemple de situation permettant d’aborder cette fameuse notion Ichi-go, Ichi-e. Car si le temps nous est compté, il appartient à chacun de mettre du sens dans chaque situation, malgré la fugacité de l’instant, pour que chaque rencontre devienne le socle d’un apprentissage constant.

[1] Situation ouverte : situation au sein de laquelle les notions d’uke et tori disparaissent, c’est-à-dire que chaque pratiquant peut prendre l’initiative de l’attaque et réaliser un ou plusieurs kaeshi waza si l’opportunité se présente.

 

« faire naître la technique de la situation », un objectif de travail parmi tant d’autres.

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