YASHIMA MAGAZINE : Sakki 殺気 – au cœur de la culture du Japon

Le numéro 10 de Yashima est disponible en kiosque depuis la semaine dernière. Une nouvelle fois nous sommes fiers du résultat et de la qualité de ce nouveau numéro qui vient clôturer une année difficile pour tous. Dans ce numéro, nous avons opté pour une présentation du thème central qui viendra accompagner dès à présent la lecture de chaque thématique que nous mettons en avant. Voici celui de ce numéro.

Photo de Stéphane Remael pour Yashima


SAKKI, ENTRE IMPREGNATION CULTURELLES ET ORIGINES FONDAMENTALLEMENT MARTIALES

Alors que Yagyū Munenori contemplait les fleurs de cerisier sous les rayons de soleil printaniers, un de ses serviteurs fut saisi par la pensée suivante : « Bien que mon seigneur soit un maître de sabre réputé, si je l’attaque à cet instant précis alors que son attention semble détournée, il n’aura aucune chance de se défendre. » Observant l’environnement autour de lui, Munenori fit soudainement demi-tour et rentra à son domicile. Il s’adossa à un des poteaux jonchant la bordure de sa terrasse extérieure et y resta plusieurs heures sans dire un mot. Les serviteurs, inquiets de le voir ainsi, vinrent à sa rencontre. L’un d’entre eux osa rompre le silence: « Maître, depuis tout à l’heure vous semblez tourmenté ».Yagyū Munénori répondit: « Je repense à une chose. Après des années d’entrainement, lorsque des ennemis m’attaquent, je peux ressentir leur volonté de me tuer avant de combattre. Ce matin, alors que j’observais la floraison, j’ai ressenti le sakki 殺気. J’ai regardé autour de moi mais il n’y avait personne pouvant représenter un danger. » Gêné par la confidence de son maître, le serviteur s’agenouilla pour lui présenter ses excuses: « En vérité, tout à l’heure en vous regardant j’ai pensé qu’à cet instant, peut-être, je pourrais vous tuer. » Munenori s’exclama alors: « Bien, j’ai compris. », et rentra.

Les contes et légendes relatant des exploits dépassant l’entendement sont légions. S’ils peuvent prêter à sourire par leurs aspects romanesques et leur démesure, ils illustrent toutefois des sentiments, sensations et faits issus du réel, mais aussi des notions culturelles puissantes.

UN ÉLÉMENT CULTUREL FORT

L’idée de ressenti évoqué par Yagyū Munenori est un concept passionnant. En dehors de la pratique des arts martiaux, cette notion se retrouve dans les codes culturels et sociaux qui régissent encore aujourd’hui le quotidien de l’archipel. Savoir lire entre les lignes, décoder une expression, deviner un sentiment ou prévenir un désir pour y répondre au mieux, est monnaie courante au Japon. Ce dialogue silencieux est parfois nommé hara-gei 腹芸, l’art du ventre, et se résume à « se deviner l’un et l’autre sans expliciter ses pensées ».

Si les Japonais peuvent se montrer très démonstratifs à certaines occasions, ils se montrent généralement réservés sur l’expression de leurs émotions et leurs attentes, ceux d’autrui et du groupe passant avant tout. De fait, une part des relations humaines est donc conduite d’une manière non explicite, à travers le silence, des attitudes subtiles, ou de vagues suggestions verbales. Si cet élément se retrouve dans chaque civilisation, nulle autre culture que le Japon ne lui a donné une telle importance.

LA MUSIQUE DES SILENCES

J’aimerai illustrer ce point avec une anecdote personnelle. Lors de mon dernier voyage au Japon, avec d’autres enseignants du Kishinkaï, nous avons eu l’occasion de dîner avec plusieurs maîtres de Kyōto après une démonstration commune au Butokuden. Lors du repas, j’ai remarqué que les personnes présentes servaient à boire à leurs interlocuteurs mais ne se servaient jamais eux-mêmes, quand en France nous servons notre entourage avant de nous servir. Cette pratique met en avant le groupe, et nous replace comme un élément au service d’une communauté. On ne sert pas son entourage pour pouvoir se servir, mais pour répondre aux seuls besoins d’autrui.

Chaque participant au dîner nota cette coutume et l’adopta. Sans attendre d’être servi, chacun sut prendre l’initiative, et cela se traduisit par un changement à notre égard. Sans doute conjugué à l’effet de la boisson, je constatai que notre prévenance avait ouvert une nouvelle porte dans nos échanges. Percevant que nous accordions autant d’importance à la compréhension de leur culture que de leur savoir martial, les experts nous accordèrent confiance et respect. Ce qui se traduisit lors de la suite du repas par des échanges plus profonds et de nombreux éclats de rire.

Stage Aikido Kishinkai au Butokuden, Kyoto


SAKKI, LA SOIF DE SANG

La pratique des arts martiaux est fortement imprégnée d’éléments culturels, et la capacité à sentir occupe une place fondamentale dans les arts guerriers japonais. On la retrouve notamment liée à de nombreux principes que nous avons traités dans les thèmes centraux précédents (kuzushi 崩し, yomi 読み ou encore hyōshi 拍子), comme un élément indispensable à leur mise en action.

À un autre niveau, à la fois plus ésotérique, mais aussi plus explicite, on trouve la notion de sakki, ressentir l’intention d’attaque adverse. Sakki est un terme que l’on retrouve au sein de certains koryū, mais également dans la littérature japonaise où sont évoqués de nombreux d’adeptes en ayant fait l’expérience.

Si le terme m’était familier, je fus surpris après avoir choisis cette thématique, de découvrir que la définition de sakki 殺気était aussi sombre. Sa traduction littérale est en effet…soif de sang. Mais si sentir la volonté de tuer adverse fait inévitablement écho à nos pulsions les plus sombres, celles de vaincre, dominer, détruire, cette capacité est aussi au cœur de ce qui a poussé tant d’entre nous à franchir le seuil du dōjō, comment faire face à l’agressivité et la violence.

DES BUJUTSU AUX BUDŌ

S’il est bien sûr naturel de retrouver un tel vocabulaire dans un art de guerre, il peut sembler surprenant de le retrouver dans un budō, généralement définit comme un art de paix et d’élévation de l’Homme. Si sakki a aujourd’hui largement disparu du vocabulaire des gendai budō, et est rarement abordé dans la pratique, nombre de fondateurs en ont pourtant fait et rapporté l’expérience.

Qu’implique cette notion faisant appel à nos pulsions les plus sombres ? Comment trouve-t-elle sa place dans les budō? S’agit-il d’un principe intemporel nécessitant un travail spécifique ou simplement le résultat d’une pratique globale ? N’y-a-t-il pas même un danger à vouloir pratiquer un art martial, même contemporain, en faisant abstraction de cette violence qui est à l’origine de toute voie martiale ? Quatre experts issus d’horizons et de disciplines variées, André Cognard, Matthieu Debas, Pascal Krieger et Areski Ouzrout, nous livrent des éléments pour enrichir notre réflexion. Pour ma part, sakki est un élément techniquement passionnant, mais surtout, il s’agit d’une notion qui incarne l’interrelation de la vision et la perception, la conscience et l’inconscience, dans nos traditions martiales.

 

Abonnez-vous au premier magazine sur la Culture et les Arts martiaux japonais!

 

2 Commentaires

  • ALAIN SIRVEN

    encore un excellent numero ! riche par la diversité, les analyses differentes du theme central Sakki , et belles photographies !
    Chaque lecture pousse à reflechir sur notre pratique et donne envie de mettre le kimono ! merci
    Alain

    • Bonjour Alain,

      Merci infiniment pour votre retour. Nous sommes heureux que Yashima trouve une place de choix dans la vie de chaque lecteur, d’autant plus si celui-ci apporte des éléments d’approfondissement pour chacun.

      Je vous souhaite de belles et agréables fêtes de fin d’année,
      Bien respectueusement.
      Alexandre

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