Suburi: forger la technique, forger l’esprit

Les  Suburi représentent un des exercices de base du monde du sabre. Le mot Suburi signifie oscillation, balancement, mouvement des bras et correspond généralement à un travail de répétition de coupe et de frappe avec arme.

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Néanmoins selon les pratiquants, les objectifs des Suburi sont parfois très divers. Certains parlent de forger le corps, certains d’assouplir le corps, d’autres de s’endurcir, alors où se trouve la vérité ?

Probablement dans chacune de ces réponses. Le tout dépend de l’objectif que chacun met derrière cet exercice. Il existe une multitude de façon de les réaliser, tant au niveau technique, qu’au niveau de l’intensité et de la durée, ce qui rend ce travail des plus intéressants.

Le matériel est lui aussi variable, pouvant se pratiquer avec l’ensemble des armes qui existent, il est également possible de varier le type de matériel utilisé. Par exemple, pour le travail des Suburi au sabre, on peut utiliser un katana, un bokken, un Suburito ou encore un Furibo dont les poids et tailles sont variables.

Pratique des Suburi avec un Furibo

Pratique des Suburi avec un Furibo

Dans ce post, je me baserais essentiellement sur deux formes de pratique. Non pas que je renie les autres, mais parce qu’ ils sont issus de l’enseignement que j’ai reçu et correspondent à mes recherches de pratiques actuelles.

Suburi et Kuroda Senseï

Durant mes études, j’appréciais particulièrement les Suburi pour commencer une séance d’entrainement. Malheureusement, je n’y voyais pas d’autre intérêt que d’augmenter mes capacités physiques. Je réalisais bêtement de longues séries de 1500 à 2000 Suburi dans le vide ou sur un pneu.

Lorsque je suis rentré au Shinbukan, la deuxième demie-journée de stage fut consacrée au travail du Kenjutsu. Comme tout débutant nous avons eu le droit à notre heure de Suburi. Un exercice que les anciens réalisaient durant 3 années avant de pouvoir réellement intégrer l’école.

Enseignement du suburi, position intermédiaire haute (photo blog de Léo Tamaki)

Enseignement du suburi, position intermédiaire haute (photo blog de Léo Tamaki)

A la fin de la journée, Kuroda Senseï nous demanda d’en faire régulièrement, en rajoutant : « il vaut mieux en faire peu correctement que beaucoup n’importe comment ».

Les paroles de Senseï venaient d’anéantir des mois d’efforts et de rigueur durant lesquels je m’étais imposé 20 min de Suburi quotidien, à raison de 1100 à 1400 répétitions selon la manière dont j’avais décidé de les réaliser. Persuadé d’être dans la bonne direction, je me retrouvais seul face à un maître qui venait de prononcer des paroles allant aux antipodes de ma pratique actuelle.

 La remise en question ne fut pas évidente. Mais bien décidé à essayer de comprendre son enseignement, je pris la décision de rompre avec mes certitudes pour me recentrer sur l’étude qu’offre les Suburi.

 

Le travail lent au service de l’étude des principes

J’ai donc continué mon entrainement quotidien tout en essayant de respecter les paroles de Kuroda Senseï. Au départ cela ne durait pas plus de 2min. Puis progressivement je suis passé à 5min puis 10min. Plus je me consacrais à l’étude des principes, plus cette forme de travail me prenait de temps.

Pratiquer lentement nous ramène souvent seul face à nous même, nos défauts, nos doutes, notre capacité de concentration.  Les mouvements parasites, les défauts techniques s’accentuent, apparaissant au grand jour comme le reflet de la lune sur l’eau. Chose que la rapidité dissimule souvent et que le corps cherche à compenser par des mouvements explosifs.

Ne pas rechercher la performance permet de mettre l’accent sur la justesse du mouvement. Se rendre compte des défauts de nos gestes, de notre posture, prend du temps. J’avoue être encore insatisfait de mon travail, ce qui m’oblige à reprendre ce type de travail régulièrement.

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Issu d’une famille de musicien, petit, je jouais souvent à côté de mon père et mon grand père lorsqu’ils s’entrainaient. J’ai le souvenir qu’ils répétaient inlassablement certaines parties de leurs morceaux, parfois au ralenti pour progressivement augmenter la vitesse et corriger leurs techniques jusqu’au moindre détails.

A l’instar de la recherche de perfection d’un art, j’ai le sentiment que ce type de travail permet de faire passer le mouvement par un processus de conscientisation pour le corriger et progressivement l’amener vers un processus inconscient. La justesse du mouvement apparaît alors naturellement à n’importe quel moment de la pratique.

Les Suburi permettent donc la formation du corps. Forger sa technique, non pas en répétant des séries à n’en plus finir mais en s’attachant à la moindre correction de nos gestes dans un souci de justesse et d’optimisation de notre utilisation du corps.

 

Travailler avec intensité, se surpasser

Malgré tout, après une longue période de travail et de concentration sur l’étude des principes, j’ai commencé à augmenter le nombre de répétition. Non plus dans un souci de performance mais dans celui de mesurer la capacité de mon corps à rester dans un geste juste malgré la fatigue. L’idée était également de se surpasser, d’aller au bout de soi-même, d’atteindre un état où mon corps me disait d’arrêter et mon esprit d’aller plus loin.

La dualité corps/esprit qui rappelle parfois les sensations que l’on peut avoir sur un Ring lorsque l’on rencontre un adversaire physiquement mieux préparé, ou meilleur, est quelque chose d’important dans la pratique. Une partie de nous lutte entre ne rien lâcher et une autre qui nous dit de ne pas lutter car on est fatigué. Bien évidemment, il n’y a aucune fierté à tirer de ce type d’entrainement, mais à mon sens elle rejoint l’idée de forger l’esprit.

C’est une chose que la plupart des sportifs connaissent de part la rigueur que leur inflige la nécessité des résultats. Ce genre d’exercice, comme des séries de Ukemi font partie des exercices qui permettent ce type de travail. Par exemple, lors de la préparation aux passages de grade, Léo nous faisait régulièrement régulièrement des séries de 1000 chutes.

 

Minautoro vs Bob Sapp, ne rien lacher

Minotauro vs Bob Sapp, ne rien lacher

Minotauro vs Bob Sapp, ne rien lacher

Pratique austère et solitaire, les Suburi offre l’avantage de pouvoir se pratiquer seul à tout moment de notre quotidien.

Lorsque j’ai repris ce type de travail, j’avais l’impression d’aller à l’encontre de ce que nous avait dicté Kuroda Senseï. Pourtant l’an dernier, au Japon j’ai eu la bonne surprise de voir que la plupart des cours de Kenjutsu commencent par des séries de Suburi, où chaque élève compte jusqu’à 50 à tour de rôle.

 

Les Suburis aujourd’hui dans ma pratique

Les objectifs et les raisons de cette pratique sont parfois très diverses selon les pratiquants, mais je ne crois pas qu’il y ait de bonnes ou mauvaises solutions du moment que chacun est en accord avec sa recherche.

Personnellement, aujourd’hui j’utilise ces deux orientations de travail. J’essaie d’avoir une pratique régulière où j’axe essentiellement mon étude sur la correction des mes mouvements sur la base d’un travail lent. Ayant peu de temps entre le boulot, le dojo, les stages, cette forme de travail trouve facilement sa place dans mon emploi du temps.

Travail d'un des Suburi du Shinbukan avec partenaire

Travail d’un des Suburi du Shinbukan avec partenaire

Néanmoins dès que mon emploi du temps me le permet, je réalise toujours des séances de 20 minutes. Durant cette phase, j’essaie de réaliser toujours plus de Suburi que les fois précédentes, ne comptant pas les mouvements qui me paraissent sortir du cadre technique du Shinbukan Dojo. Lorsque cet exercice est terminé, je l’accompagne toujours de 50 Suburi travaillés lentement pour redonner un accent à l’étude des principes.

A mes yeux, la pratique des Suburi offre la possibilité de forger le corps en permettant de développer un travail fin basé sur la justesse du mouvement mais également forger l’esprit en intégrant la notion de dépassement de soi.

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11 réflexions sur “Suburi: forger la technique, forger l’esprit

  1. Konnichiwa Alex,

    Je suis d’accord avec ce que tu dis néanmoins je vais apporter quelques petites remarques.
    Il y a effectivement beaucoup de formes de Suburi en fonction des écoles ou des disciplines.
    Par exemple en Kendo, il y a une forme de Suburi rapide, le Hayai Subruri assez exigeant au niveau cardio mais très utile pour ceux qui vont devoir préparer des combats. J’en ai fait beaucoup dans ma jeunesse et il m’arrive d’en faire encore. C’est un Suburi des plus importants mais qu’il ne faut pas faire n’importe comment et ne doit être abordé que lorsque les Suburi de base sont assimilés.
    Par contre je déconseille les Suburi avec un Furibo car mal fait, ils sont particulièrement destructeur au niveau articulaire et ligamentaire pour les épaules, les coudes et les poignets pouvant entraîner un arrêt définitif de la pratique! Là, plus que pour les autres, seul l’enseignement d’un Sensei compétent est plus que conseillé. Et si le Sensei en question à des problèmes, sa pratique peut être considérée comme non compatible avec notre propre recherche qui se doit d’éviter d’abîmer notre corps.
    Il y a déjà assez de risques lors des combats ou des Randori.

    Mata ne.

    Jean Luc

    • Konnichiwa Jean Luc,

      Effectivement, je te rejoins sur l’idée que pour pouvoir réaliser certaines formes de Suburi, la maîtrise des bases reste essentiel. Une fois que celles-ci sont acquises, il est intéressant de varier la façon dont nous les réalisons. Néanmoins il me semble important de garder à l’idée que, même lors de l’exécution rapide de Suburi, la forme doit rester correcte, et ce malgré la vitesse et la fatigue.
      Quant au travail avec Furibo, j’ai expérimenté plusieurs cessions, mais cela créé beaucoup de tension et de douleurs articulaires, limitant mes entrainements au dojo le soir. N’ayant pas la forme correcte de travail, j’ai préféré mettre ce type de travail de côté afin de pouvoir garder le pratique des Suburi au quotidien, tout en gardant un corps disponible pour les entrainements au dojo.

      Mata ne,
      Alex

      • Bonjour Alex,

        Le travail avec un suburito d’un peu plus d’1 kg (1,2/1,3 g) est, je trouve, un bon compromis pour travailler au quotidien connexion, relâchement et justesse malgré une contrainte supérieure à celle du bokken (mais somme toute proche d’un katana).
        Cordialement,
        Benoît

      • Bonjour Benoît,

        Je te rejoins sur l’idée. Personnellement je préfère travailler avec mon Iaïto pour me rapprocher le plus possible de la sensation de travail avec un Katana 🙂 Car même si le bokken ou suburito est un travail intéressant, rien ne vaut la pratique avec un sabre lorsque l’on recherche des sensations au plus proche du réel.

        Cordialement,
        Alex

  2. Bonsoir Alex,
    Un article qui résume pas mal d’interrogations et de retour d’expériences devant lesquels je me suis souvent retrouvé…
    Une question m’est venue: avec quoi fait tu les suburi et pourquoi???
    je m’explique il m’arrive souvent de faire des suburi avec le bokuto mais pas que …
    je bosse parfois avec le iaïto …
    ou avec le Jo pour travailler sur l’équilibre qui se produit entre la monté et la descente ressentir le poids de l’arme sans pour autant tombé dans la pratique du suburito tronc d’arbre
    …et même parfois a l’inverse (c’est d’ailleurs assez ridicule a voir 😀 ) avec un tanto pour son faible poids et afin d’annuler tout ce que représente l’outil et me concentrer sur le corps plus que sur l’objet une sorte d’anti-furibo un sabre sans lame.
    De ton coté varie tu les armes ??? ou pratiques tu qu’avec un bokuto???
    Amicalement
    Remi

    • Bonjour Rémi,

      Je pratique avec divers armes également, notamment un Iaïto Dotanuki de 2,55 Shakus ( lame de 77 cm environ). Je suis également friant du travail avec Yari (2,70 en Jatoba de Guyane, celle qui a servi à Ellis Amdur pour sa démonstration à la NAMT) et Naginata (2,50m également en Jatoba, une sorte d’ébène vert de Guyane). Pour le reste, le Jo, le wakisashi, Ni tambo sont également au programme.
      Pour le côté ridicule si cela peut te rassurer, quand je n’ai rien sous la main j’utilise un couteau de cuisine ou un couteau de chasse, voir ma hachette… autant te dire que les voisins se posent des questions –‘ XD

      Après, même s’il est intéressant de travailler avec divers armes, je pense qu’il faut garder à l’esprit que le travail au sabre et avec Jo ne sont pas exactement pareil. Par exemple avec un Sabre on est sur un travail de coupe avec le Jo un travail de frappe. Il faut arriver à travailler avec la particularité de chaque arme tout en essayant de travailler les même principes d’utilisation du corps 🙂

      Amicalement,
      Alex

      • Bonsoir Alex
        ton iaïto a l’air d’un sacré engin !!! 🙂 je vois que je ne suis pas seul a explorer les objets de pratique les suburi … j’ai testé aussi a la machette ou avec une corde de bateau … ainsi que le travail avec une lance traditionnelle des contrées sub-sahariennes de ma femme … le métissage du budo quoi…
        Mes voisins aussi sont fébriles 😉
        Remi

      • Bonsoir Rémi,

        J’ai pris la plus grande taille de Iaïto qu’il est possible d’avoir dans le commerce, après il faut le faire faire sur mesure. Mais cela était voulu. Vu que je suis plutôt grand, je voulais un Iaïto que je ne puisse pas dégainer n’importe comment et m’oblige à utiliser mon corps différemment. Je suis assez curieux de découvrir la pratique des Suburi avec une corde de bateau :-). La lance que tu utilises est issu de quelle contrée sub-sahariennes?

        A bientôt,
        Alex

  3. Pingback: Yagaï Geïko: approfondir les principes et la dimension stratégique du combat | Budo Musha Shugyo

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