L’art de vaincre sans combattre: les notions de Yomi et de Sakki

Il y a quelques temps j’ai lu un conte Samouraï portant le titre « l’art de vaincre sans combattre ». Une histoire relatant la rencontre entre le maître Tsukahara Bokuden et un jeune Samouraï, qui taquina sérieusement ma curiosité.

Bokuden Boat

J’avais commencé à le retranscrire la semaine passée mais Hervé Cornerotte l’a brillamment fait sur son blog où vous pourrez lire cette nouvelle.

L’art de vaincre sans combattre s’associe, à mes yeux, à l’image que je me faisais des maîtres qui ont bercés mon enfance. Une capacité à éteindre tout conflit avant même qu’il ne commence. Cela nécessite donc des capacités spécifiques hors du commun.

Parmi celles-ci, l’une d’entre elles me semble être au cœur du sujet. Il s’agit de la notion de Yomi.

Le Yomi ou l’art de deviner l’adversaire

Yomi est un terme Japonais que nous pouvons traduire littéralement par « lecture« . Yomi correspond à une forme de conjugaison du terme Yomu qui signifie « lire » mais également « décrypter« . Ce terme s’inscrit dans l’idée que Musashi essayait de transmettre au travers de son traité:  » au combat il faut discerner entre regarder et voir ».

Au combat il faut discerner entre regarder et voir

Au combat il faut discerner entre regarder et voir

Dans le cadre d’un conflit, il s’agit donc de deviner et prévoir ce que l’adversaire va faire dans l’action à venir. Pour reprendre les paroles de Tokitsu Kenji « le temps est une alternance de présence et d’absence de la conscience. Les tactiques de combat sont donc basées sur la capacité de ressentir l’absence chez l’adversaire, et de garder son propre temps le plus présent possible dans les mouvements du combat« .

Néanmoins, selon Takuan Soho, un grand adepte est capable de faire appelle à « l’esprit de non pensée ». Pour lui, « si l’esprit est fixé sur un objet, lorsqu’on entend, on n’entend pas réellement, lorsque l’on voit, on ne voit pas réellement. C’est parce qu’il y a un objet dans l’esprit. Si on arrive à anéantir cet objet, l’esprit deviendra l’esprit de néant qui fonctionnera convenable pour tout ».

Un haut niveau de pratique exige donc de pouvoir se mouvoir et faire des choix sans passer par la conscience. Il devient donc difficile à ce niveau de pouvoir  ressentir une réelle absence de la conscience, d’où l’importance de pouvoir lire et ressentir ce que projette de faire notre adversaire.

Arrêter tout conflit avant même qu'il ne commence

Arrêter tout conflit avant même qu’il ne commence

Les 5 étapes de progression

Dans son ouvrage « la voie du Karaté », Tokitsu découpe le processus de progression d’un combattant en 5 étapes:

1ère étape: elle correspond à une réaction de Tori en 3 temps « ton-ton-ton ». Le premier « ton » est l’attaque de l’adversaire, le deuxième un blocage et le troisième la contre-attaque. Il ne permet pas de remporter le combat mais permet au débutant d’assimiler les techniques corporelles acquises au cours de l’entrainement.

2ème étape: celle-ci correspond à une réaction en 2 temps et demi « ton-toton ». Le premier « ton » est l’attaque et le « toton » un blocage suivi d’une contre-attaque dans un laps de temps très proche.

3ème étape: cette fois-ci Tori réagit en 2 temps « to-ton ». Le « to » correspond à l’attaque adverse qui est dans ce cas de figure inachevée. Le « ton » est une contre-attaque s’effectuant au moment le plus vulnérable de l’attaque adverse. Ce que Tokitsu Kenji nomme Sen-té ou Déaï, la « technique qui précède ».

4ème étape: l’attaque de Tori se fait en un temps « ton ». La contre-attaque se termine alors que l’attaque de Uke est encore dans son esprit, juste avant que celle-ci ne soit déclenchée. Tokitsu nous dit ici que d’un point de vue extérieur, cela donne l’impression qu’une seule personne a attaqué. En réalité il s’agit de la capacité à prévoir, lire l’adversaire, le cueillir au moment le plus opportun.

5ème étape: Tokitsu Kenji appelle cela la « cadence de rien », c’est à dire qu’à ce stade de pratique le combat disparaît. Il s’agit d’une forme idéalisée du combat, d’un idéal. A ce niveau, l’adepte est capable de prévoir le combat et de ressentir le monde qui l’entoure pour s’en éloigner de façon à ce que le combat n’ait pas lieu. Il s’agit de la capacité à vaincre sans combattre, à arrêter le conflit avant même qu’il ne commence.

Le Sakki: l’art de ressentir la volonté d’attaque dirigée contre soi

Avant de rencontrer Pauline je n’avais qu’une brève idée de l’image véhiculée par le terme Sakki. Le Sakki désigne la capacité à ressentir la volonté d’attaque de l’adversaire.

Comme je le mentionnais dans cet article, Pauline est l’une des rares personnes dont j’ai pu en voir et ressentir l’effet. Pratiquante non voyante, elle a su développer une capacité peu ordinaire lui permettant de sentir son entourage et les attaques qui lui sont portées. J’avoue être bluffé, à chaque rencontre, par l’exactitude de ses réactions.

Sakki, l'art de ressentir la volonté d'attaque dirigée contre soi

Sakki, l’art de ressentir la volonté d’attaque dirigée contre soi

Dans le monde des arts martiaux, nombres de faits relatent de cette capacité chez de grands adeptes  tel que Yagyu Munenori et plus récemment Moriheï Ueshiba.

Fondateur de l’Aïkido, Ueshiba Senseï disait « un instant avant que mon adversaire n’attaque, je vois une petite lumière blanche, de la dimension d’un petit pois, se déplacer et, tout de suite après, le Bokken suis exactement le trajet de cette lumière; je peux donc facilement éviter le sabre en évitant cette lumière blanche ».

Au delà de l’aspect spirituel et ésotérique de cette citation, elle n’en reste pas moins un témoignage direct de cette capacité à ressentir la volonté d’attaque de ses adversaires.

Plus on avance dans la pratique et plus on est censé devenir efficace, pourtant plus on avance plus on acquière la capacité à préserver et stopper une situation de conflit avant même qu’elle ne s’envenime… N’est-ce pas là l’essence de l’Aïkido?

Morihei_Ueshiba_meditation

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12 réflexions sur “L’art de vaincre sans combattre: les notions de Yomi et de Sakki

  1. Konbanwa Alex,

    C’est en fait l’essence de tous les Budo et pas seulement de l’ Aikido!
    Mais je crois que c’est dans le domaine du Kendo,qu’il y a la meilleure expression du Yomi et du Sakki. Cela se voit beaucoup quand de très hauts gradés s’affrontent. Et pour un non initié, en général, ce genre de combat est incompréhensible!
    Et ne pas oublier que le Sakki peut chez un très grand adepte être pratiquement imperceptible!
    Mais nous, simples adeptes, nous en sommes bien loin!

    Mata ne.

    Jean Luc

    • Konnichiwa Jean Luc,

      Tout à fait d’accord avec toi, et comme le souligné Sumire sur mon mur: « Le monde est devenu un endroit d’une grande violence. Mais le but de la pratique n’est absolument pas d’apprendre à blesser ou tuer. Il faut faire en sorte que l’autre n’accomplisse pas le geste. Terminer un combat avant qu’il ait eu lieu. C’est le véritable but du Bujutsu. Régler un conflit avant qu’il ne se développe. » Kuroda Tetsuzan

      Mata ne,
      Alex

  2. Salut Alex,
    Merci pour cet article, ça me rappel un autre conte où l’infortuné élève est obligé de faire les basses besognes pendant que son maître l’attaque aux moments les plus inopportuns. Cette méthode permet à l’élève de développer (au bout de plusieurs années) une perception de l’intention telle qu’il pourra se réveiller avant que son maître ne le frappe ce qui mettra fin à son calvaire 😉
    Just for fun :http://www.youtube.com/watch?v=S2l5Yt6LBfo dans le même thème.

    A bientôt,

    Pierre.

    • Salut Pierre,

      J’avais entendu parler de l’histoire dont tu parles il y a quelques années. Je trouve qu’elle colle parfaitement au sujet^^. Il y a beaucoup d’histoires parlant de ce sujet. Sachant que l’homme n’utilise qu’une infime partie de son cerveau, il y a en fait énormément de capacités que nous pouvons développer. Si l’on regarde le développement des sensations fines qui ont lieu chez des personnes victimes de cécité, on peut effectivement se dire que ces contes, malgré les déformations du temps, ont une part de vérité :-).
      Merci pour le lien,

      Amicalement,
      Alex

  3. Bonsoir,
    Article concis et malgré tout complet. Et agréable à lire, ce qui ne gâte rien 🙂
    Merci

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