Reigi, bien plus qu’une expression symbolique

Condition sine qua none à l’équilibre et la survie de toutes les sociétés, chaque culture du monde possède une étiquette qui lui est propre. Au Japon elle possède toutefois une place déterminante au point d’être omniprésente à tous les niveaux de la vie quotidienne. Naturellement, nos pratiques s’en retrouvent fortement imprégnées.

De notre entrée au sein du dōjō à notre sortie, notre étude sera accompagnée par une étiquette précise qui guidera chacun de nos gestes. Elle pose bien évidemment nombre de questions quant à son appropriation culturelle, le sens que nous lui donnons, mais également son intérêt théorique et pratique. Cependant, avec le recul, s’il y a bien une notion qui a profondément impactée ma perception de la relation à l’autre au quotidien, c’est celle de l’étiquette japonaise.

Pour en comprendre la profondeur, il est intéressant de se plonger dans son histoire afin de saisir le sens de celle que nous appliquons aujourd’hui dans nos pratiques respectives.


Aux origines de l’étiquette 

Il est difficile de définir une date précise concernant l’émergence de règles au sein d’une culture. La vie en communauté implique naturellement la mise en place de codes et leur acceptation par le groupe, aussi inconscientes soient-elles. Il est toutefois intéressant de se plonger sur l’apparition et l’usage des mots, témoins de l’histoire des civilisations. On retrouve notamment durant la période Heihan (794-1185) le terme de sakuhō, 作法, signifiant littéralement construire la doctrine, la règle (saku, construire, hō, référence à la doctrine bouddhique). Une doctrine essentiellement utilisée durant cette période par la noblesse.

Les prémices de l’étiquette du guerrier japonais, et plus largement le Japon tout entier, trouvent sans aucun doute leurs origines de l’Ogasawara-ryū qui vu le jour durant la période de Kamakura (1185-1333). École spécialisée dans le bajutsu et le kyūjutsu, son étude était divisée en deux catégories : l’archerie cérémoniale, reisha, et l’archerie militaire, busha[1]. Le cérémonial visait à dicter une manière de se tenir et de se comporter lors de grandes manifestations, notamment devant l’empereur. Il comprenait par exemple des consignes sur la façon de se vêtir, de monter à cheval, de tenir l’arc, de tirer, etc. D’abord utilisé par les adeptes de l’Ogasawara-ryū, l’école accroit sa notoriété et pénètre progressivement l’élite japonaise grâce à Ogasawara Nagakiyo (1162-1242), instructeur de l’école au service de Yoritomo No Minamoto (1147-1199).

C’est toutefois durant la période Muromachi (1336 à 1573), que l’étiquette  Ogasawara imprègne graduellement la classe des samouraïs. Ogasawara Sadamune (1292-1347), descendant d’Ogasawara Nagakiyo, est alors missionné par le shōgun Ashikaga Takauji (1338-1358) pour veiller à l’application d’une étiquette exemplaire à la cour, manifestation d’un certain raffinement et d’élégance. De doctrine cérémoniale, elle devient progressivement une règle de bienséance à adopter dans chaque aspect de la vie quotidienne. Elle intègre par exemple des codes précis sur la façon de disposer le mobilier, de manger proprement, plier les vêtements, etc.

Yumi Hadjime par Torii Kiyonaga (1787)


L’influence de l’étiquette Ogasawara

D’abord enseignée à la noblesse puis aux samourais, c’est durant la période d’Edo (1603–1867), par l’application d’une politique stricte du gouvernement Tokugawa visant à stabiliser le pays, que la doctrine Ogasawara-ryū pénétrera toutes les strates de la société, modifiant profondément les mœurs formelles au Japon[2].

Durant cette période, sous l’influence de la pensée néo-confucéenne, elle intègre des questions éthiques qui vont poser les bases de la notion de dō que nous retrouvons aujourd’hui dans les dōjō. D’arts guerriers destinés à un usage pragmatique, on bascule progressivement vers la notion de voie destinée à pacifier et élever de sa condition le guerrier. C’est notamment à cette période que nous retrouvons d’illustres personnages, tel que Takuan Sōhō, qui encouragèrent les adeptes à transcender leur pratique du sabre pour en faire une voie d’introspection, de compréhension du monde et d’élévation.

Durant la période d’Edo, l’étiquette imprègne peu à peu l’ensemble de la culture japonaise

Pacifier le cœur belliqueux du guerrier

Cette courte chronologie, bien que non exhaustive, relève un élément capital dans l’histoire du guerrier japonais : le fameuse étiquette et l’ensemble des belles valeurs que nous lui prêtons s’inscrivent non pas à travers une volonté individuelle d’adopter un comportement éthique vis-à-vis d’autrui mais bien une volonté politique et culturelle visant, en premier lieu, à contenir leur agressivité, leurs pulsions et émotions les plus sombres (trahisons, vengeances, soifs de domination, etc.). Cette orientation politique fait suite à une longue période de guerres, l’idée étant de basculer de la loi du plus fort, source de conflits perpétuels, à une stabilisation des relations pour fonder une union collective.

Par l’éducation aux respects d’autrui, de leurs semblables mais également de leurs supérieurs, on s’assure que chacun occupe sa juste place. On leur enseigne par exemple une manière de se conduire en société, de se tenir, de s’adresser, de saluer, en fonction par exemple du rang de leurs interlocuteurs ou encore du niveau et de l’ancienneté.

Ce rituel fera sans doute écho aux pratiquants qui retrouvent encore aujourd’hui cette hiérarchisation à travers la notion de sensei, sempai, kohai, des grades ou encore des titres honorifiques. Le groupe ainsi que l’ensemble des individus qui le composent doit être au centre des préoccupations de tout un chacun.

Si, de prime abord, ces règles semblent présenter une forme de rigidité, elles assurent toutefois une forme d’égalité de traitement de tous les individus indépendamment de leur niveau ressenti ou encore d’un jugement personnel de valeurs. Elle pousse également à l’humilité, à étouffer les égos, les conflits d’intérêts, les convoitises et permet à chacun d’occuper la place qui lui revient sur la base de critères clairs et identifiables par tous.

Pratiquer intensément dans le respect

La pratique d’un art martial présente bien évidemment des risques de blessures nécessitant un cadre précis permettant d’étudier en les minimisant. Dans un système militaire, il en va de la nécessité de préserver le soldat pour son utilité en cas de conflit. Dans un contexte sociétal, il est bien évidemment impensable de risquer une blessure invalidante des élèves. Pour autant, son apprentissage nécessite un niveau minimum d’engagement corporel et psychologique pour en tirer des bénéfices. 

Cette étiquette incite donc à un respect mutuel sans lequel la pratique peut alimenter nos instincts primaires et agressifs. À travers son application, elle permet aux pratiquants de s’investir avec engagement dans une activité à risque tout en préservant les relations et l’intégrité de chacun.

Qui n’a jamais reçu un mauvais coup d’un de ses partenaires ? Qui n’a jamais été blessé durant un entrainement ? Qui n’a jamais gardé une forme d’animosité à l’encontre de celui qui nous aurait malencontreusement blessé, même légèrement, alors que cela fait partie du jeu ? Et cela, tout en ayant conscience que nous pouvons malencontreusement être un jour victime et l’autre bourreau ? L’étiquette nous amène inconsciemment à garder ce respect de l’autre par un salut de début et de fin lorsque nous travaillons ensemble. Elle nous permet de garder au fond de nous-mêmes nos émotions négatives pour en ressortir le positif.

Étrangement, avec le recul, cet animosité s’est estompée en quelques minutes, voir quelques heures, et dans de plus rares cas en quelques jours. Aujourd’hui, nous continuons de travailler respectueusement avec ce partenaire que nous avons perçu, l’espace d’un instant, comme le responsable de nos maux.

Cet accord tacite instaure naturellement un rapport de confiance entre partenaires. Il nous offre la chance d’aller au bout de nous même, de nous engager avec panache durant l’entrainement tout en prenant en compte le niveau de chacun. Une pratique intense et sincère devient possible car nous sommes accompagnés de partenaires qui n’ont d’autres intentions que de s’entrainer sérieusement avec nous et non de nous nuire.

Le respect mutuel engendre naturellement une confiance permettant de s’engager à l’entrainement. Photo de William Pinaud

De la forme vers le fond

Il est intéressant de noter qu’au niveau sémantique, le premier terme que nous avons évoqué, sakuhō, laisse place au fil des siècles à la notion de reihō 礼法, code de politesse – courtoisie puis reigi 礼儀, étiquette, courtoisie. De doctrine, elle devient une norme culturelle de politesse. Cette évolution laisse à penser que l’établissement de règles impacte profondément chaque individu à partir du moment où elles sont adoptées par une majorité. Mais impacte-t-elle notre mode de pensée ?

La première fois que nous entrons dans un dōjō, nous sommes confrontés à cet ensemble de symboliques qui dénote avec nos habitudes. Nous nous inclinons en entrant dans le lieu, en montant sur le tatami, nous saluons le Kamiza, l’enseignant, les élèves, etc. Toutefois, le cadre culturel de nos disciplines offre l’avantage de favoriser l’acceptation de cette somme de rituels. Nous nous plions bien volontiers aux règles, car cela fait partie de l’étude. À l’inverse, il est fort probable que nous soyons réfractaires si notre médecin, notre patron, un ami, nous imposaient de saluer le lieu en entrant, nous incliner pour saluer, etc.

Bien que l’on observe quelques différences formelles selon les écoles, le processus d’assimilation est sensiblement le même. Dès nos premiers pas au dōjō, nous accueillons inconsciemment ce rituel inconnu. Bien sûr, dans un premier temps, nous nous approprions ces us et coutumes par imitation des anciens. Au fil des leçons, ce rituel intègre spontanément nos habitudes. Par l’imitation de la forme, son adoption et son application collective, il prend progressivement du sens au point où nous serons par exemple dérangés, quelques semaines après nos débuts, par l’attitude d’un partenaire qui ne nous salue jamais.

I shin den shin, donner avec le cœur

L’étiquette, au-delà d’instaurer un cadre favorable à l’entrainement (respect du lieu, de l’enseignant et son enseignement, des autres élèves, etc.), intègre cependant une dimension souvent oubliée, chère à la culture japonaise : la satisfaction ressentie par l’autre. Comme nous l’avons vu, à partir d’Edo le reigi vise à mettre l’autre au centre, avant notre propre personne. Chaque acte de la vie quotidienne en société nécessite de s’oublier, en quelques sortes, pour satisfaire son entourage, éviter d’embarrasser ses interlocuteurs, etc.

Il implique une attention particulière envers autrui, un travail sur soi-même, de mettre le cœur à l’ouvrage. Un salut hâtif renverra par exemple l’image d’une personne pressée de saluer un autre partenaire ou de partir, ce qui peut paraître insultant. Être avachi sur le tatami durant le temps de consignes, en baillant la bouche grande ouverte, renverra l’image d’une personne qui écoute sa fatigue, ses petits malheurs, laissant le sentiment que leur propre personne est plus importante que ce que l’enseignant à transmettre.

À l’inverse, prendre le temps de saluer généreusement chaque partenaire, en pensant profondément à les remercier pour le moment d’échange passé, aura non seulement un impact positif sur soi mais également sur l’attitude de nos interlocuteurs. Il arrivera même qu’un partenaire commençant hâtivement son salut et, se rendant compte que vous prenez du temps pour lui, ralentisse son geste, se relâche, pour vous saluer plus respectueusement. Dans ce cas de figure, votre salut sera non seulement un acte de remerciement mais également d’enseignement pour autrui, le poussant à donner le meilleur de lui-même. Parce que nous ne sommes pas parfaits, il arrivera parfois que ce même partenaire vous rappelle également à l’ordre, dans un moment de faiblesse, par la sincérité de son geste. Ce mécanisme est aussi simple qu’un sourire. Qui n’a jamais été surpris de sourire machinalement à une personne, dans un bus, dans la rue, dans le métro, parce que celle-ci nous a souri et renvoyer un sentiment agréable ?  

L’étiquette est l’expression symbolique du remerciement, de la politesse, l’élégance mais bien plus encore, de la  gratitude et la bienveillance. Photo de Johann Vayriot

Le cœur du budoka

Notre attitude quotidienne impacte naturellement, celle des autres. De règles imposées à l’expression de notre part d’humanité, l’étiquette est l’expression symbolique du remerciement, de la politesse, de l’élégance mais bien plus encore, de la  gratitude et la bienveillance. Si elle nous apparait parfois comme un artefact folklorique, elle regorge de nombreux enseignements. Elle nous permet de dépasser notre propre condition puisqu’elle intègre en premier lieu le ressenti d’autrui face à nos actes. Elle nous pousse à prendre conscience de notre environnement et donner le meilleur de nous-mêmes en toutes circonstances, dans les relations humaines, faisant de la générosité un moteur de progrès pour le groupe. La bienveillance dénuée d’intérêt attire et diffuse alors la bienveillance autour de nous.

En somme, elle est le reflet du niveau de chaque budoka et de son engagement envers autrui, indépendamment de son niveau. Nous pouvons être un très bon pratiquant sans pour autant avoir dépassé le stade de l’imitation de l’étiquette, comme un pratiquant de niveau intermédiaire qui incarne au quotidien les valeurs du budoka.

Elle implique cependant que nous y portions un intérêt particulier lors de chaque entrainement pour dépasser le stade de l’imitation et s’imprégner profondément de ses valeurs. L’étiquette nous enseigne finalement que le respect n’est pas quelque chose qui s’impose ou se demande mais qui se cultive par notre comportement, notre exemplarité et la place que nous accordons aux autres au quotidien.


[1] Shots in the Dark: Japan, Zen, and the West, de Shoji Yamada

[2] In the Dojo: A Guide to the Rituals and Etiquette of the Japanese Martial Arts, de Dave Lowry

Article paru dans Dragon magazine Spécial Aïkido n°9, avril 2022

2 Commentaires

  • Bravo Alex pour cette réflexion sur l’étiquette et ce qu’elle peut révèler. Et tu l’incarnes parfaitement !
    J’espère que ton enseignement sera suivi par un grand nombre de pratiquants.
    Amicalement

    • Salut Hubert,
      Merci beaucoup pour ton retour et tes mots :-). J’espère que ce début de saison se passe bien de ton côté, en espérant te revoir prochainement.
      En te souhaitant une agréable journée,
      Bien amicalement.
      Alex

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