Arts martiaux, enseignement et statut d’autorité

Chacun aura vécu les périodes de restrictions sanitaires de différentes façons. Loin des dojos à plusieurs reprises ces deux dernières années, beaucoup d’entre nous auront senti un manque à divers degrés liés à l’éloignement, l’absence de contact, de partenaire, ou tout simplement la joie de partager et d’évoluer ensemble.
Durant la dernière phase de confinement, un ami pratiquant de longue date mais n’ayant jamais souhaité enseigner m’a demandé : « et si demain toutes nos activités s’arrêtaient, que ferais-tu ? ». Au fil de la discussion sont venues plusieurs questions, « pourquoi enseignes-tu ? », « que t’apporte l’enseignement ? » et surtout ces questions pour le moins surprenantes, mais fort intéressantes, « tiens-tu as ton statut d’enseignant ? », « Serais-tu prêt à laisser tomber ta casquette d’enseignant ? ».
Cet article abordera l’enseignement et son statut seulement d’un point de vue des arts martiaux, de leur spécificité et de leur particularité.  

Que t’apporte l’enseignement ?

L’enseignement est une aventure riche à plusieurs niveaux. Il permet de développer nos qualités sociales, pédagogiquement, technique, etc. Il permet également d’affiner notre connaissance des autres, notre sensibilité à autrui, car l’enseignement requière de prendre en compte chaque élève avec sa personnalité. Il ne s’agit pas seulement de donner des consignes mais d’identifier le profil de chacun pour s’accorder au mieux à leurs besoins. Certains élèves sont plus visuels, d’autres tactiles, certains utilisent des stratégies d’évitement de la tâche, d’autres vont aller au bout d’eux-mêmes au risque de se blesser, certains peuvent être dyspraxiques, etc. Cela nécessite donc d’affiner notre perception d’autrui pour comprendre leur mode d’apprentissage, leur stratégie psychologique face à la difficulté, leur mode d’interaction sociale pour permettre à tous de progresser à son niveau et de trouver sa place dans le groupe.

C’est également une source perpétuelle de remise en question face à la diversité du public que nous rencontrons qui nous pousse à nous adapter et évoluer constamment.

L’enseignement apporte également un ensemble de satisfactions tel que le plaisir de voir les autres progresser, de s’épanouir, de passer leurs grades et avancer dans les échelons d’une école. C’est une aventure humaine que je conseille bien évidemment à tous pratiquants que cela soit occasionnel ou régulier.

La face sombre de l’enseignement des arts martiaux

Bien entendu, enseigner possède des avantages mais recèle également de points négatifs auxquels tout enseignant d’arts martiaux s’expose s’il n’y prend pas garde. Cela est d’autant plus présent lorsque nous sommes le seul référant dans nos petites structures. Placés en haut de la hiérarchie, ce statut d’autorité peut développer un plaisir inconscient d’accès à une certaine légitimité, un certain pouvoir, créant de ce fait une accoutumance psychologique et répondant à un besoin de reconnaissance. Il entraine naturellement de nombreuses dérives :

– la jalousie, l’aigreur, le repli sur soi, vis-à-vis d’autres enseignants, élèves, pratiquants,

– la peur de perdre son statut et le besoin constant de se faire briller sur le tatami,

– la malhonnêteté et le manque de sincérité dans nos relations pour arriver à ses fins,

– la peur de perdre un public ou de voir leurs considérations à notre égard changer, entrainant ce besoin inconscient de créer une accoutumance chez l’élève, de leur interdire d’aller voir ce qui se passe ailleurs, etc.,

– la peur de paraître incompétent et esquiver la moindre situation où l’on pourrait publiquement remettre notre statut en question,

– s’enfermer dans notre petit monde, dojo, et considérer que nous avons la vérité sans prendre le temps d’aller voir ailleurs. Le tout sans être gêné de blasphémer sur le moindre concurrent,

– etc.,

Une somme de dérives non exhaustives qui peuvent entrainer un sentiment d’attachement particulier à notre statut d’enseignant et nous faire basculer progressivement d’enseignant à gourou.

Pour éviter cet écueil, il est d’autant plus important de se demander pourquoi nous enseignons, nos réelles motivations et à quel point nous tenons à ce statut. Cela est d’autant plus vrai que le temps avance, car ces dérives s’installent souvent sur le long terme par habitude.


Pourquoi enseignes-tu ?

Nos réponses à cette question définissent finalement la priorité que nous nous fixons en tant que référant dans un dojo. Si la réponse est seulement « parce que j’aime bien » cela ne me semble pas suffisant. Aime-t-on pour le statut que l’enseignement nous confère ? Parce que nous pouvons faire ce que nous voulons ? Parce que j’apprécie être au centre de l’attention ? Parce que je préfère enseigner plutôt qu’être élève ? Ou bien parce que c’est réellement la transmission qui me tient à cœur et l’ensemble des missions que cette casquette m’impose ?

Il ne s’agit pas ici de répondre à un interlocuteur mais de se regarder en face, de se poser la question à soi-même sans se mentir.

Tiens-tu à ton statut d’enseignant ?

Dire non serait mentir, et je ne connais aucun enseignant de longue date prêt à dire non en toute honnêteté. J’y tiens personnellement pour les bénéfices sociaux, humains et techniques que cela m’apporte au quotidien. J’y tiens parce que je me sens responsable d’une mission vis-à-vis des élèves qui viennent au dojo cherchait un enseignement particulier. J’y tiens parce qu’en endossant la casquette d’enseignant, j’ai signé un contrat avec moi-même :

– celui de faire mon possible pour répondre aux attentes des élèves et les faire progresser tant que possible,

– celui de partager avec les élèves et donner accès à la richesse de l’enseignement que j’ai reçu (du moins ce que je pense en avoir compris), mais également en guise de remerciement à mes enseignants,

– celui d’aider à mon niveau l’école dans laquelle j’ai choisi d’évoluer.

Toutefois, est-on prêt à abandonner sa casquette d’enseignant, aussi louable nos intentions soient-elles ?

Photo de Shizuka Tamaki

Serais-tu prêt à laisser tomber cette casquette d’enseignant ?

Étant enseignant professionnel des activités physiques et sportives, il est bien évidemment difficile de s’imaginer mettre de côté cette casquette. Lorsque l’on travaille dans ce milieu, c’est à la fois une passion, un mode de vie mais également notre moyen de vivre au quotidien.  Pour autant, je me sens redevable auprès des élèves ainsi que mes enseignants. Il y a donc un ensemble de paramètres que je considère comme essentiel qui, si je ne peux y répondre, me laisserait le sentiment d’être un illusionniste et m’amènerait à stopper cette activité par respect pour les élèves, mes enseignants et mon école :

– ma santé sur le long terme ne me permet plus de pratiquer ou m’entrainer au niveau d’exigence que je me suis fixé et que j’attends des élèves avancés et investis,

– pour X raisons j’ai le sentiment d’avoir atteint le bout de ce que je pouvais transmettre aux élèves avancés. Ma mission sera alors, non pas de les maintenir aux rôles d’élèves et les illusionner sur le fait qu’ils ont encore des choses à apprendre de moi, mais les inviter à aller découvrir d’autres enseignants, ouvrir leur dojo ou encore, s’ils souhaitent rester, leur céder progressivement une part de l’enseignement au sein de la structure afin de ne pas les stopper dans leur élan,

– la vie et ses aléas font que mon temps d’entrainement hebdomadaire devient sur le long terme inférieur à mon temps d’enseignement. Je considère personnellement que le temps d’enseignement n’est pas un temps d’entrainement. Toutefois cela reste une vision personnelle, non une vérité,

– un sempaï de passage ou s’installant à proximité, qui aura davantage de choses à apporter aux élèves, je lui proposerai alors de prendre ma place pour redevenir uniquement élève,

– à l’inverse, je déménage dans une ville où un enseignant de l’école est installé, je me refuserai d’ouvrir une section dans cette ville par respect pour lui et ses élèves,

– j’éprouve un jour davantage de plaisir à enseigner qu’à pratiquer et apprendre. Je reste un pratiquant et si j’apprécie enseigner, je préfère de loin la pratique et l’étude. L’inverse ne me semble pas en accord avec ma vision de la transmission,

– plus simplement, l’envie de transmettre s’estompe et je le fais machinalement par habitude et peur de perdre un statut acquis avec le temps.

Bien sûr, il s’agit là de mon exigence vis-à-vis de moi-même et il appartient à chacun de se fixer ses propres limites. Il est par exemple tout à fait possible de continuer à enseigner en prenant davantage de plaisir à transmettre qu’à pratiquer. C’est seulement une limite personnelle que je me fixe sans jugement de valeur sur le choix de chacun.

Si réfléchir à cette question n’est pas essentiel pour enseigner, elle me semble toutefois intéressante car elle permet de définir quel enseignant nous sommes, quel enseignant nous voulons être et à quel niveau nous plaçons notre statut d’enseignant dans notre cheminement personnel.  

Enseigner c’est aussi pouvoir montrer l’exemple pour tirer le groupe vers le haut

Enseigner, une étape, non une finalité

Enseigner est à mon sens une mission et non un statut acquis que nous devons conserver à tout prix, mais cela n’engage que moi. Sommes-nous enseignant avant tout, ou un pratiquant qui enseigne ? C’est à mon sens une question intéressante à se poser avec honnêteté. Ressentir un plaisir à enseigner est positif, éprouver une satisfaction à faire grandir son groupe l’est tout autant, mais être attaché à son statut d’enseignant au point de pouvoir imaginer redevenir un simple pratiquant et élève, n’est-il pas le début de la fin ? Enseigner relève à mon sens un ensemble d’obligations tel que de continuer à se former, explorer, chercher et s’entrainer de façon hebdomadaire.

Pour autant, ne plus être en capacité d’y répondre, définitivement ou temporairement n’est pas bien grave, du moment que nous sommes en accord avec nos principes et les missions que ce statut nous confère. Cela le devient lorsque la place que nous accordons à notre statut d’enseignant devient plus importante que ce à quoi il est destiné, lorsque ce statut entrave notre curiosité, notre besoin d’apprendre et de pratiquer, au point de n’être plus que l’ombre de nous-même. 

En définitive, l’enseignement est à mon sens un outil, une étape dans notre progression mais ne doit en aucun cas être un besoin, une finalité, au risque d’être une fatalité.

Être enseignant, un outil de progrès et d’introspection, non un statut d’autorité acquis
Photo de William Pinaud

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