L’action décisive en situation de survie : l’essence des arts martiaux japonais

Samedi 15 avril 2006, jour J. Nous prenons la route en direction de l’emblématique complexe sportif Léo Lagrange pour participer au championnat de France de Yoseikan Budo. Arrivés tôt dans la matinée, nous patientons tranquillement le temps de la pesée. Nous rejoignons ensuite notre coach pour les longues heures d’attente qui s’ensuivront : préparation, collation, repos, observations… Il faut être prêt à débuter à tout instant. La tension de chacun est palpable et les odeurs de camphre embaument le gymnase. En milieu d’après-midi un premier combattant sort de la surface sur une civière après un mauvais coup. Qu’importe, ce sont les aléas de toutes compétitions. Imperturbables, chacun reste dans sa bulle. Certains s’isolent casque sur les oreilles, d’autres restent en groupe et profitent de l’émulation collective pour gonfler leur motivation à bloc.

15h30, nous y sommes, l’instant tant attendu après des mois de préparation. Partagé entre excitation mêlée au stress, cocktail explosif incontournable accompagnant le succès et la défaite de tout compétiteur, je rejoins l’aire de combat. L’arbitre annonce « Shomen ni rei », puis « Otagai ni Rei ». « Kamaete » raisonne, le temps semble être en suspension. Puis retenti quelques secondes plus tard « Hadjime ». Le combat commence. Un seul but, chercher l’action décisive…

L’action décisive, est l’élément crucial recherché dans toutes activités de combat. Souvent dénommé Ippon, un seul coup essentiel ou action essentielle, il a pour but de mettre en avant, l’action franche, nette, indiscutable, qui marque la victoire dans nombre d’activités comme le Judo ou le Kendo pour ne citer qu’eux.

Une logique présente dans la racine des écoles des japonaises

Cette idée d’action décisive tire sans aucun doute son essence de la logique interne des premiers systèmes qui virent le jour à une période où le Japon vivait régulièrement des conflits armés sur son territoire. Ce n’était certainement pas un principe vécut comme un idéal, mais comme une nécessité car :

– plus le combat s’éternise plus les risques de fatigues, blessures, mauvaises surprises s’accumulent,

– plus il y a de personnes engagées dans le combat, plus il est impératif d’être rapide, succinct,

– plus la situation perdure, plus les dégâts risquent d’être importants, létaux.

D’où cette recherche, du coup essentiel, rapide, décisif qui donnera un avantage net dans le pire des cas et la fin immédiate dans l’absolu. C’est d’ailleurs une logique que nous retrouvons aujourd’hui dans l’entraînement des différents groupes d’intervention, dans les stratégie militaire à grande échelle, mais aussi dans l’ensemble des disciplines ayant vu le jour dans des périodes de conflit et ayant gardé un lien avec leurs racines.

On le retrouve par exemple comme fil conducteur dans nombre d’écoles séculaires comme le Jigen ryū, dont le Karaté tire le principe Ikken Hissatsu,  pourfendre l’ennemi d’un seul coup. L’école Jigne ryū fonda notamment sa réputation sur la spécificité de son travail de l’attaque et ses nombreux faits d’armes sur le champ de bataille qui firent de Satsuma un clan redouté.

Nous retrouvons également cette idée dans les écrits de Musashi dans le chapitre de l’eau, décrivant les techniques de bases et fondamentaux de ce qui marquera plus tard l’école Hyōhō Niten Ichi ryū :

« Hitotsu no Uchi, la frappe unique :

Obtenez la capacité de vaincre avec certitude en ayant à l’esprit la frappe unique. Il est impossible d’acquérir cette frappe sans bien étudier la stratégie. C’est en vous entraînant à cette frappe que vous obtiendrez une libre maîtrise de la stratégie. Ceci est la voie de la victoire à vos grés dans tous les combats. Il faut bien s’exercer. »

Hitotsu no Uchi, l’essence des arts martiaux japonais

Bien sûr, l’idée de frappe unique est aujourd’hui grandement remise en question avec l’avènement des compétitions sportives. Dans le cadre d’une situation de conflit extérieur, l’effet de surprise aidant, elle trouve toutefois sa place. Elle est d’autant plus présente dans une situation armée, où chaque action est potentiellement mortelle et ne laisse pas de place à la demi-mesure. Outre les aspects purement techniques et stratégiques, cette notion décrit l’état d’esprit si particulier autour duquel se sont approfondis les arts martiaux japonais au point d’en faire une voie.

En découle par exemple l’absence de longs enchainements, ou d’enchainements cycliques pouvant se répéter indéfiniment, dans l’étude des Koryu. Non pas que ce travail soit inintéressant mais l’essence du travail s’harmonise autour de l’idée d’action décisive guidée par une intention précise : en finir le plus tôt possible.

À cela s’ajoute l’idée d’entraîner l’adepte dans une direction claire, sans commune-mesure, dans la perfectibilité continuelle d’action ne devant laisser aucune autre possibilité. C’est bien sûr un parti pris, l’idée n’étant pas ici de débattre sur l’efficacité de la méthode.

C’est notamment cette spécificité qui rend si difficile le pont entre combats de compétitions, jeux d’oppositions et entraînement dans cette logique de survie car les moyens ne répondent pas aux mêmes objectifs. C’est également l’une des raisons qui explique le travail de kata avec très peu d’enchaînements consécutifs.

Bien sûr, l’idée n’est pas de discuter de la possibilité ou de l’utopie d’atteindre un tel niveau mais de bien comprendre la logique et l’état d’esprit des écoles desquels descendent nos disciplines actuelles car, de cette essence en découlent de nombreux principes : Irimi, Atemi, Awase, Musubi, Mushin, etc.

Photo n°2 : Estampe représentant la grande bataille de l’attaque nocturne du palais Horikawa par Yoshitora (1860)

L’intention et la logique interne de travail guident notre cheminement et nos progrès

Parmi les senseï que j’ai rencontrés, j’ai toujours eu besoin de ressentir sur mon corps le travail des atemi. Certains avaient des frappes déstructurantes, d’autres avaient des frappes déstabilisantes psychologiquement, d’autres perforantes. L’exemple le plus flagrant fut avec Akuzawa Minoru lors d’un stage instructeurs en 2011. J’ai encore ce souvenir d’avoir eu l’impression qu’il ne frappait pas mon corps mais attaquait directement mon squelette. J’ai d’ailleurs eu une douleur thoracique vive les jours suivants. Ce n’est bien sûr pas un cas isolé puisque j’ai eu l’occasion de rencontrer d’autres enseignants produisant la même sensation. La différence était avant tout dans la logique d’entraînement qui était clairement annoncée comme celle de détruire à chaque action.

L’intention que nous mettons dans le travail ainsi que la conception de la logique interne que nous avons d’une pratique façonne inévitablement notre travail et sa compréhension. Cela passe donc par une analyse fine de la logique interne des arts martiaux japonais, sur lesquels viennent ensuite s’insérer l’étude des principes de l’école. Un principe ne peut en aucun cas définir une école, nous pouvons seulement le mettre en avant pour répondre à la logique interne au regard de l’objectif.

Nous pouvons par exemple mettre en avant la notion d’harmonie en Aïkido, de souplesse en Judo, de mains vides en Karaté, mais en dehors du cadre d’application ces principes ne peuvent définir une école. Pour parler d’art martial, ceux-ci doivent respecter une logique et un cadre précis qui est celui de l’action décisive dans une situation mortelle. Il doit respecter un objectif clair, qui n’est pas celui du duel ou du jeu d’opposition, pour conserver son essence martiale et développer le potentiel que cela requiert.

S’harmoniser à un partenaire dans une logique de coopération, n’est pas la même chose que dans une logique de jeux d’opposition, ni face à une personne qui en veut à votre vie. Il en va de même dans l’état d’esprit : s’entraîner dans l’intention de sauver sa peau, d’amener gentiment son partenaire au sol avec ou sans mise en danger, de l’écraser ou encore de le submerger, n’entraîne pas les mêmes possibilités et application des principes. Cela n’entraîne pas non plus les mêmes mécanismes psychologiques et techniques.

Le cadre martial disparaissant, il est fort probable qu’une partie de la compréhension des principes nous échappe et que la pratique en soit fortement impactée dans ses formes, ses logiques et ses techniques.

Comment respecter cette essence ?

Je crois en premier lieu que nous ne pouvons parler de cadre martial sans les éléments qui l’animent :

– la notion de danger ou de mort

– la notion d’usage potentiel d’objets létaux

– la notion de liberté d’action d’aïte

– les notions de variabilité et d’incertitude du moment

– la notion de mouvement perpétuel

– le fait que, dans ce cadre, et sans doute la notion la plus importante, il n’existe aucune vérité

À partir de ces éléments, nous pouvons alors nous demander : comment prennent vie les différents principes ?

Ensuite, est-ce que le catalogue technique entre dans cette logique ? Est-ce que toutes les attaques utilisées correspondent à ce cadre ? Est-ce que toutes les techniques ont lieu d’exister sur chaque attaque ? Il semble intéressant ensuite d’analyser les anciennes écoles et les divers documents qui nous parviennent pour avoir une partie des réponses.

L’essence des arts martiaux japonais n’est pas aussi poétique que la littérature populaire veut bien nous le faire croire. Toshiro Mifune dans Samurai Assassin

Accepter la violence pour y trouver les réponses

Concernent l’école Kishinkai Aïkido, c’est cet effort de clarté quand à la logique première de l’étude proposé qui a mené ses fondateurs à un long travail de refonte du cursus de l’école qui oriente aujourd’hui l’étude des principes. Son cadre de travail a été précisé : c’est celui d’une situation de survie, face à une ou plusieurs personnes potentiellement armées et physiquement plus fortes, le tout en prenant en compte que plus nous avançons dans l’âge plus nous perdons en capacités physiques, qui guident l’étude de l’école. La notion d’action décisive prend alors tout son sens dans la logique interne, le travail technique et l’approfondissement des principes.

Il ne s’agit toutefois pas d’une vérité mais d’une orientation choisie qui cherche à s’aligner sur l’essence même de l’approfondissement des arts martiaux japonais, Hitotsu no uchi. Cette notion d’action décisive, d’étouffer le feu, de submerger aïte, n’a d’ailleurs de nécessité que parce qu’elle est proposée dans un cadre martial. Alors, les principes phares des arts martiaux japonais, prennent une saveur différente et permettent un réel travail de fond sur soi. Et permettent de tendre vers l’acception de la violence du monde. Notamment en restant disponible et relâché face à la violence extérieure et ce afin de minimiser son impact, tout en y apportant une réponse mesurée, sans oublier de s’adapter en toutes circonstances, etc.

L’essence des arts martiaux japonais n’est pas aussi poétique que la littérature populaire veut bien nous le faire croire. Ils sont à la fois violents, brutaux, et sans concessions, comme tout système armé. C’est justement à travers l’acceptation de cette brutalité, la confrontation et la compréhension de cette violence humaine et donc la notre, qu’ils proposent un chemin pour tenter d’y remédier et tendre vers l’amélioration de soi. C’est ce qui en fait leur spécificité.

Kazan no Taikai, photo de Frédéric Barreyre

Article paru dans Dragon magazine Spécial Aïkido n°5

5 Commentaires

  • DUREISSEIX Jean Luc

    Konnichiwa Alex,
    C’est d’autant plus vrai contre plusieurs adversaires!
    Sinon que dire de plus de ton article, tu as résumé l’essentiel de ce que sont le Bu Jutsu et Budo japonais. Cela a toujours été mon objectif de formation. Et il y a beaucoup de façon de s’y entraîner. Mais sans l’essentiel qui est l’état d’esprit dans lequel on pratique, on peut facilement passer à côté de ce concept et cela quelque soit la compétence technique et combative et les capacités physiques. Ce concept d’ailleurs est très mal compris et pas seulement des pratiquants des disciplines non japonaises. C’est aussi une grande source d’étonnement des pratiquants d’autres disciplines qui parfois viennent me voir et échangent avec moi. Cela les interroge et leur ouvre de nouvelles pistes de recherches et c’est une bonne chose!
    Cela permet aussi de se libérer des carcans d’un style ou d’une méthode.
    A te revoir prochainement.
    Jean Luc

    • Konnichiwa Jean Luc,
      Merci pour ton retour et ta lecture. Effectivement, l’état d’esprit est un clé essentielle sur le résultat de la pratique. Selon l’état d’esprit avec lequel on s’entraine les résultats obtenus sont différents. On observe également une modification (souvent inconsciente) des objectifs, du but, ainsi que du cadre de pratique, en fonction de notre état d’esprit ce qui ne fait qu’accentuer les différences de capacités obtenues.
      Il n’y a bien sûr aucun souci si le pratiquant à parfaitement conscience de ce pour quoi il pratique et si le cadre dans lequel il étudie correspond à ce qu’il recherche. Le souci est lorsqu’il y a un décalage entre ce que l’on recherche, l’idée que nous nous faisons du cadre de travail et ce que nous permet réellement le cadre dans lequel nous évoluons.
      Bien sûr cela interroge mais c’est effectivement une voie qui ouvre de nouvelles pistes comme tu le précises. Et c’est une bonne chose de se libérer des carcans.
      Je suis vraiment content de voir que des pratiquants d’autres disciplines viennent à ta rencontre, c’est un point positif pour eux et les élèves :-).
      En espérant te revoir très bientôt,
      Avec toute mon amitié.
      Alex

      • DUREISSEIX Jean Luc

        Konnichiwa Alex,
        Merci de ta réponse, tu arrives à mieux exprimer que moi ce que je veux dire et c’est une très bonne chose!
        A très bientôt !
        Jean Luc

  • Complètement d accord avec cet article ! L engagement doit être total pour rester dans l’âme et l esprit du budo , avec bien sir le contrôle nécessaire pour ne pas occasionner de blessures sévères . C est la seule façon d être et de rester concentré sur notre travail , de progresser ensemble , tori et uke
    Ici et maintenant, zanshin ,etc,… Alain

    • Bonjour,
      Merci pour votre retour et votre lecture. Tout à fait, l’engagement est vraiment un point essentiel que ce soit dans notre assiduité, notre apprentissage mais également dans notre travail. S’engager dans nos attaques, nos techniques, dans ce que l’on donne à uke et/ou à tori sont finalement un des moyens de ne pas se faire d’illusion, de progresser et faire vivre les différents concepts/principes qui sont au cœur de nos écoles.
      En vous souhaitant une agréable journée,
      Alexandre

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