Loin du dojo : entrainement, progression, acquisitions, perte de compétences

Les mois précédents nous ont parfois laissé seul face à nos habitudes, nos envies, nos angoisses, nos besoins, etc. Concernant l’étude des budo, personne n’aura échappé à cette forte envie de retrouver le chemin du dojo, ce besoin de pratiquer avec partenaires, cette crainte d’absence de progrès voire parfois de régression. Finalement, peut-être que cette période aura été plus simple à vivre pour ceux ayant l’habitude de s’entrainer hors du dojo, bien que cette absence de contact se sera sans doute fait sentir chez la plupart d’entre nous.

Pour autant, cette période aura eu le mérite de faire naître un ensemble de questions qui, s’il n’est pas toujours évident d’y répondre, donnera sans aucun doute des pistes de progression à tout un chacun.

Voici quelques questions récurrentes que j’ai traitées à plusieurs reprises durant le confinement lors d’échanges avec mes élèves, stagiaires, lecteurs, etc.

Entrainement au Atemi


Peut-on réellement progresser sans aller au dojo ?

Personnellement, je ne me suis jamais poser la question de savoir si je pouvais progresser en dehors des cours. Mon désir, presque maladif parfois, de progresser, de comprendre, m’a toujours poussé à m’entrainer à domicile depuis l’adolescence. Au début, je partais sans schéma d’entrainement pré-établi. Je me contentais seulement de refaire ce que j’avais vu à l’entrainement. Avec le temps, l’expérience et mes études en UFR STAPS, j’ai appris à affiner et optimiser mes entrainements en me fixant des objectifs concrets à atteindre. Avec le recul, j’ai le sentiment que ces moments privilégiés au quotidien ont toujours été un élan dans mes progrès et m’apparaissent comme essentiels.

Que ce soit dans le milieu artistique, musical ou sportif, les professionnels que je côtoie ne se pose d’ailleurs pas la question de « peut-on réellement progresser sans aller en salle ?» mais plutôt « comment m’entrainer et optimiser ma progression au quotidien ?».

Bien sûr, certains éléments nécessitent un partenaire pour progresser. D’autres pas forcément, les deux s’alimentant comme des vases communicants. Voici une liste non exhaustive d’éléments qu’il vous est possible d’améliorer et/ou entretenir en dehors du dojo :

votre motricité : la motricité est à la base du développement de l’enfant en parallèle du développement cognitif. Notre corps est notre premier rapport au monde et le développement moteur concours à l’enrichissement de nos capacités techniques et corporelles. En outre, une faible habileté motrice limitera nos apprentissages, notre capacité d’adaptation, notre capacité à conserver un certain degré de relâchement en toutes circonstances, et rendra difficile le dépassement de l’apprentissage de la forme,

Pour développer votre motricité, vous pouvez tout simplement revoir les mouvements dans le vide que vous étudiez au dojo, réaliser des parcours moteurs, réaliser des exercices seuls en lien avec les spécificités d’utilisation du corps de votre école, etc.
À noter que si j’ai débuté en révisant ce qui m’était enseigné au dojo, je ne me fixe aujourd’hui aucune limite dans mes activités motrices extérieures. Tout ce qui me semble susceptible d’améliorer ma motricité trouve une place temporaire dans mes trainings (je fais par exemple du parkour, de la slackline, des exercices d’équilibre, de jongle, d’agilité, je crée mes propres exercices en fonction des besoins, etc.),

votre condition physique / corporelle (force / endurance / souplesse / travail postural et renforcement / etc…) : si l’entrainement au dojo permet d’entretenir à minima votre condition physique, l’entrainement personnel permettra d’avoir un rendement plus élevé qu’au dojo. Non pas que le travail au dojo ne soit pas efficace, mais que l’enseignement n’est pas dédié uniquement à cet effet. Même les adeptes de haut niveau font ce travail de fond en dehors du dojo, tout simplement parce qu’une séance spécifique de 10 à 40 min dédiée à notre condition physique sera bien plus efficace qu’une séance d’entrainement lambda au dojo. Le travail de la condition physique n’est pas forcément synonyme de musculation (prise de masse) comme on l’entend souvent. Il permet de conserver son capital santé, de prévenir les blessures (si c’est bien réalisé), est source de motivation, développe l’estime de soi, l’autonomie, etc. Prendre soin de sa condition physique, c’est prendre soin de soi, son corps et sa santé. À noter que j’intègre dans cette catégorie tout ce qui concerne la rééducation de nos habitus corporels,

Travail de renforcement et de rééducation

vos bases : lors des entrainements au dojo nous étudions un ensemble d’éléments que l’on nomme les bases de l’école. Des principes techniques et corporels, aux exercices spécifiques avec ou sans armes, le simple fait de réviser celle-ci à la maison permet de mettre en application les régulations apportées par l’enseignant sans attendre le prochain entrainement, au risque de les oublier. Il permet d’effectuer une partie du chemin avant le prochain cours et donc d’avoir accès à de nouveaux éléments de la part de notre enseignant,

vos capacités kinesthésiques, proprioceptives et sensoriels : à travers les exemples cités précédemment mais aussi d’autres procédés psychologiques tels que l’imagerie mentale, la visualisation et bien d’autres.

Il existe encore de nombreux domaines de progression que vous pouvez explorer dans vos entrainements quotidiens.

Travail de proprioception

Qu’en est-il de nos acquis en l’absence d’entrainement au dojo?

Si l’on parle régulièrement de perte de capacités physiques sur le long terme pour mettre en avant nos disciplines et leur incroyable système de formation qui voudrait que plus on vieillit plus on progresse,  la perte de compétences est un sujet rarement abordé dans le monde des arts martiaux. C’est pourtant un processus bien réel  tout aussi naturel qu’ingrat… Et, malheureusement, dans tout apprentissage il est bien plus rapide de perdre une compétence que de l’acquérir.

Chacun aura pu le vivre, un jour ou l’autre. Pour ma part je l’ai expérimenté durant la période de confinement. Ayant eu une formation classique en musique durant mon enfance, j’ai continué à jouer occasionnellement durant mes études pour finalement ranger ma guitare avant qu’elle ne prenne la poussière. J’ai donc ressorti celle-ci par curiosité il y a quelques semaines pour finalement me rendre compte que si ma guitare bien rangée n’avait pas prix la poussière, mes doigts avaient belle et bien « rouillés »… Je n’étais plus capable de faire ne serait-ce que 1/3 de ce que j’avais acquis 15 ans auparavant. Cela revient toutefois en partie après des heures de travail, toutefois, plus le temps passe plus cela prend du temps. Sans pratique régulière, il est évident que notre niveau de compétences et d’acquisition s’amenuise, bien que l’esprit trouve suffisamment de biais psychologique pour nous persuader du contraire.

Chacun aura bien sûr un avis sur la question. Certains considèrent par exemple que l’on ne peut pas progresser à la maison là où personnellement je considère que l’on peut progresser sur plusieurs points spécifiques : sur certains éléments bien plus vite à la maison qu’au dojo, d’autres autant, d’autres bien moins qu’avec un partenaire. Dans tous les cas, quel que soit notre point de vue, on ne peut nier que l’entrainement en dehors du dojo participe à minima à l’entretien de nos acquisitions.

Travail sur la condition physique

Oui mais si je m’entraine mal seul, je risque d’enregistrer plus de défauts que d’en retirer réels bénéfices…

« Oui mais si je m’entraine mal seul, je risque d’enregistrer plus de défauts que d’en retirer de réels bénéfices », est une remarque que j’ai souvent eue de la part de mes interlocuteurs. Interrogation tout à fait louable, à laquelle je réponds souvent : « si tu as envie de t’entrainer fait-le et ne te pose pas trop de questions. Quand tu auras suffisamment expérimenté le travail seul, tu pourras regarder en arrière pour identifier si cela a été porteur dans tes progrès. La réponse sera sans aucun doute positive ».
Le problème du questionnement à outrance est qu’il bloque notre investissement. Nous sommes parfois tentés de vouloir répondre à des questions avant d’avoir expérimenté les choses et malheureusement, sans pratique effective, certaines réponses resteront toujours dans le domaine de la supposition même si nous nous persuadons du contraire.

L’acquisition d’une compétence nécessite généralement une phase d’appropriation des consignes, puis une phase de répétition pour rendre la transformation attendue « naturelle » (nous n’avons plus besoin d’y réfléchir pour que cela se mette en œuvre), puis d’une phase de régulation par l’enseignant, accompagnée d’une nouvelle phase d’appropriation des nouvelles consignes, puis répétition, etc. Nul besoin de faire un long discours pour en déduire que celui ayant fait l’effort du travail de répétition à la maison suite aux régulations de l’enseignant reviendra en ayant fait des progrès qui lui permettront d’avoir de nouvelles pistes de travail par l’enseignant. Attention, par répétition, je parle bien évidemment d’un entrainement fait intelligemment, non d’un entrainement avec pour seul but de répéter un grand nombre de fois.

Comment éviter les erreurs lors du travail seul ?

Faire des erreurs est inévitable lorsque nous travaillons seuls, comme il l’est sous la direction d’un enseignant. Le processus essai–erreur fait partie de notre apprentissage et nous permet de balayer un ensemble de questionnements / réponses qui prendront du sens lorsque l’enseignant régulera votre travail.

Il existe toutefois des moyens d’éviter certaines erreurs et de gagner du temps dans nos progrès. Pas de secret, il faut s’en référer à un enseignant compétent, le vôtre, celui que vous avez normalement choisi pour vous accompagner dans vos progrès. N’hésitez pas à lui demander des conseils, à en discuter avec lui lorsque vous rencontrez une difficulté.

Sans oublier que dans le travail personnel il vous appartient toutefois de trouver un maximum de réponses, seul, avant d’assaillir votre enseignant de questions inutiles. Certaines questions, comme nous l’avons vu, nécessitent avant tout de pratiquer pour y répondre. Même une bonne réponse ne vous apportera rien avant d’avoir parcouru une partie du chemin par vous-même.

Utiliser également, et surtout, les retours que vous donne votre enseignant au dojo pour y consacrer du temps dans vos trainings. Il arrive parfois que des débutants progressent bien plus vite que les anciens tout simplement parce que leurs seuls repères sont les retours de l’enseignant. Ils ne cherchent ni plus ni moins qu’à progresser sur les points qui leur ont été donnés. À l’inverse, il arrive que des pratiquants de longue date progressent lentement, voire stagnent, car ils se laissent tenter par une somme d’envies et de considérations dans leur progrès sans jamais travailler en profondeur ce que l’enseignant a pointé du doigt pour les guider. Nul besoin de retenir 1000 informations, une ou deux régulations de l’enseignant suffisent pour alimenter plusieurs heures d’entrainement personnel.

L’entrainement personnel et solitaire n’est bien sûr pas une solution miracle qui se suffit à elle seule. Toutefois, elle permet d’optimiser sa pratique en parallèle d’une pratique collective sous la direction d’un enseignant. Source de progrès, d’entretien et de développement de ses compétences, elle s’affiche comme un levier indéniable pour ceux qui souhaitent aller plus loin. À chacun d’en exploiter les sentiers parfois escarpés et vertigineux que proposent ces instants de solitude et d’étude face à nous-mêmes. Pour sûr, nous ne pouvons qu’en ressortir grandi à force d’envie et de persévérance.
Finalement, ne pourrait-on pas envisager l’entrainement personnel comme la base de l’approfondissement d’une pratique de haut niveau dont le cours deviendrait simplement (pour un élève avancé) une phase de régulation en présence d’un expert et de partenaires?

Exploration et révision des bases

2 Commentaires

  • Jean Luc DUREISSEIX

    Konnichiwa alex,
    je suis globalement d’accord avec toi sur ce sujet si ce n’est que le dojo n’est plus aussi important pour moi. Je parle du dojo en tant que salle d’entraînement bien spécifique. En fait tout peut devenir dojo et le meilleur dojo qui existe est en fait la nature! Et là, on peut très bien pratiquer seul ou avec quelqu’un, parfois avec quelqu’un de passage qui ressent le besoin de venir pratiquer avec nous.
    Il y a énormément de choses à étudier, à commencer par la compréhension du fonctionnement corporel sans nécessairement tomber dans une répétition de mouvements standards sans aucune adaptation à ses capacités corporelles qui en fait sont uniques ou tout au moins différentes de celles des autres. En fait on ne répète pas un mouvement, on fait un mouvement unique puis on recommence un mouvement similaire mais finalement différent du précédent et ainsi de suite car des critères ont changé entre temps.Cela est très mal compris d’ailleurs par la majorité des gens.
    S’entraîner seul, c’est avant tout se prendre en main, ce qui n’est pas dans l’habitude de notre façon de vivre, c’est aussi travailler et expérimenter en fonction de ce que l’on a appris mais aussi en fonction de notre propre personnalité au moment ou nous entraînons. Et cela évolue chaque jour positivement ou négativement et c’est tout à fait normal. Après comme tu le dis, on peut expérimenter au dojo ou avec son enseignant le fruit de nos réflexions et de notre entraînement, mais pas de manière conventionnelle, et voir si on est sur la bonne voie ou apporter les corrections nécessaires. Mais dans l’ensemble, rien n’est mauvais, seulement différent différent, proche ou en opposition avec la pratique d’origine. Dans le domaine du combat personne ne détient la vérité car chacun a sa propre vérité lui permettant de faire face à une situation extrême. Et cela est valable même dans les sports de combat où il s’agit avant-tout de respecter un règlement tout en ayant une liberté d’action au niveau stratégie et exécution des techniques.
    Bien sûr la pratique avec partenaires est indispensable mais elle ne peut prendre sa véritable valeur qu’avec une pratique seul hors ou au dojo.
    Bien sûr la pratique physique, l’endurance, etc… ont leur utilité mais elles sont limitées dans le temps et l’âge a vite fait de nous rappeler à l’ordre et de revoir notre méthode d’entraînement. Notre mode de vie est très destructeur pour nos capacités motrices et respiratoires et il est nécessaire de se focaliser en priorité sur ces capacités. Mais en fait, c’est à chacun d’agir en fonction de lui-même pas des autres dans ce domaine. Et cela peut se faire seul chez soi ou en pleine nature, pas nécessairement en salle même si le fait d’être avec d’autres personnes peut-être très bénéfique.
    Mata ne
    Jean Luc

    • Konnichiwa Jean Luc,

      Merci pour ton retour d’expérience :-). Je te rejoins parfaitement au sujet du dojo qui n’est effectivement pas limité à une salle spécifique en matière d’entrainement. J’ai notamment était interpellé par ce que tu précises au sujet de « dans l’ensemble, rien n’est mauvais, seulement différent, proche ou en opposition avec la pratique d’origine. Dans le domaine du combat personne ne détient la vérité car chacun a sa propre vérité lui permettant de faire face à une situation extrême ». C’est d’ailleurs un souci récurrent lorsque l’on rentre dans la confrontation d’idée. Cela me semble porteur lorsque chacun expose, échange sans pour autant imposer son avis. Cela rejoint finalement la notion de Shoshin qui malheureusement, plus on avance ou acquière de l’expérience, plus il est difficile de se comporter avec un tel état d’esprit. Finalement, la clé est peut-être ici, il n’y a pas de vérité mais seulement des expressions propres et adaptées à chacun :-).
      Encore merci et à très vite,
      Amicalement.
      Alex

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