Aikido: face à la crise, une occasion unique de se réinventer

Ces derniers mois, la fermeture des dojos a inévitablement laissé chacun d’entre nous face à lui-même dans sa pratique et progression personnelle. Bien sûr, de belles initiatives ont été mises en place pour accompagner les pratiquants, toutes disciplines confondues. Du partage de vidéos publiques, aux initiatives internes à chaque dojo, nous sommes nombreux à avoir mis en place des outils pour accompagner l’étude à domicile de nos élèves.

Des initiatives individuelles et collectives au service de la communauté

L’un des points positifs à sans aucun doute était l’élan de solidarité et de partage entre les pratiquants. J’ai été agréablement surpris de voir le nombre d’initiatives au service de la communauté martiale ayant fleuri en quelques semaines pour accompagner chaque personne dans son quotidien. Articles, vidéos, partage de programmes… Le plus bel exemple à mes yeux fut celui de la famille Mochizuki qui a réussi le pari d’offrir un contenu de qualité en réunissant des pratiquants du monde entier les dimanches après-midi à travers des Lives présentant de nombreux experts de l’école. En vrai leader d’école, ils ont réussi le pari d’un rassemblement international tout en mettant en avant une multitude d’experts de leur école en gage de confiance.

Sans oublier également Lionel Froidure qui a continué d’alimenter la toile de ses nombreuses et superbes vidéos. N’hésitez pas à vous rendre sur Imagin Art Digital pour y découvrir les superbes documentaires et cours que proposent Lionel, vous ne serez pas déçu !

Concernant l’Aikido…. 

Concrètement, je ne suis pas un très grand fan de contenu vidéo qui ne rend généralement service qu’à celui ayant eu la possibilité de pratiquer avec l’expert en question. J’ai toutefois pris le temps de regarder ce qui était proposé pour alimenter mes réflexions, découvrir de nouvelles approches techniques et pédagogiques, découvrir une façon innovante de proposer du contenu, etc.

Dans la majeure partie du temps j’ai été déçu. Je n’aborderai pas ici le niveau technique pour lequel il revient à chacun de se faire sa propre opinion. Bien sûr, je n’attendais rien en matière de pratique personnelle, car elle occupe 80% de mon temps de pratique et je possède de nombreux  exercices que je développe au quotidien. Toutefois, en me mettant à la place des élèves, j’ai rarement vu des éléments permettant une réelle progression à distance :

– le but de l’exercice est rarement clair (quand il est exposé) : quel est l’objectif réel ? Qu’apporte l’exercice en question ? Concrètement, que permet de développer l’exercice solitaire proposé ?

– les apports pédagogiques sont pauvres (lorsqu’ils sont verbalisés) et ne permettent pas de réels progrès pour les élèves : quels sont les critères de réalisations ? Quels sont les critères de réussite pour l’élève ?

– les indicateurs de progrès sont inexistants : quelles sont les étapes de progression ? Comment en tant qu’élève je sais lorsque j’ai franchi une étape dans ma pratique personnelle ? Sur quel détail dois-je me concentrer à mon niveau ? Comment j’identifie mon niveau ?

En tant qu’enseignant de profession, je trouve cela alarmant d’autant plus lorsque ce contenu est proposé par des professionnels de l’activité. Autant le dire, j’ai été attristé par la pauvreté de ce qui est présenté ne rendant pas service à notre discipline.

Un contenu pédagogique vide de sens

Pour ce qui est des cours en ligne, au-delà de l’aspect purement pédagogique des consignes, le contenu proposé fut rarement un contenu autre que de répéter bêtement des mouvements dans le vide. Personnellement, je n’en vois absolument pas l’intérêt pour l’élève qui après avoir tenté quelques fois de reproduire le mouvement, seul devant son écran, aura très certainement rangé sa tenue pour se mettre devant Netflix, ce qui est compréhensible. Quelle pourcentage d’élèves aura fait le choix de répéter le contenu proposé quotidiennement ? Pour ce faire un avis concret, il suffit de regarder les vidéos disponibles sur facebook et de regarder le nombre de vues évoluer. Un pique en début de vidéo qui diminue très rapidement pour finalement ne voir que quelques connections en live sur les 2/3 de la vidéo. Bien sûr, on pourra dire que les élèves sont responsables de leur progression et il y aura toujours ceux qui ne ressentent pas le besoin de pratiquer à domicile. Mais parmi ceux qui en ressentent le besoin, combien ont trouvé un contenu à la fois intrigant et source de motivation qui leur a donné envie de mettre le kimono régulièrement? Est-ce que le contenu leur a également laissé le sentiment qu’ils pouvaient vraiment progresser en pratiquant seul?

Personnellement,  je trouve cela inquiétant car :

– soit l’enseignant expose volontairement ce type de contenu sans divulguer trop d’informations pour inciter le spectateur à venir à sa rencontre, ce qui est parfaitement louable puisque développer du contenu prend du temps. Je ne suis d’ailleurs pas partisan du tout gratuit. Toutefois, les élèves pourraient être en droit, même en l’absence de consignes, d’avoir autre chose que des suburis, kata, mnémotechniques, ou encore répéter le rôle d’uke dans le vide. Disons-le clairement, qui apprécie répéter des heures dans le vide à la maison ?  Qui le fait réellement sauf lorsque l’on est très avancé et qu’on y voit un objectif très précis ? Mais, quand l’objectif est flou ? Les enseignants, en dehors de la caméra, font-ils réellement dans leur entrainement personnel (lorsqu’ils s’entrainent en dehors du dojo) ce qu’ils ont proposé aux élèves ?

–  soit la pratique et la recherche personnelle de l’adepte sont pauvres. Evidemment, lorsque l’on enseigne en loisir et cumule une profession en parallèle c’est compréhensible, d’où l’importance d’aller à la rencontre de pratiquants qui font ce travail quotidien pour vous. Lorsque l’on a un statut professionnel, je trouve cela inadmissible.

– soit que la pédagogie de l’enseignant ne dépasse pas le cadre de ce qui lui a été enseigné, répétant  un model sans avoir réellement conscience de l’intérêt, ou non, de ce qu’il réalise. La base de l’enseignement est pour moi la remise en question de nos acquis, des méthodes d’enseignement que nous avons reçu, partir de ce que l’élève à besoin pour progresser, expérimenter de nouvelles méthodes pour peut-être trouver des éléments de transmission plus efficaces. Un bon enseignant est celui qui cherche inlassablement et dépasse le cadre de la reproduction du cursus qu’il a reçu par souci d’efficacité dans les progrès des élèves.

Ueshiba senseï, l’importance de l’étude et de la recherche

1000 suburi par jour…

La répétition des suburi est malheureusement un modèle de croyance ancré dans nos disciplines. Combien de fois ai-je entendu : « il faut faire des milliers de suburi quotidiennement pour comprendre et progresser. » Croyance dont les exemples sont malheureusement nombreux. J’ai encore le souvenir d’un stage avec Hino senseï nous présentant un de ses exercices solitaires sur le Kyokutsu, lorsqu’un stagiaire demanda combien de fois il répétait par jour l’exercice. Le sourire sans réponse d’Hino senseï face à cette question, alors qu’il nous expliquait le cœur de ce travail, laissa entrevoir le dépit qu’il ressentit à cet instant.

Malheureusement, cette croyance influence notre perception de la pratique solitaire et nombres d’enseignants préconisent de répéter les techniques, kata, suburi à la maison, parfois sans s’y exercer eux-mêmes et sans être capable de verbaliser concrètement ce que cela apporte à l’élève.

Qu’ont réellement appris les élèves durant le confinement ?

Bien sûr, cela permet toutefois de garder du lien, mais que reste-t-il en dehors du lien social ? Les élèves ont-il réellement le sentiment d’avoir progressé ? Que gardent-ils après avoir visionné la vidéo ? Vont-ils avoir des éléments concrets pour explorer le travail proposer et en tirer de réels  bénéfices autres que « répètes et tu comprendras avec le temps » ? Vont-ils revenir au dojo en ayant eu le sentiment d’avoir des éléments de progrès donnés par l’enseignant ? Avons-nous permis de rendre les élèves acteurs de leurs apprentissages avant et pendant le confinement?

Tout cela m’attriste car non, les élèves ne peuvent pas progresser simplement en répétant à la maison sans objectifs clairs, quantifiables et définis.  Il vaut mieux faire 10 fois un mouvement correct que 1000 fois un mouvement mauvais. Il est préférable de travailler 10 min quelle que chose de productif que de pratiquer 1h sans direction clair de travail/progrès. Entre Jozu na Keiko, l’entrainement adroit, et le Dame na Keiko, l’entrainement inutile, il n’y a qu’un pas.

 « Le principal quand on enseigne est d’être un bon professeur […] il est important de connaître les désirs des élèves, leurs besoins et ce qu’il est nécessaire de leur apporter.» Aïkido étiquette et transmission, Tamura Senseï

Concourir à l’autonomie en proposant un contenu constructif

Sans  vidéos, les élèves doivent pouvoir être autonome dans leur entrainement personnel. Sans vidéos, ils doivent avoir vu des éléments au dojo qui leur permet de pratiquer seul. La vidéo doit pouvoir venir en soutien, les accompagner dans  cette démarche avec un contenu adapté à cet effet pour leur proposer des pistes de recherche supplémentaires.

Nous ne sommes pas une pratique de fitness où on lance la vidéo pour répéter en même temps que l’enseignant de l’autre côté de l’écran. Je trouve cela d’autant plus navrant que nous nous attachons à dire régulièrement que l’Aikido n’est pas un sport, pour finalement reproduire un schéma sportif par répétition comme une vidéo de Step par exemple. Soit dit en passant, les vidéos de fitness sont bien plus porteuses pour leurs publics puisqu’elles possèdent généralement à minima des indications précises sur les postures correctes à adopter, les erreurs à éviter, que le démonstrateur applique avec brio…

Personnellement, je m’attache régulièrement à proposer aux élèves, lors des cours au dojo et en stages, des exercices et étapes de progression qu’ils peuvent utiliser à la maison. Non des exercices où je leur demande de répéter des milliers de fois, mais des exercices avec des objectifs définis, des repères de progression, des sensations à expérimenter, qu’ils pourront réutiliser pour approfondir la pratique que nous partageons.

 

L’Aikido est bien plus que tout cela

Cette période est, dans son malheur, une occasion unique de se réinventer. Certes, les budo sont des pratiques collectives qui nous rassemblent et créent des liens, toutefois les budo sont également des pratiques solitaires. Nombre d’experts que je côtoie parle d’environ 80% de pratique personnelle pour 20% de pratique collective au dojo, chose à laquelle je m’attache dans mes entrainements.

L’Aikido est une voie de développement, d’exploration et de libération de l’individu, qui devrait et doit permettre aux élèves de poursuivre leur route sans enseignant lorsque cela n’est pas permis. Nous ne pouvons pas fabriquer de l’assistanat et devons concourir à l’autonomie de chacun quel que soit son niveau. Nous devons sortir de l’idée qu’il faut 30 ans pour que l’élève se libère, et embrasser l’idée que même un débutant avec une pédagogie adaptée doit pouvoir développer des compétences en solitaire s’il le souhaite. En tant qu’enseignant, nous sommes là pour les guider.

Comment permettre aux élèves d’explorer le relâchement à domicile ? Que veut dire « relâchez-vous  » /  » restez relâché » ? Comment permettre aux élèves de travailler sur l’utilisation du corps à la maison en leur donnant des exercices et repères concrets, efficaces, pour une pratique solitaire ? Comment j’amène les élèves à comprendre le fonctionnement de l’exercice, le fonctionnement du corps, des principes, pour qu’ils puissent eux-mêmes explorer et expérimenter ?

 L’Aikido est bien plus riche que la répétition technique. Elle est une voie, un outil qui doit permettre à tous de progresser en toutes circonstances mais, bien au-delà,  c’est un outil que tout le monde doit pouvoir s’approprier au quotidien.

J’ai l’intime conviction que ce qui peut-être développer au dojo doit pouvoir l’être à la maison. Si l’élève estime que sans le dojo et sans partenaire, il ne peut progresser alors ma mission d’enseignant n’est pas remplie. Les pratiques collectives et solitaires doivent pouvoir s’alimenter comme des vases communicants. Il n’existe d’ailleurs aucun expert reconnu aux yeux de tous ayant seulement une pratique limitée au présentiel avec les élèves.

A nous,  de profiter de cette période pour nous réinventer, créer les outils nécessaires pour guider les élèves vers davantage d’autonomie. Alors, peut-être que si à l’avenir la situation venait à se reproduire, nos élèves vivraient bien mieux cette période de confinement, pourrait faire face à leur frustration de ne pouvoir venir au dojo, et pourrait revenir en ayant fait de réel progrès, même en notre absence.

Nombre d’experts que je côtoie parle d’environ 80% de pratique personnelle pour 20% de pratique collective au dojo, chose à laquelle je m’attache dans mes entrainements.

Pour aller plus loin:

3 Commentaires

  • Jean Luc DUREISSEIX

    Konnichiwa Ales,
    Une analyse très intéressante à lire et à méditer. Pour ma part je me suis libérer de cette obsession d’arriver à tout prix à un but quelconque mais recherche plutôt une pratique en concordance avec l’ici et maintenant et qui ne se reproduira plus et qui a ses lacunes et ses bienfaits comme toute pratique mais qui correspond vraiment à ce dont j’ai besoin à se moment là sans me laisser enfermer dans des dogmes particulières ou des directives d’autres personnes ne valant que pour elles. J’essaie d’amener mes élèves dans ce sens et à ne dépendre que d’eux-mêmes même si parfois ce n’est pas compris et surtout à ne pas attendre 20 ou 40 ans pour pratiquer librement!
    Mata ne
    Jean Luc

    • Konbanwa Jean Luc,

      Merci beaucoup pour ton retour d’expérience. Je crois qu’effectivement le plus important est de pratiquer et rechercher en concordance avec l’instant présent. C’est le meilleur moyen d’être en accord avec ce dont on a besoin, ses envies mais également avec soi-même.

      En te souhaitant un agréable dimanche,
      Mata ne,
      Alex

  • Ping : A lire et à voir en juin-juillet 2020 – NicoBudo

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