Minoru Hirai, le visage oublié de l’Aikidō et des Budō

Fondateur de l’école Kōrindō Aikidō, Hirai Minoru est régulièrement cité pour avoir joué un rôle majeur dans le dépôt du nom Aikidō et pour avoir assisté Kisshomaru Ueshiba dans ses fonctions. Il est toutefois plus rarement nommé pour son expertise dont nombre de ses contemporains, parmi lesquels nous retrouvons Ueshiba sensei, lui reconnaissaient une grande valeur.

 

 

Né en 1903, il débute l’étude du Togun-ryū à l’âge de 11ans et étudiera également les écoles : Okumura nitō-ryū, Saburi-ryū sojutsu, Takenouchi-ryū et Kito-ryū. Maître de Iaidō et de Jūjutsu reconnu, il fonde le Kogado dōjō à Okayama en 1938.

Nommé directeur des affaires générales du Kobukan par Ueshiba sensei en 1942 puis représentant du Kobukan au Dai Nippon Butokukai, il obtient le titre de Shihan en 1945. Parallèlement, il poursuit ses recherches en fondant le Kōrindō dōjō en 1953 à Tōkyō. Il y développe progressivement l’école Kōrindō Aikidō basée sur son expérience acquise au sein des différentes écoles qu’il étudia et de ses échanges fructueux avec Ueshiba sensei qui viennent confirmer ses recherches.

Au vu de son parcours et de son expertise, la vie d’Hirai Minoru est passionnante. Il en va de même de son discours car il semble avoir toujours était clair quant à son souhait d’indépendance pour poursuivre sa propre voie, ce qui rend ses paroles au sujet de l’Aikidō fort intéressantes. Il connut suffisamment Ueshiba sensei et sa pratique pour en parler, mais garda une distance qui lui permit d’aborder ce sujet de manière objective, sans recherche d’intérêts personnels.

Ueshiba sensei : un exemple d’ouverture au-delà des différences ?

Alors que la deuxième moitié du XXème siècle voit ressurgir un élan de fermeture des frontières entre chaque école, et de standardisation des disciplines, pour de nombreuses raisons sociopolitiques, les relations qu’entretenaient Ueshiba sensei et Hirai sensei semblent être à l’image de celles que tissèrent divers experts de cette période. Une relation d’échange et de confiance source de réflexions au-delà des différences :

« I decided to go to Tokyo where Ueshiba Sensei had his dojo in Uchigome. Of course I was interested in martial arts, but I really did not think of the consequences. I think perhaps two or three months passed before I met Ueshiba Sensei the second time and we may have corresponded in the interim. In any event, I remember clearly going up to Wakamatsu-Cho where his dojo was located. When I look back, I think that our approach to both life and the martial arts was unusual. But I don’t know whether I was the unusual one or Ueshiba Sensei was!
However, I already had my own way of thinking about how to use the jo and ken. So it might be more accurate to say that meeting Ueshiba Sensei reinforced my own thinking about the theory of the circle. I came to be confident that I was not mistaken in my ideas on the subject. I was in my prime and spent a lot of time thinking about these things and naturally arrived at an understanding. I think Ueshiba Sensei had his own theories on the subject. » extrait issue d’une interview d’Hirai Minoru réalisée par Stanley Pranin.

Dans ce court extrait, Hirai Minoru expose clairement que lors de sa rencontre avec Ueshiba Morihei, il possédait déjà une expérience et des avis très personnels sur la pratique des arts martiaux. Des réflexions sans nul doute convergentes mais également divergentes à celles d’Ueshiba sensei. Il serait d’ailleurs dénué de sens qu’une personne telle qu’Ueshiba Morihei n’en ait eu conscience. Pourtant, il le nomma à la fonction de directeur des affaires générales du Kobukan, seulement 3 ans après leur rencontre, privilégiant les qualités humaines et martiales d’Hirai sensei, là où il est parfois plus simple de nommer un élève « formaté ».

Lorsqu’il quitta le Kobukan pour poursuivre sa propre voie, il confit également dans l’interview réalisée par Stanley Pranin que Tomita Kenji vint à sa rencontre pour lui proposer de revenir aider Ueshiba sensei. Cet évènement marque encore une fois l’estime que Ueshiba Morihei et son entourage lui portaient malgré son désir manifeste de poursuivre sa propre voie.

Si cela peut sembler anecdotique, cet exemple est toutefois une marque de confiance et d’ouverture de la part d’Ueshiba Morihei et de son entourage, vis-à-vis d’experts aux parcours éclectiques, qui fut loin d’être un cas isolé au regard du nombre d’adeptes de renom qui côtoyèrent et que côtoya Osensei.

Aikidō : une appellation dont l’origine rend flou les tentatives de définition de la discipline

Comme précisé plus haut, Hirai sensei est régulièrement cité pour son rôle prépondérant dans la reconnaissance de l’Aikidō par le Dai Nihon Butokukai et sa participation active dans le choix du terme Aikidō pour nommer la pratique d’Osensei. À ce sujet, il confit dans une interview accordée à Stanley Pranin :

« “Aikido,” rather than being a specifically selected name, was the term used to refer to “Butokukai-Ryu” aiki budo within the Dai Nippon Butokukai. The headquarters of the Dai Nippon Butokukai was located in Kyoto and Butokuden centers were set up in all prefectures. Tatsuo Hisatomi from the Kodokan, and Shohei Fujinuma from kendo, were close friends of mine. The Butokukai was an independent, umbrella organization for the martial arts, and it also was in charge of martial arts in the police departments.
It was very difficult to create a new section in the Butokukai at that time. Mr. Hisatomi proposed the establishment of a new section including arts for actual fighting based on jujutsu techniques. The techniques of yawara (an alternate term for jujutsu) are comprehensive and also include the use of the ken and jo. I also made a number of suggestions and Mr. Fujinuma and Mr. Hisatomi understood my ideas. However, had I insisted on these things nothing would have been decided.
There was discussion within the Butokukai about the choice of a name for this new section. It was discussed many times in meetings of the Board of Directors, and particularly in the judo and kendo sections. We had to consider all of the different individual arts encompassed when we tried to come up with an all-inclusive name. It was decided to select an inoffensive name to avoid future friction among the different martial arts. »

On comprend alors que le choix du nom Aikidō n’est pas temps le fruit d’une réflexion profonde initiée par Ueshiba sensei au regard de son art, mais un choix avant tout politique. L’idée étant, en premier lieu, de choisir intentionnellement « un terme neutre et complet, pour regrouper toutes les écoles Yawara* » (tel que le précise Hirai Minoru), auquel le Kendō ou encore le Jūdō ne s’opposeraient pas.

*Yawara : autre terme pour parler de Jūjutsu

Au regard de cette information, il devient particulièrement friable de tenter une analyse étymologique du terme Aikidō pour en tirer des enseignements. Tout simplement parce que, bien qu’ayant donné son accord, Ueshiba Morihei n’est pas à l’origine de cette appellation. Les tentatives régulières de traduction du terme Aikidō et l’assimilation de ces traductions aux contenus techniques de la discipline posent alors de nombreuses questions : existe-t-il un lien ténu entre l’appellation de la discipline et son contenu ? Peut-on réellement tirer des conclusions et enseignements d’une traduction littérale du terme Aikidō ? La traduction du terme Aikidō, souvent employée pour établir les contours de la discipline, nous donne-t-elle réellement des pistes d’études dans notre pratique et fait-elle réellement sens?

La martialité : une composante de l’Aikido ?

Comme nous l’avons vu, lors de l’introduction du terme Aikidō, l’idée prédominante, au-delà des raisons politiques, fut de trouver un terme générique pouvant englober l’ensemble des écoles de Jūjutsu (cf citation Hirai sensei). Tel qu’il le précise : « Mr. Hisatomi proposed the establishment of a new section including arts for actual fighting based on jujutsu techniques. »
La notion de martialité n’était donc clairement pas remise en question et était sans aucun doute l’une des composantes de recherches et de formation des élèves.

À l’image d’Ueshiba sensei, Hirai Minoru fut également reconnu pour ses qualités martiales. Comme de nombreux experts de son temps, il enseigna aux forces de police et fut notamment instructeur à l’école de police militaire de l’armée japonaise dont plusieurs techniques d’arrestations qu’il développa, intégrèrent le programme régulier de formation de la police militaire.

Au regard de ces composantes, les questions qui me viennent alors à l’esprit sont : peut-on amputer à l’Aikidō une part de la martialité, et donc de l’efficacité, qui semble avoir été un des socles de réflexion et de formation des adeptes de cette génération ? Pour aller plus loin, peut-on comprendre et développer en profondeur les principes de l’école en passant à côté de cette notion ? Peut-on prétendre pouvoir préserver sans avoir étudié son exact contraire ? Au final, peut-on espérer approcher l’état de compréhension, l’état de corps et d’éveil, des maîtres du passé sans passer par le même processus de formation ?

Les réponses restent ouvertes. Il appartient à chacun d’y voir ou non un élément clé de la formation des élèves ou un élément non indispensable. Me concernant, je pars du principe que « qui peut le plus, peut le moins » l’inverse n’ayant jamais été prouvé. Quel que soit le principe, il est aisé de se leurrer à leur compréhension dans un cadre idyllique d’étude là où il est impossible d’espérer briller dans un cadre ouvert et incertain sans n’y avoir jamais été confronté. Finalement, remettre la martialité au centre de nos attentions, comme un premier palier à franchir pour accéder au reste, ne serait-il pas moins sources de doute et de recherche identitaire pour ses adeptes ? Ne serait-ce pas un moyen de sortir des mystifications courantes dans notre discipline ? Définir l’Aikidō comme un art martial sans jamais l’éprouver ne rend pas service aux élèves et à la discipline, relevant à mon sens de l’utopie, voire du mensonge. Les discours sont beaux, les proses font rêver, mais dans les faits rien n’est moins vrai….

Hirai Minoru et le Korindo Aikidō

Hirai Minoru fut un acteur majeur mais un adepte de l’ombre de l’Aikidō. Expert méconnu aux qualités martiales indéniables, il semble toutefois avoir égalé Ueshiba Morihei en suivant sa propre voie, à l’image d’Inoue Noriaki. Voici quelques rares extraits d’Hirai Minoru en action avec ses élèves :

 

Retrouvez de magnifiques photos d’archives d’Hirai Monoru et ses élèves:
https://korindo.jp/activity/

Pour en découvrir davantage sur Hirai Minoru: 

Interview avec Minoru Hirai – par Stanley Pranin
Minoru Hirai – par Nicolas de Araujo
Hirai Minoru, à l’origine de l’Aïkido – par Léo Tamaki

Aikido et martialité: 

AIKIDŌ: JOINDRE LA PRATIQUE AU DISCOURS ET LUI REDONNER SES LETTRES DE NOBLESSE
RI, L’ÉTAPE DE LA LIBÉRATION: DÉMONSTRATION ET IMPROVISATION DE HAUT VOL PAR MOCHIZUKI MINORU
AU-DELÀ DE LA FORME : LA MARTIALITÉ COMME FONDEMENT DE L’AÏKIDO; INTERVIEW DE BERNARD PALMIER
AÏKIDO: ZONE D’HABITUDE, ZONE D’APPRENTISSAGE ET CAPACITÉS CONCRÈTES
L’ART DE L’IMPROVISATION : VERS UNE LIBÉRATION DU PRATIQUANT ?

 

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