LES FORCES DU BUDŌKA

Le crépuscule laisse déjà entrevoir les premiers instants d’obscurité. Après une journée de dur labeur, à l’heure où le tumulte des commerçants cède le pas au barouf des troquets,  un homme que les décennies  ne semblent pas avoir épargné s’engouffre dans une ruelle. D’apparence fragile, il semble être la proie idéale de notre jeune brigand recueilli, par un baron de la pègre, à un âge où nos premiers balbutiements font la joie de nos parents. Tapis dans l’ombre, il ne faudra qu’une fraction de seconde à l’intrépide vagabond pour dérober le septuagénaire.
30 mètres… 20 mètres… 10 mètres… 5 mètres… C’est l’instant idéal ! Il fonce sur sa proie lorsque, soudain, un bruit sourd se fait entendre ! Puis le silence revient…
Notre jeune impétueux, dont quelques ecchymoses restent les seuls souvenirs de la nuit passée, reprend peu à peu connaissance. Allongé confortablement, il discerne tant bien que mal, au fond de la pièce, la silhouette du vieillard préparant avec sérénité quelques concoctions dont les arômes lui rappellent le doux souvenir d’une enfance oubliée…

De nombreuses raisons nous poussent  à franchir la porte d’un dojo. Toutefois, dans ce florilège de motivations, nombre d’entre nous ont été bercés par l’idéal du vieux maître, aux capacités hors du commun, maîtrisant sans l’ombre d’un sourcillement le jeune fauve en pleine fleur de l’âge.

Voilà bien l’image popularisée par l’avènement du cinéma d’action durant la seconde moitié du XXème siècle. Mais, bien plus encore, le mythe du faible l’emportant sur le fort fut, et reste encore, un incroyable outil de propagande et de commercialisation. Aujourd’hui, pourtant, la pratique semble parfois loin du discours employé.

À l’image du frêle David l’emportant contre le géant et redouté Goliath, qui n’a jamais rêvé de développer des capacités telles qu’elles dépasseraient le simple rapport de force et traverseraient les âges? Fantasme pour certains, réalité pour d’autres, qu’en est-il vraiment ? À ces questions, se rajoutent inévitablement celles conjointes aux objectifs de formation des budō. La pratique des budō a-t-elle pour objectif de nous rendre plus fort? Si oui, nous le permet-elle ? Pour finir, nécessite-t-elle d’être fort pour progresser?

Être fort…

D’une manière générale, la signification de l’expression « être fort » est intimement liée à nos influences socioculturelles et au contexte dans lequel elle est employée. Ainsi, selon chacun, elle épousera diverses représentations :

– avoir une grande vigueur musculaire,

– avoir des capacités intellectuelles développées,

– avoir des capacités à fournir et supporter de grands efforts,

– avoir une proportion / taille / volume important,

– avoir un mental à toute épreuve,

– faire preuve d’une grande vitalité,

– faire preuve d’une grande adaptabilité,

– être en bonne santé,

– etc.

En définitive, au regard de cette grande variété de réponses, il est fort probable que nous soyons tous le fort de quelqu’un et son contraire pour d’autres. Chaque définition mériterait sans doute un article à part entière. Pour autant, est-il possible d’en établir quelques contours au sujet du budōka ?

Kill Bill : l’idéal du vieux maître, aux capacités hors du commun, une image populaire du cinéma d’action

Budō, une voie d’accomplissement

Au fil des années, bien qu’ayant pratiqué le Judo, le Yoseikan Budō, l’Aikidō, et d’autres activités de combat, je n’ai jamais réussi à me positionner en tant que Judoka, Yoseikan Budōka ou Aikidōka. Pour ainsi dire, je n’ai jamais perçu de limite entre chaque école, allant là où l’orientation de pratique trouvait à mes yeux un intérêt et une complémentarité.

Toutefois, j’avoue honteusement avoir eu un jour l’impudence de me considérer comme un budōka, tout simplement parce que je pratiquais plusieurs budō. Mais, le fait de pratiquer un budō faisait-il de moi un budōka ? Pratiquer un budō fait-il de moi un Budoka en devenir ? À ces deux questions je me suis finalement dit non, car le simple fait de pratiquer ne fera pas fondamentalement de moi quelqu’un de meilleur ou de fort, comme nous pourrions avoir tendance à le considérer à nos débuts. En découle la fameuse question : qu’est-ce qu’un budō ?

Définir un budō, n’est pas sans difficultés à une époque où ce terme est employé de façon assez confuse. Personnellement, et d’une manière générale, je perçois les budō comme des voies d’élévation de l’Homme dans tous ses aspects, à travers l’étude et la pratique des voies guerrières d’origines japonaises. C’est une pratique corporelle dont la force tient au fait que l’acquisition des principes et la résolution des questions qu’elle propose dépassent le cadre de la martialité pour s’ancrer dans notre réalité : celle de notre quotidien et de la vie en société. Fort de ce constat, je me suis alors essayé à définir ce que pourrait être un budōka. À l’heure actuelle, je le considère comme un être accompli corporellement et humainement, dans sa relation à lui-même, à l’autre et au monde qui l’entoure. La question est alors, comment atteindre cet état ?

La force humaniste du budōka 

« Allongé confortablement, il discerne tant bien que mal, au fond de la pièce, la silhouette du vieillard préparant avec sérénité quelques concoctions dont les arômes lui rappellent le doux souvenir d’une enfance oubliée… » 

Durant mon parcours, je me suis souvent attaché à relever chacune des qualités que j’observais chez l’ensemble des sensei et adeptes que je rencontrais. M’inspirer d’eux m’apparaissait comme un premier élément de réponse.

À partir des qualités que j’observais chez autrui et des défauts que je relevais chez moi, je me suis progressivement construit mon propre idéal à atteindre, dont voici un extrait :

Non sans défaut, le budōka est un adepte exigeant envers lui-même, dans ses relations et son quotidien. C’est la base et la source de son évolution perpétuelle, de sa soif d’apprendre, et de son désir profond d’emmener avec lui son entourage dans cette recherche d’ascension. Animé par un besoin constant de progrès, il sait faire preuve d’introspection, cultive sa curiosité et n’a de cesse d’explorer. Conscient de ses forces et ses faiblesses, il ajuste le curseur de ses recherches pour harmoniser le tout. Toutefois, il sait que l’erreur est humaine et qu’il ne peut y échapper, mais il ne s’en accommode pas pour autant. S’il a conscience qu’il y sera régulièrement confronté, il sait aussi que l’important n’est pas de se tromper mais d’avoir le courage d’affronter la situation pour éviter que cela se reproduise car, chaque erreur est l’occasion pour lui d’avancer.

La bienveillance n’est pas quelque chose d’aisé, mais il concourt à la cultiver pour en faire sa ligne de conduite. Il s’attache à donner sans compter, ni rien attendre en retour, car il sait que donner avec le cœur est la clé pour le bien de tous. Dans cette recherche, il s’attache à être juste dans ses choix et ses relations mais il sait aussi trancher, non dans le but de blesser mais en vue de permettre à autrui de faire face à ses erreurs pour les transcender.

En pratique, il sait reconnaitre la valeur de chacun et s’en inspiré pour progresser. Lorsqu’il domine son sujet, il l’aide toutefois à briller. Généreux et conscient de ses possibilités, il n’éprouve pas le besoin de montrer sa supériorité et sait se montrer moins fort pour aider ses partenaires à avancer. L’adaptabilité est l’un de ses fers-de-lance. 

Ce court extrait est, à mes yeux, la représentation des forces du budōka accompli. Bien sûr, il ne s’agit en aucun cas d’une vérité mais d’un exemple de construction très personnelle que je définirais comme une ligne de conduite à atteindre, un cap de progression qui évolue au fil des années et des rencontres. Loin de moi l’idée de considérer que j’ai atteint celui-ci. Ce n’est d’ailleurs pas le cas, mais je crois que cultiver la force de se fixer des objectifs supérieurs à atteindre, qu’ils soient réalisables ou non, est le premier pas du progrès de tout un chacun.

Budō, une voie de développement humain et corporelle

 

La force technique du budōka 

 « Un homme que les décennies ne semblent pas avoir épargné s’engouffre dans une ruelle. D’apparence fragile, il semble être la proie idéale de notre jeune brigand » 

D’un point de vue technique, l’une des grandes doctrines partagée par nombre de budō est celle de la non-utilisation de la force que nous retrouvons de façon implicite à travers des principes tels que « utiliser de la force de l’adversaire », « la souplesse vainc le dur », etc… En Aikidō, cette notion se retrouve naturellement imbriquée à travers la notion d’awase qui est l’un des cœurs de notre pratique. Ce n’est donc pas par hasard que nous retrouvons notamment cette notion de façon explicite sur un panneau à l’Aiki Dojo d’Iwama, signé par Saito sensei : « Attention : il est formellement interdit  d’utiliser la force pour empêcher votre partenaire de terminer une technique. Dōjō Cho ».

Ce principe fondamental trouve sa source dans la recherche d’une efficacité optimum à moindre effort et une logique d’amélioration des capacités à long terme, là où nos capacités physiques diminuent avec l’âge. Les maîtres du passé sont d’ailleurs une incroyable source d’inspiration dont il est aujourd’hui aisé de percevoir quelques unes de leurs capacités à un âge avancé, notamment grâce à l’audiovisuel. Les nombreuses vidéos de Ueshiba Morihei, Mifune Kyūzō, ou encore celles de maîtres contemporains tel que Kuroda sensei, sont le témoignage de l’étendue des possibles que nous offrent les pratiques martiales.

Mifune Kyūzō, l’incarnation de l’excellence par la maitrise de la souplesse

Le paradoxe de l’efficacité à travers l’abnégation de la force

 « Il fonce sur sa proie lorsque, soudain, un bruit sourd se fait entendre ! Puis le silence revient… »  

Utiliser la force est quelque chose de très naturel pour nous. Tel que le précise Hino Sensei : « Il ne faut pas chercher à utiliser la force pour bouger votre partenaire. Utiliser la force, tout le monde peut le faire. Vous trouverez toujours une personne plus forte que vous, et si vous utilisez la force, vous ne pourrez pas lutter. Il faut s’exercer et enlever la force pour pouvoir bouger ». Si nous souhaitons développer de la force au sens physique du terme, il est bien plus productif d’aller faire de l’haltérophilie ou encore du rugby. La force ne doit pas être un moyen, bien qu’elle puisse parfois être un plus à niveau égal, et sa présence reste malheureusement souvent un moyen de combler le manque de compétence.

Cependant, nul besoin de jeter la pierre à quiconque car il faut bien avouer que c’est un travail long et fastidieux. Il prend bien davantage de temps à acquérir que celui du développement de la force, mais est bien plus efficace à long terme. L’important est d’en avoir conscience et de réguler en fonction.

L’étude du retrait de la force, un niveau d’étude supérieur ?

« Notre jeune impétueux, dont quelques ecchymoses restent les seuls souvenirs de la nuit passée, reprend peu à peu connaissance. »

Ma rencontre avec des adeptes tels qu’Hino Akira sensei, Kuroda Tetsuzan sensei ou encore Tamaki Léo sensei, me fit considérablement revoir mon jugement au fil des ans. S’ils utilisent une façon de se mouvoir qui leur est propre, ils partagent bien des points communs, le premier étant le fait que dans l’action, le mouvement semble inarrêtable. En parlant d’inarrêtable, je ne parle pas de pouvoir mystérieux. Il ne s’agit pas non plus d’un mouvement comparable à l’image d’un autobus qui fonce sur vous. Il s’agit d’un mouvement imperceptible par le corps et ne représentant pas un danger immédiat pour aite dans la fraction de seconde où le mouvement a lieu.

Dénué de toutes tensions et d’une extrême finesse, le corps ne perçoit l’action que lorsque le mouvement arrive à sa fin, rendant difficile un quelconque kaeshi waza. Combinés à l’ensemble des principes que nous connaissons, awase, musubi, irimi, etc., ainsi qu’une fine lecture corporelle, ces adeptes sont d’une redoutable efficacité.

Comme le précisait Kuroda sensei, les anciens ayant atteint un haut niveau d’expertise avaient dépassé la compétition du rapport de forces et s’adonnaient à la pratique de la compétition du retrait la force. C’est finalement, peut-être ici que se trouve également l’une des forces du budōka.

Budō : une voie de développement humain et corporel

Si le chemin semble parfois long, austère et source de frustrations, les budō permettent le développement d’une intelligence corporelle fine et humaniste, accessibles à tous. Nul besoin d’être Goliath pour développer cet ensemble de compétences.

Cependant, ce n’est qu’au prix d’une exigence particulière envers nous-mêmes que nous pourrons développer l’ensemble des éléments que requièrent notre progression et un changement profond. Cette exigence associée aux budō, aujourd’hui remise en question, est un moteur incontournable pour celui qui souhaite dépasser le stade du vouloir être et s’inscrire dans la voie du budōka en devenir. C’est à la portée de tous.

Gardons toutefois à l’esprit que les budō ne sont pas de simples méthodes à appliquer à la lettre pour arriver aux résultats escomptés. Il s’agit de voies, recouvrant à la fois des méthodes d’apprentissage et d’une part d’exploration personnelle s’imbriquant comme des vases communicants qu’il nous ait donné d’abreuver.

Article paru dans Dragon magazine Spécial Aïkido n°26, octobre 2019

5 Commentaires

  • Jean Luc DUREISSEIX

    Konnichiwa Alex,

    Que dire de plus que ton article! Si ce n’est que pour moi les rencontres et échanges avec Kono Yoshinori Sensei, Kuroda Tetsuzan Sensei et Hino Akira Sensei m’ont permis de sortir d’impasse à un âge où l’on commence à ne plus pouvoir compter sur la vigueur corporelle et à avoir aussi des problèmes de santé. Cela a été une remise en question totale dans ma façon de pratiquer et aussi d’enseigner et paradoxalement cela m’a aussi beaucoup éclairé sur les enseignements reçus entre autres de Mochizuki Hiroo Sensei. Ce que je pratique actuellement est une combinaison de l’enseignement de ces quatre Sensei sans être enfermé dans les dogmes d’une pratique quelconque. J’y ai rajouté d’autres concepts venant d’autres méthodes qui s’intègrent entre eux. Cela a perturbé beaucoup d’élèves et engendré des critiques, mais cela convient aussi beaucoup à d’autres et leur permet de s’interroger sur leur pratique et trouver leur propre façon de faire sans être la copie de qui que ce soit.
    A te revoir sur le Tatami.
    Matane.
    Jean Luc Dureisseix

    • Konnichiwa Jean Luc,

      La démarche que tu décris est à mon sens la démarche que nous devrions tous adopter à long terme. Le principal pour continuer de progresser étant, à mon humble avis, dans une recherche perpétuelle d’amélioration, d’ouverture et de remise en question. Bien sûr, il y a toujours ceux qui manifestent de vives réactions lorsque cela sort des dogmes et de leurs représentations. Toutefois, s’il est normal que les points de vue divergent, nos pratiques n’ont-elles pas dans leurs objectifs celui de la libération du pratiquant? Je crois que toutes pratiques devraient être une source d’ouverture, et donner les billes à chacun pour perpétuer leur développement personnel et corporel, devenir autonome et devenir un chercheur plutôt qu’un pratiquant formaté. Malheureusement, nous en sommes bien loin. Le principal est que les élèves qui restent y trouvent leur compte pour ensuite explorer et construire leur propre itinéraire :-).

      A très bientôt,
      Mata ne.
      Alexandre

  • un pratiquant d’arts martiaux (ou de budo) s’appelle.. un pratiquant voire dans certains cas un simple « consommateur » d’arts martiaux, toutes disciplines confondues, parce que comme dit le proverbe :
     » le tigre de sibérie n’apprend pas au tigre de malaisie à combattre » un tigre reste un tigre….
    ce qui fait qu’on peut passer toute sa vie dans un dojo sans jamais rien comprendre à ce qu’on fait
    mais en parler beaucoup…surtout dans les vestiaires!
    c’est peut être pourquoi les enseignants japonais nous paraissent si silencieux et distants et les occidentaux si bavards
    mais d’un point de vue zen en parler ou ne pas en parler n’a pas d’importance – l’essentiel est dans la pratique et seulement dans la pratique, pas dans la définition.

    • Bonjour,

      Je ne serai pas aussi catégorique. Nous sommes tous le pratiquant qui ne comprend rien pour certains et celui dans la bonne direction pour d’autres. Cela dépend grandement du vécu de chacun et de nos représentations. Comme le dit le proverbe: « nous sommes tous le con de quelqu’un ».
      Toutefois, effectivement, la valeur de chacun se joue dans les actes et non la parole. En ce qui concerne les budoka, je ne limiterai pas le champ au tatami mais au quotidien. Un budoka l’est sur le tatami comme dans son quotidien. Cela passe par le respect des autres, l’usage de formules de politesse, de courtoisie, faire preuve de bienveillance avec le monde qui nous entoure, faire preuve d’humilité, etc…
      Si les valeurs et principes enseignaient au sein des budo se limitent à la simple pratique dans un dojo, on nous aurait alors menti? A chacun de faire l’effort d’étendre ce qui lui est enseigné au quotidien au risque de ne rester qu’un simple adepte de pratique corporelle.

      En vous souhaitant un agréable dimanche,
      Alexandre

  • Ping : A lire et à voir en janvier 2020 – NicoBudo

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