Le panache du senseï: inspirer pour engendrer des progrès

Dans la majeure partie du temps que nous passons au dojo, enseigner revient à donner notre temps aux élèves. Si le contact avec nos élèves est toutefois une source de remise en question, celui-ci étant un incroyable miroir de l’ensemble de nos défauts et qualités, il est toutefois un fait que l’on ne peut ignorer : le temps d’enseignement n’est pas du temps d’entrainement. Certains me diront « si, si, je m’entraine avec les élèves ». Certes, on démontre, prend le temps de décortiquer avec eux, endosse le rôle d’Uke et de Tori pour les aider mais cela ne revient absolument pas à la somme de travail nécessaire, que fournissent à l’inverse les élèves,  pour progresser. En ce sens, je ne prends jamais en compte le temps passé à enseigner dans le cumul de mes heures d’entrainement au risque de devenir seulement l’ombre d’un pratiquant passionné et curieux qui se repose aujourd’hui sur ses acquis.

Souvent borné sur le sujet, je l’avoue, je m’astreins depuis que j’ai débuté l’enseignement à faire à minima 1h de pratique personnelle par semaine pour 1h d’enseignement donnée au club, si ce n’est plus, en dehors de ma préparation physique, du stretching, et des autres AM que je prends plaisir à étudier.

Les élèves n’étant pas dupes sur le niveau d’implication de l’enseignant, certains se joignant parfois à moi, il n’est pas rare que ces questions arrivent dans nos conversations :

– ressens-tu encore ce besoin de t’entrainer ou le fais-tu par habitude?
– quelles raisons te poussent à t’entrainer autant, voire plus, que les élèves ?

Choisir entre enseignement, pratique ou les deux ?

Je crois qu’il faut de tout pour faire monde et que chacun doit être en accord avec lui-même. Il est bien sûr tout à fait louable d’ouvrir une section et donner des cours occasionnellement. Je trouve cela courageux car c’est mettre sa progression technique personnelle en stand-by au service d’une cause plus grande, celle du développement à la vie de son école et à l’épanouissement des personnes qui viendront à notre rencontre. Brassé dans le tourbillon de nos vies personnelles et professionnelles, il est parfois difficile de faire plus.

J’avoue concrètement que, pour l’heure, j’en serais incapable car j’ai toujours en moi ce comportement enfantin, capricieux,  cette véhémence,  qui font que je ne m’engage dans absolument rien que je ne peux vivre pleinement sous tous ses aspects. Une blessure la saison passée, m’handicapant quelques mois, m’a fait prendre conscience que si demain je n’étais plus capable de montrer le meilleur de moi-même ou, tout simplement, si je n’avais plus le temps de pratiquer en dehors du temps d’enseignement, je choisirais sans l’ombre d’un doute de redevenir uniquement élève et pratiquer chaque jour, laissant la tâche de l’enseignement à qui voudrait bien la prendre.

Kazan no Taikai, photo de Frédéric Barreyre

Se nourrir  pour donner en retour

Si cela peut paraître honteux, j’avoue que ma progression personnelle est au centre de mes préoccupations quotidiennes. Bien sûr, vient naturellement ensuite celle de mes élèves. Durant le temps passé avec eux au dojo, ma seule préoccupation est uniquement leur progression. Je distingue clairement les deux et ne vais jamais donner un cours en pensant m’entrainer.

C’est le devoir que je me fixe en tant qu’enseignant, celui de chercher continuellement à progresser chaque jour, à l’image de mes enseignants, pour alimenter et nourrir le travail des élèves

Inspirer les élèves par notre engagement

On entend parfois que les temps sont durs, que la relation enseignants-élèves a évolué, que les élèves sont devenus des consommateurs, etc. Il est vrai que rien n’est évident aujourd’hui, que l’enseignement n’est pas une tâche aisée, c’est une profession à part entière. Mais quand je pense à tous ces pionniers qui sont venus s’installer à une époque où tout était à faire, n’ayant souvent aucunes notions de français, aucun travail en poche, et un simple billet aller… c’était certainement moins évident pour eux.

Noro Masamichi en compagnie de Daniel Martin

Chaque période possède son lot de labeurs et il me semble parfois si curieux d’entendre des enseignants râler sur la régularité et le niveau d’implication des élèves quand eux-mêmes se limitent à enseigner une à deux fois par semaine et dans quelques cas s’entrainent une fois par mois tout au plus. Je ne parle pas de réfléchir à un mouvement confortablement installé dans un canapé, ou de s’entrainer à faire un Tsuki en tournant une poignée de porte comme je l’ai parfois entendu…

En tant qu’enseignant j’ai l’intime conviction que nous devons montrer l’exemple, non en promulguant des remontrances aux élèves, non en déversant notre colère sur les motivés qui nous rejoignent chaque soir pour être guidé sur le chemin qu’ils ont choisi d’emprunter, mais en démontrant au quotidien le fruit de notre exigence sur nous-même.

Le panache du senseï : quand l’enseignant insuffle l’envie de ses élèves

J’ai encore cet incroyable souvenir, lorsque j’étais encore en région parisienne, de voir notre enseignant Léo Tamaki progresser sans cesse.

Avec quelques élèves du dojo nous avions pris l’habitude de partager un verre après le cours du jeudi soir et de nous entrainer en dehors du dojo 1 à 2 fois par semaine. Durant ces instants il nous arrivait de partager notre stupeur lorsqu’en quelques semaines nous avions l’impression que la pratique de notre enseignant avait encore fait un nouveau bond en avant. C’était quelque chose de très fréquent.  Alors que nous pensions commencer à saisir une partie du travail qu’il proposait, nous nous retrouvions de nouveau dans la peau du débutant qui découvre une pratique sous un nouveau jour. Il n’était en rien le résultat d’un changement radical de travail ou d’orientation de pratique mais le fruit d’un entrainement constant qui l’amener à affiner, polir sans cesse sa pratique. En cela, il nous tirait inévitablement vers le haut au quotidien.

Jeunes et fougueux nous avions parfois ce sentiment de courir derrière lui à un rythme effréné. À de rares occasions, nous avions la désinvolture d’avoir le sentiment de nous rapprocher de ce qu’il demandait. Mais, à peine cette illusion traversait nos esprits qu’il creusait déjà l’écart dans cette marche commune vers le sommet.

Je dois dire qu’en tant qu’élève c’est un sentiment agréable source de motivation, de remise en question, de travail. Par l’exemplarité et sa recherche insatiable de progrès personnel, il induisait et induit toujours, sans l’imposer, un rythme soutenu et une implication sans failles chez les élèves qui souhaitent saisir le cœur de ce qu’il nous enseigne.
En cela notre enseignant possède le panache du senseï, cet éclat du guide qui vous tire chaque instant vers le haut par l’exemplarité, l’inspiration. Avant d’être enseignant c’est avant tout un pratiquant.

Photo de Guillaume Erard

10 Commentaires

  • Merci pour cette mise en perspective.
    A bientôt
    Lionel

  • Bonjour,

    Très très belle réflexion entre enseignant/pratiquant, j’ai beaucoup aimé ces lignes ou je me retrouve entièrement en tant que pratiquant et enseignant! J’y adhère à 1000%.

    Merci beaucoup. A bientôt de vous lire, et revoir Sensei Léo TAMAKI.

    Thierry

    • Bonjour Thierry,

      Merci beaucoup pour votre lecture et votre retour positif :-).

      Au plaisir de vous rencontrer et d’échanger,
      Alexandre

  • Ping : Forger et polir: Germaint Chamot & Alexandre Grzegorczyk, les 25 / 26 janvier 2020 à Limoges | Budo Musha Shugyo

  • Antoine Zacarias

    Bonjour Alex, Excellente réflexion sur le sujet. J’ai la chance d’être enseignant et élève 3 fois par semaine en plus de tous les stages auxquels je vais.
    Merci pour tes écrits qui incitent à la réflexion et à la remise en question.
    Je te souhaite une belle année remplie de bonnes choses.
    Antoine

    • Bonsoir Antoine,
      Merci pour ta lecture et ton retour. Je ne sais que trop bien la lourde tâche qu’il nous incombe d’être à la fois enseignant, élève et pratiquant, toutefois je crois que ce n’est qu’à travers cette triple casquette que nous pouvons espérer progresser. Félicitations pour ton engagement sans failles! Je te souhaite une belle est heureuse année 2020!
      Au plaisir de te rencontrer,
      Alexandre

  • Ping : A lire et à voir en décembre 2019 – NicoBudo

  • Eric Defolny

    Bonjour Alex,
    J’ai découvert l’aïkido sur le tard, à 49 ans. Après 4 années de pratique régulière (trois fois par semaines, j’habite en Egypte) et après l’obtention de ma ceinture noire, j’aimerais me tourner vers l’enseignement mais plutôt pour les enfants, étant déjà enseignant en primaire, j’aime transmettre. En tant qu’enseignant à l’école, je me remets souvent en question, rien n’est jamais acquis. Ma philosophie sera la même si un jour je deviens enseignant en aïkido. Votre réflexion est vraiment intéressante. Merci pour votre article.
    A bientôt, peut-être, lors d’un de mes passages en France.
    Eric Defolny

    • Bonjour Eric,
      Merci pour votre lecture et votre retour. Enseigner en Egypte doit être une riche expérience culturelle et personnelle. J’imagine que c’est au delà de cette richesse, une source de progression personnelle indéniable. Je vous souhaite une belle année 2020 et de la réussite dans vos projets ainsi que celui d’enseigner l’aïkido aux enfants.
      Ce sera un plaisir de vous rencontrer à l’occasion.
      Bonne journée,
      Alexandre

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