L’art de l’improvisation : vers une libération du pratiquant ?

L’art de l’improvisation

Le terme improvisation est emprunté à l’italien improvvisare dérivé de improvviso, « qui arrive de manière imprévue ». Improvviso, quant à luivient du latin improvisus  constitué du négatif in et de provisus, participe passé de providere, prévoir. On retrouve des traces de cette expression plus couramment au XVI° siècle, où l’on exprime cette idée en imitant l’accent italien à l’improvis. Nous pouvons donc définir l’improvisation comme l’art de composer, dialoguer, sans préparation. Elle relève d’une part de l’instantanéité du moment mais également de la mobilisation de nos acquis et compétences dans un processus infini d’adaptation et parfois de création en lien avec les composantes temporaires du milieu. Pour certains experts, la maitrise de cet art est ce qui distingue l’artiste supérieur des autres, ce qui distingue le simple interprète du compositeur. Si la frontière entre interprète et compositeur s’installa progressivement en occident au cours du XIX°siècle, il fut pourtant un temps où l’improvisation était reine et l’interprétation intrinsèquement liée à l’improvisation.

Portrait composite posthume de Mozart peint par Barbara Krafft en 1819

Les génies oubliés de l’improvisation

L’exemple le plus flagrant se trouve certainement dans l’univers musical où l’improvisation a toujours tenu une place importante. À ce sujet, bon nombre de compositeurs parlent aujourd’hui d’anciennes pratiques musicales oubliées, qui reviennent aujourd’hui en force au point d’être considérées comme le renouveau de la libération du musicien.

Beethoven, Chopin, Mozart, Bach, reconnus pour être d’incroyables génies, étaient principalement réputés, de leur vivant, pour la qualité de leurs improvisations. « Czerny disait que les improvisations de Beethoven valaient mieux que ses sonates. Du temps de Mozart, on venait au concert pour le voir improviser, et pas pour entendre ses sonates qu’on avait chez soi. Lorsque Liszt se produisait à Paris, on pouvait lire sur les affiches: François Liszt, improvisations.»[1] Jean-François ZYGEL.

Bach fut un prodigieux improvisateur capable d’en faire la démonstration des heures durant, à l’instar de ses homologues Beethoven ou encore Mozart. L’offrande musicale, à laquelle Bach s’adonna à l’âge de 62 ans, devant Frédéric II de Prusse, est certainement l’une des plus grandes preuves historiques de ses talents d’improvisateur.

Pour autant, la fixation croissante de la musique par l’écrit, au cours des siècles derniers, eu une influence non négligeable sur la diminution de la part d’improvisation laissée aux interprètes, l’acte noble devenant progressivement celui de l’interprétation et du respect du texte. Toutefois, l’improvisation continua d’être cultivée chez les organistes et jazzmans. Olivier Messiaen, célèbre compositeur, organiste et pianiste français, improvisait par exemple chaque dimanche à la tribune de la Trinité. De nos jours, le Jazz est également souvent dénommé comme l’école de l’improvisation musicale.

Les adeptes du passé : maîtres de l’improvisation ?

Le monde des Budo recèle également de nombreux exemples de virtuoses. En Aïkido, le plus connu est sans aucun doute le fondateur Ueshiba Moriheï. En 1932, Sugino Yoshio alla à la rencontre de Ueshiba Senseï dans son nouveau dojo à Wakamatsu-cho grâce à une introduction de Konishi Senseï. Osenseï débuta le cours par une démonstration improvisée et Sugino Sensei raconta[2] avoir été impressionné par la celle-ci : « C’est ainsi que j’ai fait sa connaissance. Je trouvais son art merveilleux et je devins l’un de ses admirateurs inconditionnels. C’était un homme d’une habileté surprenante, capable d’accomplir des actes surhumains. Il était tout simplement extraordinaire. » [3]

En 1951, à l’occasion du championnat Européen de Judo, Mochizuki Minoru fut invité à donner une démonstration : « Il y avait une pause de trente minutes entre les demi-finales et les finales et quelqu’un me demanda si je pouvais faire une démonstration pendant cette interruption. Je trouvais six Judokas solides et les armais tant bien que mal avec un sabre en bois, un bâton, des manches à balai et tout ce que je trouvais. Je leur dis de m’attaquer tous ensemble et que je donnerais un prix si quelqu’un arrivait à me toucher. Je leur demandais d’attaquer de toute leur force et ils le firent tous les six. Je fis Irimi et « boum boum » les projetais tous. »[4]

Ce sont quelques exemples, parmi tant d’autres, des capacités à improviser et composer qu’avaient développés les adeptes du passé. À l’image de Bach, Beethoven, Liszt ou encore Mozart, ils sont l’exemple même de l’adepte ayant atteint la quintessence de son art : la libération de l’individu par l’expression libre de son intériorité.

e monde des Budo recèle également de nombreux exemples de virtuoses. En Aïkido, le plus connu est sans aucun doute le fondateur Ueshiba Moriheï.

Budo et spécificité

Les Budo sont généralement présentés comme une voie d’élévation et de libération de l’individu, toutefois ils ne sont pas les seuls à y concourir. Bon nombre de domaines et disciplines prônent les mêmes valeurs. De ce constat, il parait alors important d’établir quelles sont leurs spécificités.

Ils sont basés sur un dialogue du corps en mouvement puisant leur réflexion dans des situations à l’origine martiale. S’ils n’ont plus pour premier objectif de former à la survie ou permettre de défendre ses terres ou encore son clan, tels que les premiers Koryu, ils inscrivent leur évolution et le développement de l’individu sur une base fondamentalement martiale (pour reprendre les mots de Habersetzer Roland [5]). C’est notamment ce qui les différencie de la danse qui propose également un dialogue du corps en mouvement et concourt au développement de l’individu dans sa globalité, même si le développement de l’esprit n’est pas un objectif clairement énoncé.

Ce lien tangible avec le monde des Koryu, dénote notamment une particularité propre au monde des Budo concourant à l’acquisition de compétences spécifiques. Quelles sont toutefois ces compétences ?

Développer la faculté d’adaptation et d’improvisation face à l’adversité

Lors de la pratique d’un Budo, quel qu’il soit, l’expression de Tori n’existe que parce qu’Aïte lui pose une question. Cette question représente une attaque, une offense, un acte violent, qui est la source de notre étude et des réflexions qui l’accompagnent.  Comment gérer une situation de conflit, corporellement et spirituellement, sans écraser Aïte ? Comment ne pas s’adonner à une réaction primaire ? Comment ne pas se laisser emporter par la peur, le stress ? Comment gérer l’impétuosité de nos émotions créée par l’incertitude d’une situation ? Comment répondre en proposant le meilleur de nous même, non dans la destruction et l’opposition mais dans la compassion et la bienveillance? Ou encore comment éteindre l’adversité et la conduire vers la prospérité ? Ce sont là une part des questions que nous proposent de résoudre les Budo à travers leurs identités, leurs origines, ainsi que les différents principes qui les composent tel qu’Awase, Musubi, Mushin, Zanshin, etc.

Toutefois, la force des Budo tient au fait que l’acquisition des principes et la résolution de ces questions dépassent le cadre de la martialité pour s’ancrer dans une réalité tout autre : celle de notre quotidien et de la vie en société. De nombreuses études sur les interactions sociales se tournent aujourd’hui vers la notion d’improvisation collective. Il en résulte que chaque moment d’interaction recèlent d’une part d’improvisation, et d’adaptation, puisqu’en définitive les interactions sociales relèvent d’une part d’instantanéité et d’imprévisibilité.

Un véritable adepte du sabre développe en lui les techniques et les raisons, et réagit en fonction de l’adversaire en saisissant les techniques et les raisons de celui-ci. Les techniques correspondant convenablement aux changements de situation s’ajustent sans aucune réflexion

Ri: improviser, composer, s’harmoniser à l’imprévisible 

L’improvisation est, dans l’imaginaire populaire, régulièrement caractérisé comme un processus de création. Faisant référence à l’action naissante au cours d’une situation nouvelle, elle pose toutefois la question de la mobilisation de nos acquis et la mémoire de nos expériences passées, relayant l’idée même d’invention systématique au dernier plan. Pour faire simple, l’improvisation consiste finalement en une mobilisation et adaptation de nos compétences dans une action nouvelle, d’où émergent parfois de nouvelles règles. Ce que nous appelons création relève ici bien plus de la singularité de nos réponses en phase avec celle de la situation que d’une pure invention. À ce stade, l’artiste dépasse le simple rôle de l’interprétation du texte ou de la forme, pour laisser place à l’expression de son individualité et son intériorité dans l’instantanéité de l’action.

Ce processus n’est finalement pas sans rappeler la dernière étape, Ri,  du concept Shu Ha Ri décrivant les trois phases de l’apprentissage au sein des arts martiaux japonais. Ri est celle de la libération. L’adepte ayant maitrisé (Shu), et questionné  (Ha), l’ensemble des principes lui ayant été enseignés, il peut alors les transcender et les adapter à l’imprévisibilité d’une situation martiale et plus largement celle de la vie. Ses réponses s’harmonisent à chaque situation, au travers de la mobilisation et l’adaptation de ses acquis, de sa personnalité et donc de son individualité. Libérer de la forme, son corps et son esprit s’expriment, improvisent, conjointement et librement.

« Un véritable adepte du sabre apprend ce qu’est la défaite. Il développe en lui les techniques et les raisons, et réagit en fonction de l’adversaire en saisissant les techniques et les raisons de celui-ci […] Les techniques correspondant convenablement aux changements de situation ne surgissent pas de la réflexion, mais elles viennent en chevauchant les raisons de la nature, elles varient et s’ajustent sans aucune réflexion. » Kotoda Yaheï.[6]

Concourir à la libération des pratiquants

Comme nous venons de le voir, les notions d’élévation et de libération de l’individu, auxquelles concourent les Budo, trouvent sans l’ombre d’un doute leur place dans notre société parce qu’elle amène l’individu à développer des capacités qui s’ancrent dans notre réalité et notre quotidien. Pour autant, est-ce réellement le cas ? Force est de constater que nombre d’élèves, après plusieurs décennies d’entrainement, s’expriment parfaitement dans un cadre fermé et défini, mais se retrouvent en grande difficulté dans un cadre ouvert, d’autant plus lorsqu’Aïte ne répond plus aux critères que nous avons l’habitude de manipuler. La part d’incertitude, qui est une notion fondamentale de la vie, semble parfois avoir été oubliée pour donner la part belle aux katas et formes prédéfinies.

Pour autant, une partie des Koryu de la période Edo incorporèrent une forme de pratique semi-libre et parfois libre avec armure, que nous pouvons voir comme des formes de travail obligeant l’adepte à développer ses capacités d’adaptation. Il ne serait d’ailleurs pas dénué de sens que les systèmes existant avant la période Edo aient eu recours à une forme de travail similaire pour préparer l’adepte à ce qui l’attendait à l’extérieur du dojo.

L’étape Ri est souvent perçue comme un saint Graal que peu d’entre nous atteindrons. Pour autant, ma vision de pratiquant mais surtout d’enseignant m’amène à croire fermement que chaque élève possède en lui les capacités pour l’atteindre, chacun à son niveau et avec son individualité. Si les Budo sont le chemin d’une vie, puisqu’on ne cesse d’apprendre et d’aiguiser ses compétences, l’étape Ri ne nécessite pas pour autant plusieurs décennies de pratique pour s’en acquérir.

Les éléments historiques nous parvenant aujourd’hui montrent que le Menkyo Kaïden, dans les traditions guerrières, étaient décernés en moyenne au bout de cinq années d’étude.

« Les samouraïs avaient beaucoup de faculté d’adaptation mais dans notre société, pour celui qui n’a pas de faculté d’adaptation, c’est difficile d’avancer » Mochizuki Hiroo

Cultiver l’autonomie, l’ouverture, la liberté pour s’ancrer dans la réalité

Improviser c’est en définitive être capable de composer librement avec cette boite à outils que représentent nos acquis. Comme dans le domaine des sciences, l’apprentissage d’une formule, et notre capacité à la récité à la lettre, ne fait pas de nous une personne capable de la manipuler et l’utiliser pour résoudre un problème. Et c’est là tout l’enjeu des Budo, donner les outils aux adeptes de faire face à la violence du monde extérieur. Ils ne peuvent donc amputer dans leur processus de formation les éléments qui les rattachent à la réalité : l’incertitude.

Si les techniques et katas sont d’incroyables outils d’apprentissage, il convient de donner aux élèves les moyens de les éprouver et les manipuler. Sans rentrer dans un système compétitif, il existe dans l’enseignement des arts, une multitude de situations d’apprentissage pour concourir à cette autonomie et libération de l’individu que représente l’improvisation. Cependant, elles passent toutes par l’ouverture du cadre car improviser ne s’improvise pas mais s’apprend.

Toutefois, il est important de comprendre que dans l’excès, la plupart des actions et des possessions prennent les caractéristiques de leurs opposés. Les exemples sont nombreux. L’histoire a mainte fois démontré que des combattants de la liberté devenaient parfois des tyrans. Dans l’apprentissage, l’aide à outrance devient parfois une entrave aux progrès. Et, pour en revenir aux Budo, l’excès de situations figées enferment comme il en serait de l’excès d’usage de situations ouvertes. La formation des élèves passent par la recherche d’un juste équilibre entre ces deux éléments.

Pour conclure, l’improvisation est un élément important de la vie en société que nous éprouvons au quotidien. Si les Budo donnent des pistes de réponse pour y faire face, il convient d’y éduquer les élèves pour que le développement de leurs compétences s’ancre dans la réalité et ne se cantonne pas au cadre du dojo ou au cadre d’apprentissage. Guider les élèves vers l’improvisation, et donc la composition dans l’instantanéité du moment, l’imprévisibilité de l’environnement, c’est leur donner les outils pour s’adapter harmonieusement au monde, l’adaptation étant finalement une composante indissociable du principe d’harmonisation.

« Les samouraïs avaient beaucoup de faculté d’adaptation mais dans notre société, pour celui qui n’a pas de faculté d’adaptation, c’est difficile d’avancer » Mochizuki Hiroo[7]

 

Références:

[1] « Zygel : L’improvisation demande un gros travail d’élaboration », interview de Jean François Zygel par Thierry Hillériteau, lefigaro.fr, section culture

[2] Matsuzaki Tsukasa « The Last Swordsman: The Yoshio Sugino Story » Aikido Journal 110 (1996)

[3] « Les maitres de l’Aïkido, élèves de maître Ueshiba période d’avant guerre », Stanley Pranin, 1995

[4] « Les maitres de l’Aïkido, élèves de maître Ueshiba période d’avant guerre », Stanley Pranin, 1995

[5] « Fondamentalement martial : Matières à réflexions sur les arts martiaux », Roland Habersetzer, 2017

[6] Kotoda Yaheï, « Écrits sur le maître de sabre Itto Ittosaï », traduction de Tokitsu Kenji dans « La voie du karaté, pour une nouvelle théorie des arts martiaux japonais », 1993

[7] Reportage vidéo «  Hiroo Mochizuki, samouraï des temps moderne » par Karaté Bushido

 

Article paru dans Dragon magazine Spécial Aïkido n°24

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