Budō et transmission: le poids des mots

Le langage corporel est le premier langage que l’Homme est utilisé pour communiquer. Pour autant, il n’est pas un cas unique dans ce domaine. Ce qui fait certainement sa particularité est le langage oral et écrit dans son système de transmission qui participa sans l’ombre d’un doute à l’incroyable évolution qu’il connut.
En cela, comme dans chaque domaine, le langage occupe une place importante dans la transmission. Malheureusement, il peut parfois se révéler être une incroyable source d’incompréhension et d’erreurs pour l’élève.

Le langage du corps : premier élément de transmission

L’une des difficultés à laquelle se confronte tout enseignant est celle de la transmission juste du message qu’il souhaite donner aux élèves. Au sein d’un Budo, cela passe inévitablement par l’apprentissage de formes corporelles ou de techniques, selon les appellations de chacun, dans lesquelles s’imbriquent plusieurs principes ou concepts.
Que l’on soit d’accord ou non, une pratique physique passe majoritairement par une expérience corporelle à vivre :

– l’expérience du ressenti au contact de l’enseignant et la visualisation du corps de l’enseignant en mouvement

– l’expérience de la reproduction et de la recherche de ce ressenti en mouvement par l’élève

En cela, le langage corporel représente une chance pour l’apprenant car il est bien moins sujet à interprétation.

Photo de Shizuka Tamaki

Un juste milieu entre expérience corporelle et précisions verbales

Pour aiguiller les élèves, ils nous arrivent bien sûr de leur apporter quelques précisions et corrections orales. Toutefois, la plupart des théories de l’apprentissage en éducation physique et sportive abordent le constat que l’apprentissage se fait dans l’action, l’expérience du corps en mouvement et non  l’intellectualisation.
Il est donc important de trouver le juste milieu entre :

– laisser un temps suffisant aux élèves pour s’exercer et expérimenter par eux-mêmes,

« L’apprentissage moteur est un ensemble de processus associés à l’exercice ou à l’expérience conduisant à des modifications relativement permanentes du comportement habile » Motor control and learning, R.A. Schmidt ,1982.

– user de Feedback ou consignes orales pour guider l’élève et optimiser son apprentissage.

Fort de ce constat, il est également important de préciser que le ratio entre la pratique et les régulations orales ne doit pas pour autant être égal. Le temps de pratique, et d’expérimentation, doivent être supérieur aux régulations orales.

Une pratique corporelle est avant tout une expérience à vivre dans l’action, source de l’apprentissage, au sein de laquelle les régulations orales doivent être un tremplin temporaire. L’inacceptable est lorsque l’enseignant consacre plus de temps à parler et donner des consignes qu’à faire pratiquer les élèves…

« L’apprentissage moteur ne constitue pas un insight, une brusque illumination apparaissant après quelques confrontations à une tâche. L’apprentissage repose sur la répétition des essais et la durée de la pratique (…) On peut à ce niveau être étonné, lorsque l’on observe des séances d’éducation physique, du faible nombre de répétitions réalisées par les élèves dans les situations d’apprentissage. » Libres propos sur l’éducation physique, Ed. Revue EPS, Paris, 2004, D.Delignières, G.Garsault

Lorsque les mots sont sujets à interprétation

Les consignes orales trouvent évidemment leurs places dans l’optimisation des progrès des élèves. Malheureusement, plus le temps passe et plus j’observe à quel point les mots que nous choisissons pour aiguiller les élèves peuvent être un frein à leurs progrès.

Deux exemples simples que j’ai expérimentés en donnant des consignes différentes suivant les élèves.

Expérience 1 : Technique : Ikkyo sur Katate Dori*

Mon objectif : que les élèves n’aient pas le regard fuyant – conserver une épaisseur de corps – conserver une pression / son intention sur le partenaire

1er groupe : je leur demande de « rester centré » sur uke
Résultats : plus des deux tiers du groupe se sont mis face au partenaire, prenant dans cette idée, celle d’avoir le point central de leur corps face au partenaire (généralement l’axe passant par le nombril et le sternum)

2ème groupe : je leur demande seulement de regarder uke et de fixer leur intention sur la déstructuration d’uke.
Résultats : ils ont conservé une épaisseur de corps, et naturellement, le regard et l’intention sont restés en direction du partenaire.

Expérience 2 :  Technique : toujours Ikkyo sur Katate Dori avec action de poussée de la part d’uke*

Mon objectif : sur la poussée d’uke : ne pas s’opposer à l’action de poussée (s’harmoniser, Awase) – n’avoir aucune action de tirer sur la poussée (fusionner avec la poussée, Musubi)- laisser la main/ le bras à uke pendant que mon corps (en tant que Tori) rentre/avance (Irimi)

1er groupe : je leur dis d’absorber la poussée tout en rentrant 

Résultats : avant même le contact, les élèves retirent leur main ou tirent sur le bras d’uke pour ensuite rentrer.
Dans la notion d’ « absorber », il y a l’idée d’avoir une  action volontaire sur la celle d’uke. Or, mon envie était justement qu’ils ne tirent pas mais laissent simplement passer la poussée d’uke pendant qu’ils rentraient dans l’attaque avec le reste du corps.

2ème groupe : je leur ai simplement demandé de laisser passer la poussée et de rentrer avec le reste du corps

Résultats : sans surprise… pour la plupart cela a été un sans-faute.

*chaque consigne a été donnée après démonstration

Donner des mots simples, clairs et précis pour éviter les erreurs d’interprétation

En définitive, il y a ce que nous voulons faire passer aux élèves, les mots que nous employons pour transmettre, ce que les élèves entendent via le filtre de leurs vécus / représentations et la façon dont ils interprètent. Autant de filtres qui me font dire que plus nos propos sont clairs, précis et concis, quant à la sensation que nous voulons transmettre, plus notre enseignement sera efficient. Limiter aux possibles les consignes orales pour ne donner que le nécessaire aux élèves suivant leurs étapes de progression relève toute son importance.

Absorber n’a pas la même résonance pour l’élève qui « débute » que laisser passer, il en va de même pour:

– rester centré / garder son intention sur uke,
– attaquer le centre / attaquer la ligne,
– l’axe
, soulever / alléger,
– percuter / frapper / couper, etc.
Il semble donc important d’identifier les mots qui ont le plus d’impact sur les progrès des élèves mais aussi ceux prêtant le plus à interprétation, afin de clarifier nos propos et les guider le mieux possible.

Avec le temps, il nous arrive d’oublier que nous avons été élèves. Ce qui était de l’ordre de l’impossible est progressivement devenu de l’ordre de l’acquis et une évidence. Combien d’enseignant repartent de leurs cours avec ce sentiment que les élèves ne comprennent rien? Sans le savoir nous sommes bien souvent les responsables de cet échec à travers les consignes que nous donnons. Privilégier les sensations et donner à vivre aux élèves, limiter les longues consignes en employant des mots facilement identifiables pour les guider, supprimer les mots sujets à interprétation qui ne mystifient plus qu’ils ne guident, sont à mes yeux les clés pour la réussite de tous. Car, si les mots peuvent être d’incroyables moteurs de progrès, ils peuvent à l’inverse être de véritables freins à l’apprentissage.

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