Réflexion autour de la notion de « garde sans garde »

L’idée même de mouvement induit naturellement dans notre inconscient celle du déplacement d’un corps ou l’une de ses parties, d’un point particulier de l’espace à un autre. À l’origine de ce déplacement, nous retrouvons dans chaque activité corporelle un certains nombre de postures de base, point de départ de l’ensemble des actions d’un athlète, d’un artiste, musicien, etc.
Au sein des activités d’origine japonaise, elles se nomment couramment Kamae. Élément culturel sous-tendu par les principes propres à chaque école et la nature de l’exercice en jeu, on retrouve toutefois nombre d’experts abordant la notion de garde sans garde ou garde vide, laissant entrevoir ce principe comme l’atteinte d’un niveau ultime. Pour autant, qu’exprime réellement cette notion ? S’agit-il d’une posture définie ? Un état de corps ? Un état d’être ? Ou représente-t-elle bien plus ?

Pourfendre l’adversaire

Kamae 構え, tire sa source du verbe Kamaeru, 構える, prendre posture, recouvrant généralement l’idée de se mettre en garde. Couramment abordées, d’un point de vue structurel, que l’adepte devra reproduire, elles participent de ce fait à l’identité même d’un groupe, d’une école. Dès lors, nous pouvons identifier un large panel de gardes propres à chaque courant si nous nous attachons aux moindres détails et variations. Pour autant, d’un point de vue spatial, tel que le précise Miyamoto Musashi, dans le Gorin No Sho, chapitre Rouleau du feu,  nous pouvons en définir cinq communes à l’ensemble  des arts martiaux : « Les cinq gardes sont la haute, la moyenne, la basse, et celles de côté, gauche et droite. On peut distinguer cinq gardes, mais toutes les gardes ont pour but de pourfendre l’adversaire. Il n’y a pas d’autre garde que ces cinq-là ».

Au-delà de cet exposé, cette citation marque son intérêt non pas en s’attachant à détailler chacune d’entre-elles mais en recentrant l’analyse sur le but, pourfendre l’adversaire : « Quelle que soit la garde que vous prenez, ne pensez pas à prendre une garde, mais pensez à être prêt à pourfendre. ».

Pourfendre l’adversaire, moteur de l’ensemble de nos actions.

L’objectif : moteur de nos actions  

Pour chaque activité duelle, dont les arts martiaux font aujourd’hui partie, ces postures sont régies par l’objectif à atteindre. C’est finalement ce que met en exergue Musashi, rétablissant une priorité entre le but et le moyen. Cette importance est d’autant plus flagrante dans  Le rouleau du vent, chapitre Les écoles qui insistent sur l’importance de la garde dans l’art du sabre : « Dans ce monde, c’est lorsqu’il n’y a pas d’adversaire qu’on peut établir une garde. La raison en est que,  dans la voie du combat, il n’y a pas lieu d’établir des lois, que celles-ci procèdent de la coutume ou des règles d’aujourd’hui. En stratégie, il s’agit d’élaborer ce qui désavantage l’adversaire. Ce qu’on appelle la garde signifie le recours à l’immobilité. »

Chaque posture n’existe que parce qu’elle possède un lien avec la spécificité du but et donc la suite d’actions à venir. Le sprinter adopte une position basse, en léger déséquilibre avant, lui permettant de partir dans les meilleurs délais avec le maximum de vitesse, puisque l’objectif est celui du temps dans un intervalle court.

Dans l’apprentissage de cette posture, il s’agira avant tout d’un travail sensoriel propre à chacun, favorisant la mise en condition optimum du corps au moment du signal, et non de l’apprentissage d’une forme rigide. Cette position n’est finalement qu’un élément propice à l’atteinte d’un but, non un outil culturel figé. En regardant de plus près, nous pouvons notamment observer de nombreuses variations propres au corps et ressenti de chaque athlète (hauteurs du bassin, écartement des mains, mains en décalage ou non, positionnement des pieds etc…).

Posture et potentiel d’action

Au regard de ces éléments, nous pouvons alors reconsidérer notre posture de garde comme un tremplin en vue de l’atteinte d’Aïté. En prenant en compte l’incertitude liée à notre activité couplée à l’objectif final, prendre l’ascendant, nous pouvons donc définir la garde comme une posture source de potentialité :

Liberté de mouvement : ma posture me permet-elle de bouger librement dans n’importe quelle direction ? Et cela, sans mouvement préparatoire ?

Potentiel de réponse : ma posture me permet-elle de répondre instantanément à l’attaque adverse, même lorsque je suis pris à contretemps ?

Potentiel de déclenchement de l’action : ma posture me permet-elle de déclencher l’action rapidement au point de mettre mon adversaire à contretemps, voire à pourfendre avant qu’il n’est eut le temps de réagir ?

Tenter de résoudre ces trois problématiques, me semble être un premier pas pour dépasser la simple copie de la forme et alimenter le fond.

Pour illustrer cette idée, je prendrai l’exemple de Kuroda Senseï. Lorsque Senseï venait nous corriger sur l’exécution d’un Kata, il lui arrivait de prendre la place d’Uke. Une fois en garde, il m’était impossible de l’attaquer. Non pas que je ne puisse pas prendre cette décision, mais parce que je ressentais cette intention forte de pourfendre et ce potentiel d’action à chaque instant. Je me sentais comme une proie dans le collimateur d’un prédateur, saisi par le sentiment que le moindre mouvement me serait fatal.
Au-delà du contenu technique, Kuroda Senseï nous démontrait sans cesse tout l’enjeu de ce potentiel d’action.

Quelle que soit la garde que vous prenez, ne pensez pas à prendre une garde, mais pensez à être prêt à pourfendre. Miyamoto Musashi

Uko Muko, la garde sans garde

La dimension stratégique est sans aucun doute l’une des bases de tout système martial, l’incertitude faisant partie intégrante de toute réalité. Elle est aussi importante que l’aspect technique. C’est certainement l’une des raisons pour laquelle elle est si présente dans les écrits de Musashi, celui-ci se basant essentiellement sur son expérience du combat et non sur la transmission d’un ersatz culturel :

Dans la voie du combat de stratégie, il faut tâcher de prendre initiative sur initiative, en toute situation. Or, prendre une garde, c’est attendre l’initiative de l’autre.  […] Dans cette pratique, il est mauvais de prendre une garde qui est une attente de l’initiative de l’autre. C’est en ce sens que j’insiste, dans mon école, sur la garde sans garde Uko Muko, c’est-à-dire que même s’il y a une garde, dans mon école, ce n’est pas une garde rigide.

Pour Musashi, la condition sine qua non de la domination d’Aïte, dans ce qu’il nomme la voie de la stratégie, semble être l’idée de prendre initiative sur initiative, excluant de ce fait toutes situations de flottement, d’immobilité ou d’attente. Cet état d’être nécessite majoritairement deux composantes : le potentiel d’action que nous avons vu ci-dessus et une disponibilité d’esprit.

Ainsi, l’adoption d’une garde n’est alors pas l’objectif en soi mais seulement sa conséquence, d’où l’idée de garde sans garde opposée à garde rigide : « Voici ce que j’appelle la garde sans garde, c’est ne pas avoir en tête l’idée de prendre une garde. ».

Le corps s’accordant à nos intentions, l’esprit devient alors libre et notre posture vide de tout attachement, s’adaptant instantanément au moindre de nos besoins ou évolutions de la situation, sans recours à la pensée. À l’image du réflex inconscient de la main plongeant pour rattraper un objet tombant avant qu’il ne se brise, une partie de l’entrainement réside dans l’amélioration de nos capacités inconscientes.

Si l’apprentissage dans un cadre fermé nous le permet, une situation d’affrontement ne laisse pas le temps de réfléchir aux mouvements de notre corps. Elle nécessite un lâcher prise afin que le corps et l’esprit s’unissent, non seulement en assumant indépendant leurs fonctions propres mais également en s’organisant conjointement vers le but.

Forts de ce constat, nous pourrions alors envisager chaque posture corporelle comme une garde sans garde à partir du moment où notre esprit reste disponible et que l’ensemble de nos postures évolue naturellement, en phase avec la finalité du duel et ce potentiel d’action.

Dompter nos peurs et nos faiblesses

La notion de garde induit naturellement dans nos représentations l’idée de préservation ou de protection. Si elle a bien sûr pour intérêt de protéger à minima, elle est avant tout un moyen d’atteindre le but. Il est également une réalité que l’on ne peut ignorer : chacune de nos actions recèle d’avantages et de faiblesses. S’attacher à combler ces failles pour se prémunir de toutes éventualités revient finalement à s’ancrer et s’éloigner de l’objectif donnant de ce pas l’initiative à Aïté. À l’inverse, en prendre conscience et se détacher de la peur d’être touché permet finalement de tourner chacune de nos faiblesses à notre avantage.

Chacune de nos postures recèle d’avantages et de faiblesses. Photo de William Pinaud

Lors d’un stage animé par Mochizuki Hiroo Senseï, j’ai ce souvenir de le voir évoluer aisément face à un enseignant avancé, alors qu’une vingtaine d’années les séparées. Se déplaçant naturellement, de chacune de ses postures émanait ce potentiel d’action et chaque action adverse était naturellement étouffée comme s’il avait deviné chacune de ses réactions avant même qu’elle ne se réalise.

Quelques minutes plus tard, Senseï arrêta le cours pour nous faire un retour à ce sujet. Il nous expliqua que chaque posture était une occasion de submerger Aïte mais aussi de lui ouvrir des opportunités pour l’inciter à agir selon notre volonté. Cette idée de déclenchement de l’attaque adverse alliée à une fine lecture d’intention fut sans aucun doute l’un des plus hauts niveaux, dans le cadre d’un travail libre, que j’ai pu observer.

Durant l’échange, Senseï avait usé volontairement des failles dans ses postures, s’adonnant à un subtil jeu d’échec. L’esprit calme et le corps léger, il avait étendu cet état de garde vide ou Mu Kamae, que l’on retrouve en Aïkido, à l’ensemble de ses mouvements.

L’esprit calme et le corps léger, il avait étendu cet état de garde vide ou Mu Kamae, que l’on retrouve en Aïkido, à l’ensemble de ses mouvements. Photo de Pierre Fissier

Mu Kamae, une posture vide de tout attachement

L’idée qu’énonce Musashi à travers le concept de garde sans garde, rejoint finalement celui de Mu Kamae, généralement traduit par la garde vide, si cher à notre discipline. Généralement abordée de façon physique, le principe qu’elle exprime ne correspond finalement pas plus à une posture représentant une absence de garde qu’une posture représentant une garde spécifique. Elle correspond en premier lieu à un état de disponibilité et d’adaptabilité corporelle, et mentale, en toutes circonstances.

Si le cadre fermé permet un premier niveau d’acquisition, le cadre libre d’un échange permet de tendre vers ce lâcher prise et détachement que nous recherchons. Comme le précisa Mochizuki Senseï, l’atteinte de cet état passe notamment par l’expérience et une pratique régulière sans faux-semblants dans un cadre libre à double sens.

L’aïkido est une d’extraordinaire école d’élévation de l’Homme censée nous amener vers cette complétude du corps et de l’esprit. Si cette promesse semble séduisante, il appartient toutefois à chacun de l’éprouver pour en atteindre l’essence, non dans la réflexion mais dans l’action. Osons sortir des sentiers battus, expérimenter nos acquis dans un cadre source d’émotions et d’incertitudes à l’image des maîtres du passé pour dépasser les formes et en comprendre le fond. Si c’est un chemin difficile, ornés  d’embuches et de frustrations, il permet toutefois d’en ressortir plus grand. En définitive, il n’y a pas de meilleur chemin que celui nous menant à une rencontre profonde de soi, de l’autre, pour atteindre le cœur de notre discipline.

 

Référence :

Miyamoto Musashi, maître de sabre japonais du XVIIe siècle, Kenji Tokitsu

Article paru dans Dragon magazine Spécial Aïkido n°23: 

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