Budō : L’écueil de l’ancienneté

Emprunté au Bouddhisme, le concept de Shoshin, 初心, consistant à adopter l’attitude et l’état d’esprit d’une personne s’engageant pour la première fois dans une pratique, est un élément prépondérant des pratiques martiales japonaises. Il reflète en outre plusieurs qualités telles que l’humilité, la modestie ou encore l’absence de préconceptions.

Généralement abordé sous l’angle de l’élève se rendant aux cours / stages d’un enseignant différent de celui suivi au quotidien, il n’en reste pas moins une notion indispensable à tout moment de notre parcours, d’autant plus avec l’ancienneté.

Le danger des habitudes

Plus nous avançons dans une voie, ou domaine de compétences, plus nous développons en nous un réseau de sentiments positifs naturels, en corrélation avec l’estimation ressentie de notre niveau (niveau d’engagement et de compétence), tel que la confiance en soi, l’estime de soi, l’engouement, l’envie, le sentiment de compétence etc… Pour autant, indépendant de notre niveau réel, nous développons plusieurs leviers pouvant se révéler être des freins à nos apprentissages.

Les heures, les mois, les années, tissent en nous un certain nombre d’habitudes nous permettant, dans un premier temps, d’être plus à l’aise avec l’enseignement dispensé et de progresser dans une certaine mesure. Avec le temps, ces habitudes s’ancrent comme une acquisition établit développant progressivement des automatismes.

Les années passant nous nous installons progressivement, aux yeux des néophytes, comme un ancien du dojo. Cette facilité dans le travail proposé nous permet bien évidemment d’avoir une marge de manœuvre beaucoup plus importante avec les nouveaux arrivants, renforçant de ce pas notre sentiment de compétence et notre légitimité. Et, c’est là que le piège se ressert…

Arrivés à cette étape, un grand nombre d’anciens arrivent à une période de stagnation, voir régressent, éblouis par le fin fossé les séparant du néophyte, ne prenant parfois plus la peine de venir au cours majoritairement fréquenté par les débutants, bernés par leurs illusions. Certains mettront plusieurs semaines, mois ou années, avant de dépasser ce stade, là où d’autres n’en prendront jamais conscience.

Avec le temps viennent les préconceptions

Progressivement, les habitudes et ce sentiment de compétence, envahissent notre schéma d’apprentissage pour laisser place aux préconceptions. Bloqués dans leur cheminement, ils restent attachés à ce qu’ils ont connu. Leur corps façonnait par une pratique régulière, s’enferme progressivement dans une habitude de pratique considérée comme acquise.

Incapable de suivre l’évolution de la pratique de l’enseignant, ils s’en réfèrent désormais à l’apprentissage passé et leurs croyances, devenant au fil du temps plus que l’ombre de l’étudiant enthousiaste et vierge poussant la porte du dojo pour la première fois.

Le feedback enseignant

Il est rarement évident de se rendre compte de nos défauts et d’éviter le piège des certitudes toutefois un bon moyen de savoir où nous en sommes dans notre pratique est le feedback de l’enseignant. Lorsque nous sommes dans ce schéma, l’enseignant aura tendance à nous apporter régulièrement les mêmes corrections. Enfermés dans nos coyrances, nous nous attardons de moins en moins sur ce que nous dit l’enseignant.

Bien sûr, après correction nous nous efforçons de répondre à sa demande, mais cela ne dure qu’un exercice, avant de reprendre nos défauts aussi rapidement que nous avons laissé les paroles de notre enseignant s’effacer.

Combien de fois ai-je vu un enseignant  apporter une correction à un élève, pour se retourner 5 min plus tard et voir qu’effectivement l’élève travaille… mais cherche ailleurs que là où les corrections ont été apportées… Pourquoi chercher midi à quatorze heures lorsque l’enseignant prend la peine de remettre l’aiguille dans la bonne direction ? Finalement pourquoi aller au dojo si c’est seulement pour observer l’enseignant ? Autant regarder une vidéo…

L’une des règles de l’apprentissage, pourtant si simple, et paradoxalement si furtive lorsque nous gagnons en ancienneté, est « ne jamais laisser l’opportunité à notre enseignant de nous répéter les mêmes corrections ». Cela se fait par le travail bien sûr, mais surtout en s’efforçant d’être focus sur les régulations apportées.

Focus sur le retour enseignant

Efforts et évaluation de l’acquis

Que signifie réellement acquérir une compétence ? Comment savoir si j’ai réellement compris et intégré ce que l’enseignant tente de me transmettre ?
L’un des premiers pièges de l’esprit serait de considérer que penser avoir saisi les choses sans pour autant être capable de le retranscrire par le corps c’est avoir compris. Je serais tenté de dire que nous n’avons pas compris tant que nous ne sommes pas capables de le retranscrire avec le corps. Penser comprendre sans pouvoir le démontrer dans l’action c’est finalement déjà une marque d’incompréhension.

Avoir acquis une compétence corporelle, c’est être capable de reproduire cette compétence indéfiniment sans avoir besoin d’y penser ou d’être corrigé sur ce point. Devenu naturel, celui-ci est maintenant intégrer dans son ensemble à notre pratique.

Dans le cas inverse, nous devons nous efforcer de travailler le point corrigé par l’enseignant au risque de brûler les étapes. En cela, le feedback enseignant est important. Il constitue un repère de progressivité. Tant que l’enseignant ne m’a pas apporté de nouvelle régulation, mon travail d’élève réside dans l’atteinte de l’objectif fixé par l’enseignant. S’il me parle de disponibilité, je n’ai pas d’autre objectif que celui-ci, s’il me parle de motricité, je m’efforcerai de travailler celle-ci jusqu’à la prochaine régulation, et ainsi de suite. Cela va pour un cours bien sûr, mais l’ensemble des cours suivants. Avoir réussi une fois, ne signifie pas avoir acquis une compétence mais seulement être en voie d’acquisition.

Retrouver l’esprit de nos débuts

Les débutants sont une grande source de réflexion et j’ai l’intime conviction que nous devons nous en inspirer. À travers leur pratique et leur état d’esprit, nous pouvons retrouver l’esprit de nos débuts. Nous pouvons retrouver cette disponibilité et liberté d’apprendre que nous avions en foulant pour la première fois le sol du dojo.

Bien sûr cela passe par une remise en question continuelle de notre travail mais pas seulement. En identifiant nos habitudes pour les changer, en luttant contre nos préconceptions pour recevoir pleinement ce que l’enseignant souhaite nous transmettre nous pouvons redonner un élément à nos progrès et éviter les pièges de l’ancienneté.

C’est un travers auquel personne n’échappe et que nous devons affronter au quotidien. Nous y sommes tous confrontés à un, ou plusieurs moments, dans notre cheminement, et il n’y a rien de pire que de voir un élève bloquer à cette étape.

Cherchons chaque jour ce Shoshin qui fut, dès notre premier souffle, la source de nos progrès. Ouvrons nos yeux sur notre environnement et libérons notre esprit de nos habitudes pour accueillir chaque source de progrès qui s’offre à nous. Si l’entrainement est un lieu d’étude, il est également un des rares moments de notre journée où le cadre nous permet de redevenir un débutant pour avancer.

Luttons contre nos croyances, oublions l’idée que nous savons faire et que le débutant ne sait pas. Profitons de chaque moment d’étude pour aiguiser notre attention et recevoir pleinement l’enseignement que nous avons choisi pour évoluer. 

Ne jamais laisser l’opportunité à notre enseignant de nous répéter les mêmes corrections

Pour aller plus loin:

 

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4 réflexions sur “Budō : L’écueil de l’ancienneté

  1. Konnichiwa Alex,
    je suis en gros d’accord avec ce que tu as écrit au sujet des pièges de l’ancienneté. Néanmoins, une technique doit devenir personnelle après de longues heures de pratique et ont peut très bien la réaliser d’une façon non « conforme » aux critères de l’école et il n’est pas sûr dans ce cas que les « corrections ou directives » soient adéquates avec nos capacités actuelles. On doit exprimer une technique selon nos capacités physiques et de compréhension du moment même si cela ne correspond pas aux dogmes d’exécution de l’école. A partir du moment où les concepts de la discipline que l’on pratique soient respectés même si cela se fait de façon libre et fait « hurler » les tenants de l’orthodoxie de l’école. Car c’est aussi comme cela que l’art pratiqué peut évoluer. Il y a bien sûr des échecs, des erreurs mais n’est-ce pas le rôle de l’enseignant de guider pour que l’on trouve la solution qui nous convient même si c’est totalement différent de ce qu’il enseigne.
    Mata ne.
    Jean Luc

    • Konbanwa Jean Luc,

      Merci pour ton retour :-). Je suis entièrement d’accord avec toi, c’est l’une des raisons pour laquelle je parle avant tout de régulation/retour de l’enseignant et de compétence au lieu de technique. Personnellement, les régulations que j’apporte, sauf pour quelques débutants avec lesquels j’aborde la motricité, concernent généralement les principes. Que l’élève est le pied (par exemple) positionné de telle ou telle façon m’importe peu puisque nous n’avons pas tous le même vécu, la même souplesse, motricité, etc. S’il parvient à faire fonctionner le principe en ayant une forme corporelle totalement différente cela n’est vraiment pas dérangeant. C’est important de ne pas enfermer les élèves dans un moule et recentrer la pratique sur l’objectif.

      Mata ne,
      Alex

      • Konbanwa Alex,
        c’est exactement de cette façon que je conçois l’enseignement: s’adapter aux capacités de l’élève et non lui imposer quelque chose qui ne lui convient pas et qui finira par l’éloigner de la pratique.
        Mata ne.
        Jean Luc

  2. Pingback: A lire et à voir en novembre 2018 – NicoBudo

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