Les maîtres du passé ont-ils encore un rôle à jouer?

Chaque période de l’histoire fut marquée par un ensemble d’icônes ou personnes emblématiques qui façonnèrent le passé pour un présent tel que nous le connaissons aujourd’hui. Comme dans chaque domaine de compétence, le microcosme des arts martiaux n’échappe pas à la règle et s’est construit autour d’un certain nombre de personnalités dont le prestige continue de fasciner l’imaginaire populaire. Parfois érigé comme un symbole de réalisation de la voie dont les paroles et l’exemplarité font foi, l’étude s’accompagne donc naturellement d’invocations régulières à ces maîtres du passé ayant eu une importance capitale dans le développement de leur discipline.

Il pourrait alors sembler provocateur de se questionner sur les limites et l’intérêt de se référencement, parfois excessif, aux maîtres du passé. Cependant nous pouvons nous demander quel intérêt réel nous avons à nous tourner vers ces adeptes que peu d’entre nous on eu la chance de connaître.
Cela n’enlève bien sûr aucune légitimité à ces hommes qui atteignirent un niveau hors du commun pour nous transmettre les fruits d’une vie d’ascèse. Néanmoins, aujourd’hui disparus, il semble légitime d’oser se questionner sur ce qu’ils peuvent encore nous offrir. Quel  intérêt pratique et  immédiat représente ces références dans notre formation et construction personnelle?
De prime abord, il paraît insensé de ne pas nous arrêter un tant soit peu sur leurs enseignements. Mais que nous reste-t-il réellement? N’y a-t-il pas une part de sensible dans ce que nous sommes capables de percevoir?  

Évidemment, notre rapport au passé ne peut se faire seulement au regard de bénéfices pratique et matériel. L’intérêt est en corrélation avec le sens que nous donnons aux éléments que nous possédons. Toutefois, quel est-il? Est-ce pour alimenter notre pratique? Mieux saisir la profondeur de ce que nous étudions? Seulement nous donner des connaissances historiques?

Nous savons qu’il est difficile de tirer un bénéfice concret du passé car une grande partie de ce que nous sommes se construit sur la base de nos expériences, nos essais, nos erreurs et réussites. Peut-être même qu’il serait nuisible d’être davantage tourné vers les maîtres du passé plutôt que de s’efforcer à une compréhension profonde de ce qui nous ait aujourd’hui transmis.

Ce sont là parmi les difficultés avec lesquelles nous devons composer et que nous nous devons de questionner pour nous inscrire dans une réelle compréhension du trésor qui nous a été légué. Quelle est l’importance de leur enseignement aujourd’hui dans nos progrès? À quel niveau peuvent-ils encore nous aiguiller?

Ueshiba Moriheï, fondateur de l’Aïkido

L’apprentissage des Budo: du procédural à l’intelligible

Les budos sont apparus entre la fin du XIXème siècle et la première moitié du XXème siècle pour répondre à un contexte d’évolution des mœurs, nécessaire à la survie des traditions martiales japonaises. Ils sont donc originellement issus des bu jutsus et, bien que la frontière entre les deux tend aujourd’hui à s’estomper,  ils marquèrent leur particularité en s’imposant comme une voie d’éducation du corps et de l’esprit. Dès lors, les budos s’installèrent dans le paysage martial en proposant le paradoxe d’une voie destinée, non à la guerre, mais à l’élévation de l’homme sur la base d’une pratique physique aux origines fondamentalement martiales.  Malheureusement, dans un souci de différenciation, l’aspect anagogique de l’étude des budos a souvent été mis en avant, entraînant dans sa joute quelques dérives comme une intellectualisation parfois disproportionnée au détriment de la pratique.  Il semble donc important de rappeler qu’au-delà de leurs objectifs les budos  restent avant tout des pratiques corporelles, s’étudiant principalement par le mouvement tel que le précise Tamura senseï[1] :  » l’AÏKIDO ne s’apprend pas: IL SE PRATIQUE ». Propos déjà tenu par son fondateur Ueshiba senseï: « ceux qui pratiquent l’aïkido ne doivent jamais oublier que l’enseignement doit passer par leur propre corps ». En somme, nous pouvons dire que s’il y a une dimension humaine au sein des budos, celle-ci passe essentiellement par l’étude corporelle et non l’inverse.

Les dernières recherches en sciences de l’éducation physique et sportive concourent également en ce sens. L’élève apprend à travers une réalité double, celle du contact direct avec l’enseignant et celle de l’expérimentation du corps en mouvement. Dans un premier postulat, nous pouvons donc supposer qu’il serait ambitieux et prétentieux de nous prétendre apte à comprendre l’enseignement d’une personne disparue que nous n’avons jamais rencontrée.

L’aïkido ne s’apprend pas il se pratique, Tamura Nobuyoshi

Maîtres du passé, médias et expérience corporelle

Comme nous venons de le voir, notre premier constat tend à nous aiguiller vers la nécessité d’un contact direct avec les maîtres pour un réel intérêt pratique. Cependant, l’aïkido étant une école relativement récente, nous avons la chance d’avoir en notre possession un ensemble non négligeable de vidéos et images d’archives. Ce sont notamment les médias les plus utilisés car ils permettent d’observer directement l’intéressé en action. Il n’est d’ailleurs pas rare d’entendre au détour des tatamis quelques pratiquants porter un jugement sur l’enseignement dispensé, accompagné de réflexions tel que « Ueshiba senseï ne faisait pas comme cela » etc. Néanmoins,  une fois dépassé le vernis visuel et nos premières impressions, il semble important de nous questionner sur l’intérêt pratique de ces outils, en matière d’apprentissage moteur et sensitif. Les images d’archives peuvent bien sûr nous enrichir, cependant peuvent-elles nous donner ce que nous recherchons? Finalement, ne passerions-nous pas à côté de ce qu’elles peuvent nous apporter en leur attribuant une fonction qui ne leur appartient pas?

Pour étayer ce propos, nous appuierons sur une étude menée par Joëlle Vellet[2], dans le cadre du laboratoire d’anthropologie des pratiques corporelles. Les deux objectifs  de départ furent d’une part de décrire les modalités de transmission mises en œuvre par un chorégraphe et d’autre part de chercher à comprendre ce que la transmission par l’artiste lui-même apporte de plus ou d’autre que ce que les enseignants experts sont en mesure d’identifier à partir de la seule observation de la vidéo fournie. Pour l’expérience, une vidéo a été transmise à un ensemble d’experts afin qu’ils puissent, à partir de ce support, transmettre la chorégraphie à leurs élèves. Les experts ont ensuite été convoqués dans le but de confronter leur compréhension du support à l’enseignement du chorégraphe à l’origine du support visuel. Le verdict fut sans appel:

« Nous en concluons que le mouvement visible n’a pas la lisibilité nécessaire pour être connu, reconnu, compris, senti et repris par l’autre, dans un but de réalisation par soi-même ou d’appropriation pour l’apprendre à un autre. Il a besoin d’être accompagné de discours comme chaque fois qu’une culture commune acquise au sein du travail régulier auprès d’un chorégraphe ou au sein d’une compagnie de danse fait défaut (Vellet, 1999). Comprendre certaines subtilités techniques et les implications esthétiques qu’elles supposent n’est donc pas chose facile pour les professeures lorsqu’elles se contentent de regarder. Saisir la différence entre la traction d’une jambe ou la poussée de l’autre est possible grâce aux explications verbales de la chorégraphe ».
En résumé, s’il nous est possible d’identifier une globalité, il n’est pas à notre portée de comprendre la genèse et les subtilités du geste. D’autant plus qu’une partie de celui-ci appartient au monde du sensible et de la singularité du rapport tori/uke.

L’élève apprend à travers une réalité double, celle du contact direct avec l’enseignant et celle de l’expérimentation du corps en mouvement

Élèves et successeurs: les filtres corporels et cognitifs

Bien évidemment, il nous reste la possibilité de rencontrer quelques élèves directs des maîtres du passé. Malheureusement une deuxième barrière se dresse devant nous. Pour faire simple, prenons dix élèves avancés d’un enseignant et demandons-leur de nous expliquer, verbalement et corporellement, l’enseignement qu’ils reçoivent. Nous nous rendrons compte qu’apparaîtront rapidement un certain nombre de divergences propres à leur sensibilité. Chacun fera appel à des images et mots subjectifs, exécutant la technique selon les possibilités de son corps. Qui détient la vérité? Sans doute que chacun a en partie raison et détient une vérité propre, qui a du sens pour lui. Ils nous transmettront ce que leur corps a ressenti, les éléments qui leur ont permis de se construire et évoluer.  Pour étayer le propos, voici ce que rapporte Tamura senseï[3]:

« Le plus souvent, O senseï apparaissant vivement à l’entraînement quotidien s’inclinait face à l’autel, saluait tout le monde puis montrait une technique sur des uchi deshi ou des hauts gradés qui se trouvaient à portée de sa main. Nous ne voyons qu’un haut gradé chuter dans tous les sens mais les vrais mouvements d’O senseï nous échappaient. Nous n’avions pas eu le temps de déterminer dans quels sens il nous fallait bouger qu’il passait au mouvement suivant. Les débutants étaient complètement dépassés et sortaient de l’entraînement avec, pour seul souvenir, des impressions de chute et des douleurs aux poignets ou aux genoux. Il n’enseignait ni les ukemi, ni les déplacements. Évidemment, il ne fournissait aucune explication sur les taï sabaki ou les techniques et disparaissait comme le vent à la fin de l’exercice. À l’époque je trouvais cela terrible mais c’était bien ainsi, car cela nous obligeait à travailler nous-mêmes et surtout à mieux regarder, mieux voir. En contrepartie, parmi les pratiquants, il y a toujours des gens qui aiment aider et expliquer, ils restaient après le cours et nous expliquaient les subtilités des déplacements.

Mais il ne fallait pas toujours tout avaler tel quel. Nous percevions progressivement en comparant ces explications la fois suivante avec le travail d’O senseï, de nombreuses différences. »

C’est bien sûr là toute la richesse et la complexité des choses car  l’étude est censée conduire l’élève avancé vers une forme de libération et expression personnelle de l’art à partir d’un enseignement commun. Il ne serait d’ailleurs pas dénué de sens de se questionner sur l’enseignement d’un maître dont les élèves restent confinés dans un moule.

Face à cette complexité amenant à une grande diversité gestuelle et théorique, certainement autant qu’il y a d’élèves, il apparaît que le sens pratique des choses a un réel intérêt seulement pour l’adepte ayant été régulièrement en contact avec le maître. Les élèves directs ne nous offriront pas sur un plateau la pratique de leurs enseignants, mais ce qu’ils ont reçu à travers le filtre de leur corps et de leur propre compréhension de la voie. Ainsi, ils sont les transmetteurs d’un savoir, en perpétuelle évolution, propre à chacun.

Les élèves directs sont les transmetteurs d’un savoir, en perpétuelle évolution, propre à chacun. Noro Masamichi, Ueshiba Kisshomaru, Ueshiba Moriheï, Toheï Koichi, Tada Hiroshi

Dans quel sens les maîtres du passé peuvent-ils encore nous éclairer?

La plupart des formations universitaires de notre modèle éducatif s’accompagnent généralement d’une étude de l’histoire de la discipline dans le but de permettre à chaque étudiant de donner du sens à l’outil étudié, en apportant parallèlement une base de connaissances théoriques. Il nous apparaît donc naturel et fondamental d’étudier l’histoire de notre discipline, ses origines et son évolution. Il en va de même au sein des arts martiaux. Nous attachons naturellement une grande importance aux maîtres du passé car ils sont la racine de notre pratique, ce qui nous rattache les uns aux autres malgré nos divergences d’opinions.

Pour autant, l’étude du passé est généralement sous-tendue par la recherche d’une certaine véracité car l’acte même d’étudier se fait toujours en vue d’aboutir à la vérité. Malheureusement, comme nous l’avons vu, une grande part de l’apprentissage appartient au monde du sensible et ne peut se passer d’un contact avec l’enseignant. Toutefois, s’arrêter à l’aspect pratique et immédiat reviendrait à peut-être se priver du réel intérêt que revêt ce qui nous parvient encore aujourd’hui. Encore faut-il que nous nous posions la question du sens que nous y donnons. Que recherchons-nous réellement? Les éléments nous parvenant remplissent-ils le rôle que nous leur attribuons?

Les maîtres du passé ont, à juste titre, constamment été admirés, cités, placés sur un piédestal. Ainsi les outils que nous avons aujourd’hui à disposition (ouvrages, paroles de maîtres, vidéos, élèves) ont souvent été utilisés à tort comme élément d’autorité synonyme d’un savoir ultime et véritable. Ils ont sans doute même été utilisés à des fins et dans un esprit qui n’était pas le leur. Une dérive animée par notre insatiable désir de vérité. Il serait alors peut-être intéressant d’envisager ce qu’il nous reste de leur enseignement sous un angle différent.

Au delà de notre désir de vérité se cache un réel trésor

L’analyse des enseignements passés concourt inévitablement à notre construction individuelle et collective. Pour autant, il reste important de faire preuve d’objectivité en se détachant des pièges de notre imaginaire. Malgré les obstacles que nous avons soulignés, auxquels se rajoute notre part de subjectivité dans ce que nous percevons, il semble intéressant de considérer leurs enseignements non pas comme une vérité mais l’état de leur propre compréhension à un instant T. En se détachant de nos premières impressions,  de notre émerveillement parfois enfantin et en considérant chaque bride du passé comme une globalité en évolution source de réflexion, nous pouvons alors y trouver un intérêt  dans notre démarche personnelle. En cela les traces du passé représentent bien plus des outils, que des connaissances immuables, au sein desquels nous pouvons y trouver non pas des recettes miracles,  mais du sens en lien avec notre expérience vécue. Nous y découvrirons alors de quoi comprendre ce qui est parvenu jusqu’à nous et éclairer notre présent.

Toutefois il nous appartient de les utiliser à bon escient pour que les traces du passé accompagnent notre progression personnelle. Et si nous considérions tout simplement leurs enseignements comme une œuvre inachevée qu’il nous appartient de continuer à façonner? Les outils qu’ils nous ont légués seront alors la clé pour nous inscrire dans leur lignée. Ce n’est qu’à ce prix que nous y découvrirons une source d’inspiration et de réflexion nous permettant d’être davantage dans le faire que le vouloir être, d’être davantage dans le présent que dans le passé.

[1] « Aïkido, méthode nationale », Tamura Nobuyoshi, édition de 1977

[2] « La transmission matricielle de la danse contemporaine », Joëlle Vellet, revue « STAPS » n°72, volume 27, printemps 2006

[3] « Aïkido, étiquette et transmission », Tamura Nobuyoshi, Budo Editions, 2008

Article paru dans Dragon magazine Spécial Aïkido n°19: « Les maîtres du passé »

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