Budo: « il ne faut pas oublier de sentir », lettre de Bergson à Deleuze

L’étude des arts martiaux passe inévitablement par l’apprentissage de formes corporelles et techniques. Si elles représentent un support d’apprentissage non négligeable à l’acquisition des principes, elles restent avant tout des outils de compréhension et de libération de l’individu. Incroyables moteurs dans l’apprentissage, comme toutes bonnes choses dans leurs extrêmes elles recouvrent pourtant de nombreux points négatifs en prenant les caractéristiques de leurs opposés. Ainsi un enfermement dans l’aspect technique de l’étude aura tendance à cloisonner l’adepte plutôt que le libérer.
En outre, si elles donnent effectivement un premier sentiment de maîtrise, celle-ci restera illusoire en l’absence du développement d’aspect plus profond sans lesquels aucune compétence supérieure ne pourra être mise en oeuvre. Je parle notamment du ressenti qui est la source de l’harmonisation, de la gestion du ma-aï, de l’adaptabilité et bien d’autres éléments d’expertises. La réflexion suivante met en évidence bon nombre d’éléments à prendre en compte, tel que le ressenti, tant dans les activités duelles que dans les arts:

«  Enfin, disais-je, le temps est réel. Mais quel temps, et quelle réalité ? Toute la question est là, vous l’avez fort bien perçu. La durée d’une réalité qui se fait, d’une réalité se faisant, voilà ce que, d’un ouvrage à l’autre, j’ai constamment visé. Il n’y a là nul mystère, nulle faculté occulte, et c’est pourquoi j’ai pris soin d’illustrer ce point en m’inspirant des expériences les plus ordinaires. Prenez l’escrimeur en pleine action, voyez la direction changeante de ses mouvements, le devenir qui entraîne ses gestes. Lorsqu’il voit arriver sur lui la pointe de son adversaire, il sait bien que c’est le mouvement de la pointe qui a entraîné l’épée, l’épée qui a tiré avec elle le bras, le bras qui a allongé le corps en s’allongeant lui-même : on ne se fend comme il faut, et l’on ne sait porter un coup droit, que du jour où l’on sent ainsi les choses. Les placer dans l’ordre inverse, c’est reconstruire, et par conséquent philosopher ; c’est parcourir à rebours le chemin frayé par l’intuition immédiate du mouvement qui se fait. Je puis me flatter d’avoir suffisamment pratiqué l’escrime, dans ma jeunesse, pour savoir ce qu’il y a d’artificiel dans ce genre de recomposition abstraite : c’est pourtant ainsi que nous raisonnons le plus souvent. Sans doute l’apprenti escrimeur doit-il penser aussi aux mouvements discontinus de la leçon, tandis que son corps s’abandonne à la continuité de l’assaut. Il découpe alors mentalement son propre élan en une succession d’attitudes et de positions. Libre à lui de se figurer, en travaillant l’enchaînement des figures, que c’est la flexion des genoux ou tel mouvement de l’épaule qui, en se transmettant de proche en proche à la main, font mouvoir l’épée vers sa cible. A défaut de souplesse, il y gagnera peut-être en exactitude. C’est ainsi qu’il faut s’exercer ; mais il ne faut pas oublier de sentir. On raconte que le baron de Jarnac s’était préparé au duel en louant les services d’un maître d’arme italien ; mais l’essentiel du « coup » aura consisté à le placer au moment propice. D’ailleurs, la démarche raide de l’analyse ne serait pas si efficace si l’habitude contractée au cours d’une longue pratique ne conférait à l’intelligence une sûreté proche de l’instinct. Ces deux mouvements qui marchent d’ordinaire en sens contraires sont tout près de coïncider lorsqu’il arrive à l’escrimeur d’inventer dans le feu de l’action une nouvelle parade, une nouvelle manière de toucher – et je crois qu’il y a de l’invention dans les sports comme dans les arts. » Extrait « Lettres de Bergson à Deleuze »

Ueshiba Moriheï, Tamura Nobyoshi

4 Commentaires

  • si on commence à introduire BERGSON dans le Kishinkai je signe des deux mains (sic)…. on pourrait aussi rajouter que grâce aux acquis de la mécanique quantique, partir de la pointe de l’épée vers l’homme ou de l’homme vers la pointe c’et la même chose…les deux ne s’opposent pas…. ils sont partie prenante d’un même phénomène ou plutôt d’un même champ….. de bataille (resic)
    c’est l’approche intellectuelle étroite et rationnelle qui crée la différence, la même qui nous enferme dans une forme donnée et disons le, dans le confort douillet qu’elle nous procure surtout en France
    l’aikido n’y fait pas exception comme le démontrent les fréquents articles d’alex et de léo…..quant à savoir – je rebondis- si c’est un professionnel qui saura montrer la différence, je parierai plutôt sur un amateur éclairé qui s’analyse et se comprend, accepte de se tromper et de se remettre en cause, recommence encore et encore et balaie tous les doutes d’un grand éclat de rire… qu’on ne demande qu’à partager !
    La Voie est Une mais les chemins sont nombreux.

    • Bonsoir Pascal,

      Merci pour ta lecture et ton complément d’informations 🙂 (et toutes mes excuses pour le retard de ma réponse –‘). Pour ce qui est de la mécanique quantique, je t’avoue n’être que très peu informer sur le sujet pour rebondir, mais je n’hésiterais pas à y jeter un coup d’œil et pourquoi pas en parler de vive voix lors de notre prochaine rencontre :-).

      En te souhaitant un bon rétablissement et un agréable weekend,
      Amitiés.
      Alex

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