Ukemi par Tamura senseï: mobilité, aisance et légerté

Ukemi est un terme japonais composé du terme uke, tirant sa source de Ukeru, recevoir, et de mi, le corps. Il désigne donc généralement la chute d’uke qui reçoit la technique avec son corps. En outre, il constitue l’une des bases de l’apprentissage concourant au développement des qualités d’un budoka. Il est d’ailleurs un très bon indicateur du niveau de maîtrise corporelle d’un adepte.

Je vous propose donc de visionner cette vidéo de Tamura senseï, présentant deux façons de réaliser les ukemis,  lors de stages ayant eu lieu en 2007 et 2009. Il avait alors 74 ans puis 76 ans.

Ukemi, de la chute passive à la chute active

Dans le monde des koryus, la chute relève généralement plusieurs fonctions, celle de se préserver lors d’amenées au sol mais également celle de s’échapper d’une technique, en annuler les effets et dans le meilleur des cas retourner le mouvement adverse. Malheureusement, l’étude des ukemis est souvent superficielle permettant rarement les effets que nous sommes censés rechercher. Les raisons sont bien souvent:

– que nous nous arrêtons à une conception basique de celle-ci, souvent perçue comme une défaite, alors qu’à haut niveau elle est source de victoire.

– que nous travaillons rarement sur un sol dur, ce qui nous permet une grande marge d’erreurs. Les praticables et tatamis d’aujourd’hui absorbent en grande partie le choc du corps sur le sol, ce qui minimise notre réel besoin d’approfondir la chute.

Dans la vidéo, proposée ci-dessus, j’ai apprécié le travail de Tamura senseï dans le sens où on perçoit, derrière ses mouvement félins, une maîtrise fine de son corps dans l’espace à chaque moment de la chute accompagné d’une mobilité et d’une légèreté  fabuleuses.

A l’instar de la refonte de l’utilisation du corps, en vue d’optimiser son efficacité quel que soit notre avancé dans l’âge ou notre condition physique, la chute devrait pouvoir se pratiquer sans perte d’efficacité tout au long de notre vie (sauf graves soucis de santé). Des adeptes tels que Tamura senseï ou Kuroda senseï en sont de bons exemples.

 

Evaluer son niveau

Avant d’aller plus loin dans le sujet, je vous propose un ensemble de questions, non exhaustives, qui vous permettront d’évaluer votre niveau dans l’étude des Ukemi:

– Vous sentez vous à l’aise avec les ukemi?

– Avez-vous l’impression de généralement subir vos chutes?

– Est-ce que la chute est un élément agréable pour vous et votre corps?

– Vous sentez vous capable de chuter sur un sol dur (parquet, carrelage, béton) sans vous blesser?

– Êtes vous capable de chuter sans avoir besoin de frapper le sol? De passer aisément d’une chute plaqué à une chute sur place selon votre volonté?

– Êtes vous capable d’annuler l’effet technique de votre partenaire au point de ne sentir aucune contrainte? Voire gêner votre partenaire dans son travail?

– Êtes vous capable de chuter dans un espace restreint? ( pas plus d’une longueur de tatami pour commencer, puis pas plus d’une largeur de tatami )

– Vous sentez vous capable d’adapter vos chutes, en cours d’action, en une fraction de seconde (direction, hauteur etc…) en cas d’imprévus?

– Vous sentez vous capable de chuter à n’importe quel moment, quels que soient les imprévus adversaires, sans avoir besoin de rajouter un pas de préparation ou autres gestes parasites?

– Pour finir, vous sentez-vous capable de passer aisément d’un ukemi à un kaeshi?

Mobilité, aisance, conscience corporelle et légèreté

L’apprentissage des budos passe inexorablement par le corps et si les explications peuvent apporter des points d’éclaircissement, elles trouvent leurs limites dans les réflexions de l’élève. Ainsi, la priorité du débutant sera d’apprendre à chuter pour protéger son corps.

Une fois passer celle-ci, il s’agira de trouver le moyen de s’harmoniser au mouvement de tori pour passer d’une chute subit, contrainte, à une chute active. L’adepte développera alors progressivement la capacité à être dans le temps, sentir la direction du mouvement, minimisant au maximum les effets techniques d’aïté. Tori  pourra alors augmenter l’intensité sans risque de blessures ou de douleurs aiguës pour uke.

L’élève capable de s’harmoniser s’orientera ensuite progressivement vers une adaptation instantanée de son corps aux mouvements adverses sans passage par la conscience. Lui permettant par la même occasion, de libérer son esprit pour commencer l’étude de kaeshi waza.

L’étude poussée à son  extrême, permettra alors à l’adepte, dans une dernière étape, de se fondre dans le mouvement, au point d’avoir un infime et imperceptible temps d’avance, lui permettant de perturber le travail de tori. Tori aura une impression de vide dans les mains. Uke aura ainsi la possibilité de retourner le mouvement avant de toucher le sol. Dans cette dernière étape, les rôles de tori et uke tendrons vers une confusion et on se demandera qui dirige le mouvement?

Bien sûr il s’agit d’un résumé bref de différentes étapes, qui ne permettront à l’élève de progresser que s’il s’en donne les moyens. Mais pour cela pas de secret, il faudra répéter encore et encore pour que le corps trouve mobilité, aisance, légèreté. Mais cela ne suffit pas, le tout devra être guidé par une remise en question constante de son travail et un désir sans failles de progresser à chaque moment de l’entrainement, même lorsque nous sommes uke.

 

7 Commentaires

  • Jean Luc Dureisseix.

    Konnichiwa Alex,
    je suis d’accord dans l’ensemble sur ce que tu viens d’écrire et sur la progression. Mais à ton avis croît-tu que l’on puisse faire la même pratique et la même progression dans le cadre d’un randori de judo ou du ju jutsu.? Ce n’est pas pour rien que les ukemi ont été modifiées dans ce cadre de pratique et sont très loin de celles qui étaient pratiquées dans les Koryu et dont certaines sont encore pratiquées en Aikido.
    Mata ne.
    Jean Luc.

    • Konbanwa Jean Luc,

      Je t’avoue que je reste sceptique quant à la possibilité d’utiliser cette forme de pratique des Ukemi dans le cadre d’un randori de judo ou de ju jutsu (peut-être est-ce lié au règlement?) . Après il y a peut-être une recherche à faire au niveau des règles mises en place en randori.

      Actuellement, j’utilise dans mes entraînements personnels une forme de randori où l’idée est de garder une certaine forme de souplesse dans le rapport d’opposition. L’idée est d’apprendre à percevoir quand nous sommes en retard, en opposition, en harmonie etc… Dans cette forme de randori il n’y a ni gagnant, ni perdant sauf s’il y a opposition au mouvement. On possède 2 « jokers », c’est-à-dire qu’on reçoit un avertissement dès que l’on s’oppose pour contrer, plutôt que suivre pour retourner. Au troisième avertissement le randori s’arrête et celui en faute va réaliser une centaine d’ Ukemi avant de pouvoir revenir travailler en randori. Mais cela demande de mettre l’ego de côté et on rejoint en quelque sorte l’étude des Kyoheï randori. Par contre, on est loin d’un randori classique.
      Je ne suis absolument pas contre l’idée de s’opposer pour retourner mais il s’agit à mon avis d’un dernier recours, lorsque nous sommes en retard et que nous n’avons plus de solution. Ce que nous faisons assez naturellement en réalité lorsque nous sommes en difficulté. Je préfère donc mettre l’accent sur la capacité à suivre et s’adapter.

      Dans tous les cas, étudier les ukemi selon la progression proposée dans l’article, ne peut à mon avis être qu’un plus pour l’ensemble des pratiquants quel que soit leur forme de pratique. Je pense que c’est un bon moyen de développer légèreté, mobilité corporelle et sensibilité quant au travail adverse.

      Mata ne,
      Alex

      • Jean Luc Dureisseix.

        Konnichiwa Alex,
        n’oublies pas que dans le cas des randori de Judo et de certaines écoles de Jujutsu, c’est la victoire dans une situation d’opposition qui est recherchée et la force est souvent (toujours) utilisée pour obtenir cette victoire. On est très loin de l’idée d’origine du randori mais c’est ce qui est le plus pratiqué dans beaucoup de dojo. Cela a d’ailleurs amené une modification des Ukemi et aussi dans la texture des Tatami. Ces nouveaux Tatami d’ailleurs sont devenus de vrais cauchemars pour les genoux et pour les déplacements! Ta forme de travail pour le randori est très bonne et c’est tout à fait ce qu’il faut rechercher en Kyoei Randori sans tomber dans des techniques irréalistes ou utopiques! Mais il est aussi important de travailler de cette façon contre un adversaire qui s’oppose à nos actions et n’accepte le Kake que lorsqu’il ne peut plus s’opposer ou contrer et accepte ainsi sa « défaite ». Il y a bien sûr changement de rôle. Après, il est possible de faire le randori comme tu le décris et de bloquer au dernier moment si la technique n’est pas correcte mais cela ne se pratique pas dans la façon que tu indiques et cette forme de travail, ne peut être abordée que par des pratiquants ayant suivi la progression et qui sont d’un bon niveau de compréhension. Sinon on tombe très vite dans le cadre de la compétition qui n’est pas le sujet de l’étude.
        Mata ne
        Jean Luc

      • Konbanwa Jean Luc,

        Tu soulèves l’un des problèmes des tatamis d’aujourd’hui qui ne sont pas idéal pour l’étude et les articulations. Pour paliers à ce problème, j’ai installé ceux du dojo directement sur le carrelage, ce qui tend à rendre la surface plus ferme et moins indulgente aux chutes plaquées :-). Pour ce qui est des randori, je pense aussi qu’il est important qu’à un moment cela puisse évoluer sur un travail libre avec notion d’opposition. Toutefois comme tu le précises il est nécessaire que les pratiquants aient suivi la progression pour pouvoir garder une qualité de travail et ne pas tomber dans les travers de la compétition. C’est notamment l’une des raisons qui me font aujourd’hui penser que le travail livre avec opposition ne doit être réservé qu’à des élèves ayant atteint un certain niveau dans la pratique proposée. Avant il me semble plus porteur de proposer une progression et divers étapes pour aboutir à ce travail.

        Mata ne,
        Alex

      • Jean Luc Dureisseix.

        Konbanwa Alex,
        entièrement d’accord avec toi!
        Le travail libre avec opposition ne doit pas être négligé sinon on passe à côté d’une partie importante de la formation d’un adepte si on désire que celle-ci soit complète. Après, chaque école ou méthode a (ou devrait avoir) sa propre progression pour arriver à ce genre de travail.
        Mata ne.
        Jean Luc

      • Oui tout à fait chaque école à sa propre méthode. L’important c’est qu’il y est une logique de construction pour amener les élèves à une mise application concrète du travail proposé dans l’école et finalement les amener à une expression libre.

        Mata ne,
        Alex

  • Ping : A lire en novembre 2017 – NicoBudo

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