L’aïkido en perte de vitesse: au-delà des chiffres

En quelques décennies, grâce à un effort constant de communication et de démocratisation de la part de Kishomaru Ueshiba et générations suivantes, l’aïkido a connu

une popularité considérable au point d’être aujourd’hui l’une des disciplines d’origine japonaise souvent citée par les néophytes (aux côtés du judo, du karaté et du kendo). Cependant l’âge d’or de l’aïkido n’est plus. On observe aujourd’hui, au-delà des effectifs, une baisse d’intérêt pour cette activité. Malheureusement, ce n’est pas un cas spécifique à la France et cette problématique inquiète également  au-delà de nos frontières:

Au-delà des chiffres

Si chaque discipline d’origine japonaise a pu briller du temps de son fondateur et les premières générations de successeurs, il est intéressant de constater qu’une majeure partie d’entre-elles voit aujourd’hui leur effectif réduire progressivement. Destinées à un public de plus en plus restreint, elles ne répondent tout simplement plus aux codes socioculturels et attentes d’un public de  non initiés.

Alors oui, nous pouvons dire qu’il y a toujours eu des phases avec et des phases sans, oui nous pouvons dire qu’une baisse générale des effectifs n’est pas forcément un mal et permettra peut-être un enseignement plus qualitatif… Toutefois il est important de ne pas ce cacher derrière ces constats car, au-delà des effets de mode avec lesquels nous ne pouvons lutter, cette perte de vitesse révèle à mon sens des problèmes bien plus profond.

On peut bien sûr changer de stratégie de communication, modifier certains aspects de la pratique pour attirer un public jeune avide de sensations… mais si cela fonctionne est-ce que ce sera porteur à long terme? Une fois passé la porte du dojo, au-delà du vernis publicitaire, il y a peu de chances que nous maintenions l’illusion. On peut bien sûr rester spectateur en repoussant la faute sur un « public volatil incapable de s’investir et comprendre la profondeur de l’aïkido » toutefois ce serait adopter une attitude de supériorité qui me semble contraire au principe de l’aïkido. Malheureusement le constat est là, l’aïkido est une belle école mais c’est aussi l’une dont l’attitude de supériorité et le manque d’ouverture m’ont le plus interpellé. Effectivement, il n’est pas toujours évident d’en comprendre la profondeur mais le problème vient-il d’eux? Ou de nous?
De nombreuses disciplines attirent les jeunes et remplissent bien plus d’objectifs aux valeurs éducatives que l’aïkido. Pas qu’elles soient meilleures mais parce que l’élève apprend par la pratique, l’engagement, la responsabilisation, l’autonomie, l’investissement, l’échange etc… Il découvre l’importance de ses valeurs avec le temps et ne se retrouve pas noyé dans un flou artistique de discours philosophiques souvent en désaccord avec ce qui est démontré. Personnellement, j’ai la candeur de croire que chacun peut avoir accès à une compréhension profonde de notre discipline, quelle que soit la part d’individualité. A nous de trouver le moyen de mener les élèves à les découvrir et de les motiver sans les juger. La base de l’enseignement n’est-il pas de s’efforcer de tirer l’ensemble des élèves vers le haut quel que soit leur profil? Si c’est une tâche difficile, c’est un effort nécessaire. Là est le fardeau de l’enseignant, donner du mieux qu’il peut tout en se remettant en question chaque jour.

On peut être d’accord ou non avec les propos avancés dans la vidéo ci-dessus, toutefois j’ai apprécié le contenu dans le sens où le réalisateur ne se contente pas de faire un constat mais ose remettre sa discipline en question pour trouver des éléments de réponse.

Aperçu de discipline à la mode

Aujourd’hui l’essence des budos se voit disparaître progressivement du paysage, soit parce que:

– leurs pratiquants s’accommodent aux envies et références du public, en intégrant par exemple la dimension sportive ou la « self-défense » (qui rend peut-être service aux chiffres au détriment de la qualité des pratiques)

-soit parce qu’elles restent figées et ne sont donc plus à même de concurrencer les méthodes fleurissantes sur le marché.

Les pratiques fonctionnant aujourd’hui, au-delà des effets de mode en tous genres et de leur stratégie commerciale, arborent également des atouts disparaissant/inexistant dans nos pratiques:

– que l’on soit fan, ou non, des méthodes et moyens employés, leur discours est toutefois en accord avec ce qu’il propose. Malheureusement en aïkido, combien d’élèves ont franchi la porte du dojo suite aux belles paroles de l’enseignant, pour finalement se retrouver dans un flou complet entre un discours charmeur qui ne se traduit pas en pratique? Qui n’a jamais vu un gradé en difficulté face à l’attaque d’un pratiquant venu d’ailleurs et lui dire « ton attaque n’est pas correcte… ». Notre pratique est avant tout corporelle… Et si philosophie il y a, le tout doit se traduire dans l’action, non en cherchant à se justifier derrière de jolis discours ou en repoussant la faute sur la méconnaissance d’autrui. Les grands experts que j’ai rencontrés n’avaient pas besoin de mots pour convaincre.

Conséquence possible: les élèves ne sont pas dans un flou artistique où le discours est en décalage avec les démonstrations pratiques. L’enseignant doit être capable, dans la majorité des cas, de montrer le travail de l’école sans avoir recours à une leçon théorique, souvent mystificateur pour le néophyte.

– elles s’inscrivent dans une évolution constante de leur enseignement en prenant en compte les besoins, références et modes de fonctionnement des jeunes générations. Mais bien plus encore, elles s’inscrivent dans une recherche constante, n’hésitant pas à sortir de leur microcosme pour voir ce qui se fait ailleurs et enrichir leur pratique. Un élève me signalait il y a quelque temps: « en faisant quelques recherches sur internet, j’ai été très étonné de voir le manque d’humilité et d’ouverture qui transparaît dans les discours pour une discipline mettant en avant les notions de paix/harmonie/respect ». Malheureusement, c’est un fait. La plupart des grands adeptes du passé ne se cantonnaient pas à la pratique unique d’un art et faisaient sans doute bien plus preuve de curiosité que nous.

Conséquence possible: les élèves se retrouvent en face d’enseignants qui sont avant tout des chercheurs et pratiquants. Rien de plus motivant pour un élève de voir son enseignant étudier, progresser. L’enseignant n’est pas vu comme détenteur d’un savoir ultime mais comme un adepte compétent en évolution constante.

– Elles favorisent également le développement d’un réseau d’experts, où le vécu, les recherches, l’investissement et les qualités techniques passent bien avant l’âge ou le grade affiché. Les anciens partagent les tatamis avec les jeunes générations, sans chercher à s’implanter comme leur supérieur, en valorisant leur progrès, leurs démarches.

Conséquence possible: les jeunes générations ne se sentent pas dénigrées par les anciens et le statut « d’expert » n’est pas perçu comme un saint Graal gardé sous clé par un noyau restreint mais comme un statut mérité et légitime. Cela peut créer une dynamique positive qui encourage les jeunes à persévérer dans leur recherche, les motive et leur permet de faire leurs preuves aux côtés des anciens. Les experts imposent alors naturellement le respect par leurs qualités techniques mais aussi par leur capacité à s’ouvrir à eux. Lors d’un stage à Brive, j’ai le souvenir d’entendre Mochizuki senseï échanger avec des enseignants et élèves sur leurs nouvelles découvertes, les expériences qu’ils ont eues dans d’autres disciplines, pour continuer de nourrir ses réflexions. Je revois encore le plaisir dans les yeux de ses interlocuteurs, se voyant valorisés et encouragés dans leurs démarches par cet homme dont l’expérience et la bienveillance imposent le respect et l’envie.

« Pour les futurs enseignants, je suggérerais de privilégier l’esprit de recherche, avancer avec la progression des connaissances et surtout cultiver ouverture d’esprit et humanisme » Mochizuki senseï

Stage de Mochizuki senseï, Paris 2017. Poto de Shizuka Tamaki

 

Avancer, chercher et s’ouvrir  

Les maîtres du passé nous ont légué un trésor, fruits d’une vie de recherche, d’essais, d’erreurs, de trouvailles, en pérennisant l’esprit originel des pratiques guerrières: celui de s’inspirer et s’enrichir continuellement. En outre, si nous souhaitons nous inscrire dans leurs pas, il convient d’adopter le même cheminement à partir de ce qu’ils nous ont transmis et les connaissances d’aujourd’hui. L’aïkido possède  l’ensemble des éléments concourant à la formation d’un vrai budoka. Toutefois, il semble plus qu’important de retrouver cet esprit d’ouverture et ne pas se cloisonner dans un savoir immuable sous prétexte d’une tradition illusoire.

Je reste certain que nous n’avons pas besoin de rentrer dans le monde de la compétition car c’est l’une des richesses de notre discipline, toutefois nous devons nous efforcer de:

– rester des pratiquants avant d’être des enseignants. A mesure que nos heures entraînements diminuent, nos capacités diminuent. Les compétences ne sont jamais vraiment acquises et il faut les entretenir. Enseigner est une étape de progression toutefois elle ne doit pas se faire au détriment d’une étude et d’un travail constant.

– garder ouverture vis à vis des jeunes générations et reconnaître leurs qualités. Mettre notre ego de côté en ayant à l’esprit qu’ils peuvent aussi nous apporter dans notre évolution. Personnellement, j’estime apprendre énormément de mes élèves. En outre, je suis plus qu’heureux de les voir devenir autonome, avoir des réflexions qui m’interpellent, me questionnent et m’aide en retour à avancer. Qu’on le veuille ou non, l’âge n’est pas un critère de niveau. J’ai croisé de nombreux jeunes dégoûtés par leurs enseignants, ayant un niveau et une démarche remarquable mais montrés du doigt parce qu’ils osaient sortir du moule, parce que soi-disant « potentiellement trop jeune pour comprendre », etc…

– proposer une pratique qui allie le geste à la parole pour regagner de la crédibilité. Nous sommes des pratiquants avant tout! Non des philosophes…

– s’ouvrir aux panels d’activités aujourd’hui existantes. Chacun possède ses spécificités, ses domaines de compétences et nous trouverons bien plus de richesse dans l’échange qu’en restant chacun dans notre coin.

– en poussant les élèves à leur meilleur niveau et en espérant qu’il nous dépasse un jour. Plus le niveau de nos élèves sera élevé plus l’enseignant progressera en retour. Cependant nous devons leur donner les outils de s’investir et chercher par eux-mêmes sur le long terme. Nous ne serons pas toujours à leurs côtés.

– accepter les divergences d’opinions car chacun à ses sensibilités. Les goûts et les couleurs appartiennent à chacun et c’est certainement ici que se trouve la richesse au quotidien, dans nos ressemblances et divergences.  Après, à chacun de faire ce qui lui semble bon pour lui. Personnellement, je préfère un élève qui quitte le dojo car il trouve ce qui lui correspond ailleurs qu’un élève qui reste par attachement ou par crainte de blesser dans mon amour-propre… Le principal est qu’il trouve sa voie, s’épanouisse et soit heureux.

« Pour les futurs enseignants, je suggérerais de privilégier l’esprit de recherche, avancer avec la progression des connaissances et surtout cultiver ouverture d’esprit et humanisme » Mochizuki senseï. Photo de Shizuka Tamaki

 

Pérenniser et oser apporter sa pierre à l’édifice  

Les traditions martiales ont survécu jusqu’à aujourd’hui parce qu’elles nécessitaient une adaptation constante aux contextes et évolutions d’époque. Ce qui était vrai en 1400 ne l’était plus vraiment en 1700 comme elle ne l’est plus aujourd’hui. Les adeptes les rendaient vivantes à force de recherche, de pratique et de considération du monde qui les entoure. Bien sûr nous ne pratiquons plus pour aller sur le champ de bataille, cependant leur but n’étaient pas la formation d’un adepte cloisonné dans un savoir immuable et arriéré, mais certainement plus la formation d’un homme autonome capable de s’adapter et continuer le développement de la voie qui lui avait été enseignée. C’est là l’une des bases de l’évolution et de la transmission.

Je n’ai bien sûr aucune solution miracle à proposer, seulement des pistes de réflexions. Chacun aura sans doute son avis sur la question, ses propres pistes de recherche, toutefois la vie c’est le mouvement, les budos sont aussi le mouvement. Alors osons rester libre, osons faire des erreurs, expérimentons et n’hésitons pas à échanger avec curiosité, bienveillance, tolérance, quelles que soient nos divergences.

« Ne pas ajouter l’ignorance moderne à l’ignorance du passé, mais l’intelligence d’aujourd’hui à celle d’hier. » Mochizuki senseï

« Je nourris l’espoir qu’ils sauront pérenniser les fruits de mon travail et maintenir le Yoseikan Budo en constante évolution, comme le veut la vraie tradition des arts martiaux » Mochizuki senseï

« L’aïkido ne s’apprend pas, il se pratique », Tamura senseï

Osons rester libre, osons faire des erreurs, expérimentons et n’hésitons pas à échanger avec curiosité, bienveillance, tolérance, quelles que soient nos divergences. 

Moment de partage entre Mochizuki Senseï, Nocquet senseï et Tamura Senseï

Pour aller plus loin: 

« L’Aïkido en France : quelques éléments d’une évolution démographique », part 1 / part 2 par Emmanuel Bertranhandy

« Chute mondiale de l’intérêt pour l’aïkido », par Léo Tamaki

Interview d’Hiroo Mochizuki: s’ouvrir au monde, un élément fondateur des budos

Au cœur des budos: adaptation, ouverture et humilité par Hiroo Mochizuki

« … j’observe avec tristesse (…) les traditionalistes qui bloquent toute tentative de modification au nom d’un concept de tradition illusoire, entraînant dans leur sillage nombre d’occidentaux bercés par le mythe et rassurés par la présence de traceurs immuables…», par Hiroo Mochizuki

« L’aïkido ne s’apprend pas, il se pratique. Tamura senseï »

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15 réflexions sur “L’aïkido en perte de vitesse: au-delà des chiffres

  1. Konnichiwa Alex, je ne puis qu’être d’accord avec ton analyse qui d’ailleurs ne concernent pas que l’Aikido mais bien l’ensembles des disciplines dites « traditionnelles » et qui touchent nettement moins les disciplines modernes à tendance sportive. Il y a beaucoup à apprendre de chacune de ces conceptions pour construire sa propre pratique correspondant à notre niveau de compréhension actuelle et qui est susceptible d’évoluer et de changer complètement. Mais il ne faut pas oublier que l’être humain est une créature d’habitudes et qu’il est très difficile de le bousculer dans ses habitudes et certitudes surtout s’il doit sortir de sa zone de confort et affronter l’inconnu. Heureusement, il y a encore des gens qui aiment bien bousculer tout cela!
    Mata ne.
    Jean Luc

    • Konbanwa Jean Luc,
      Merci pour ton retour. Je partage également ton avis sur le fait que cela ne concerne pas seulement l’aïkido. Malheureusement je crois que le piège est de se reposer sur nos acquis en pensant détenir La vérité. A nous de nous efforcer de nous remettre en question perpétuellement et nous ouvrir aux autres :-). Cela me rappelle un propos tenu par Mochizuki senseï au cours d’un repas, lors du dernier stage à Paris: « Vous avez la chance d’être libres et vivre dans un pays de libertés. Il faut garder votre liberté! Je trouve dommage que les gens s’investissent autant dans une pratique pour finalement s’y enfermer ». (Je publierai prochainement un post sur les quelques échanges que nous avons eu avec lui 😉 )
      Mata ne,
      Amitiés.
      Alex

      • C’est des propos qu’il nous a dit souvent. Malheureusement en France, souvent nous ne voyons pas notre chance de vivre dans un pays libre relativement calme, trop obnubilés par notre petit confort matériel.
        Il me tarde de lire les échanges que tu as eu avec lui!
        Mata ne.
        Jean Luc

  2. Bonjour.
    Merci de point de vue, un peu plus creusé que certains articles que j’ai déjà lu sur la baisse de la popularité ou de l’attrait de l’aïkido.
    Une remarque : tu fais référence à plusieurs reprises aux jeunes, à la jeunesse, comme s’il s’agissait de la cible majeure d’une politique visant à reconquérir les cœurs. Outre qu’il est difficile de définir ce qu’est un jeune, et surtout à quel moment on ne l’est plus, il me semble que pour des disciplines non compétitives, ou la recherche de la performance n’est pas l’objet premier, il ne faut pas se cantonner à cette cible.

    My 2 cents

    Camille

    • Bonsoir Camille,

      Tout d’abord merci beaucoup pour ta lecture et ton retour fort intéressant. En effet, les termes « jeunes », « jeunesses » etc… restent assez vagues. Le thème est très vaste et il mériterait plusieurs posts pour pouvoir rentrer en profondeur dans le sujet. C’est un choix de traitement du sujet pour exposer mon sentiment et quelques réflexions actuelles, qui ne sont bien sûres qu’un avis personnel.
      En outre, je te rejoins entièrement et crois également au fait qu’il est important de ne pas se cantonner à une seule cible. Il serait à mes yeux dommageable que cela se fasse au détriment d’autres catégories d’élèves. Toutefois pour reprendre les propos de Micheline Tissier  » Les ados c’est le futur » (source: https://nicolaslorber.com/2017/11/16/dix-questions-a-micheline-tissier/). Personnellement, j’emploie le terme « jeune » dans un sens plus large mais reste que les jeunes générations sont les pratiquants de demain. Il me semble donc important de ne pas les oublier :-).

      Bonne soirée,
      Cordialement.
      Alex

  3. Merci de cet article très intéressant.

    J’aimerai apporter ma contribution à partir de ma modeste expérience.
    Pour situer les choses, j’ai pratiqué l’aïkido régulièrement jusqu’au 1er kyu et je pratique actuellement le karaté (shodan) et le judo (1er kyu). Il m’arrive aussi de faire occasionnellement de l’aïkido dans mon ancien club.

    Je pense comme vous que l’aïkido n’a pas besoin de la compétition. Néanmoins certaines formes de travail y auraient peut-être un intérêt. Je pense en particulier au randori (combar «  libre ») et au shiai (test d’efficacité).

    Le randori se pratique en karaté et en judo mais je me focaliserai sur l’aspect judo. Le randori permet d’essayer de mettre en application les techniques vues lors de l’enseignement technique.

    Le shiai pour qui n’en a pas fait peut apparaître comme une « compétition de grade ». Il faut plutôt le voir comme un test d’efficacité. Le but n’eta pas de se mesurer à l’autre mais d’évaluer l’efficacité des techniques qu’on croit maîtriser.

    • Bonsoir Vincent,

      Merci pour ton retour et ton intéressante contribution. En tant qu’ancien compétiteur de Judo et Yoseïkan Budo, je rejoins ton avis sur l’intérêt du randori dans la formation du budoka.
      Malheureusement, le terme randori est souvent mal vu en aïkido pour plusieurs raisons. La première est que peu d’enseignants en ont fait l’expérience ou ont eu une expérience sportive qui ne correspond pas réellement aux codes de notre pratique. Il y a également le fait que les randoris que l’on voit habituellement, d’un regard extérieur, permettent rarement de mettre en avant le travail proposé en aïkido. L’une des difficultés à mon sens est que chaque forme de randori à ses spécificités et que les règles que l’on y instaure orientent les possibilités des élèves. Intervient en plus le niveau de compréhension des élèves.

      Personnellement, j’ai depuis cette année mis en place un cours spécifique « randori » avec mes élèves. C’est un cours où on expérimente, teste, mais la difficulté reste que cela ne se fasse pas au détriment des principes de l’école. A l’heure actuelle ce qui fonctionne le mieux avec mes élèves (avancés comme débutants) est le randori d’entraide, également utilisé en Yoseikan Budo. On met l’accent sur les principes de l’école et l’adaptabilité. Cependant nous ne le faisons pas pour tester une technique en particulier car je pars du principe qu’elle doit être créée dans l’instant en fonction des réactions du partenaire. Est-ce que cela aboutira à quelque chose de concret? Je ne sais pas mais je crois qu’il est important d’offrir plus de marge de liberté et d’incertitude aux élèves en proposant des situations demandant de l’adaptabilité. Après est-ce que cela doit se faire avec tous les élèves? Je pense qu’il faut laisser le temps aux débutants d’apprendre les bases avant de leur proposer ou sinon un ancien doit leur servir de partenaire pour les guider dans la bonne direction.
      Je reste convaincu que la pratique doit nous amener à une expression libre car comme le précise Hino senseï:
      « S’adapter à tout changement est également important dans l’application du budo. La réalité du Budo se compose de trois conditions d’incertitude:- vous ne savez jamais combien il y a d’adversaires, – vous ne savez jamais quel type d’arme les adversaires vont utiliser – et vous ne savez jamais quand l’adversaire va attaquer. Dans n’importe quelle condition, rien n’est certain. Par conséquent, si votre esprit est rigide et rempli de notions préconçues, vous avez très peu de chance de survivre. Par exemple, si vous avez décidé que l’ennemi est seul et que son arme est une lance, votre vie serait immédiatement en danger s’ ils s’avèrent être trois avec une lance, une épée et un arc avec des flèches. Pour le dire d’une manière différente, il est toujours nécessaire de penser sous un angle différent. Je soupçonne que le dicton « Itsuku wa shi, itsikazaru wa sei » (être focaliser sur quelque chose mène à la mort, ne pas le faire signifie la vie) provient d’une situation comme décrite ci-dessus. »
      (source: https://alexgrzeg.wordpress.com/2017/09/14/incertitude-et-liberte-la-faculte-dadaptation-au-coeur-des-budos/)

      Dans tous les cas, je crois qu’il est important de ne pas se figer dans un dogme, qu’il faut rester libre d’essayer, expérimenter, quitte à se tromper et apprendre de ses erreurs pour avancer :-).
      En te souhaitant une bonne soirée et une bonne pratique,
      Alex

  4. Bon article merci

    pour résumer: il faut proposer de la transversalité pour lutter contre la concurrence de la mixité. La différence ?? le fond.
    C’est et cela a toujours été la démarche d’Hiroo Mochizuki. Travailler sur les passerelles entre les différents domaines d’action. Montrer à nos élèves les points communs. Et en effet tester en randori.
    Hiroo Mochizuki nous apporté plus qu’un art martial il nous a donné une méthode d’analyse, une grille de lecture du Budo. Même si je ne suis plus dans cette école je continu a travailler selon cette méthode.

    Xavier

    • Bonsoir Xavier,

      Merci pour ton retour et ton partage d’expérience. Mochizuki senseï est vraiment une personne incroyable tant sur le plan pratique qu’humain. Il fait partie de ses maîtres qui n’ont pas besoin de mots pour montrer l’exemple et incarne au quotidien les principes mis en avant dans son école. Un grand homme et un exemple à suivre, qui comme tu le précises à donner une méthode d’analyse concrète pour tout budoka :-).

      En te souhaitant un bonne fin de journée,
      Au plaisir,
      Alex

  5. Pingback: A lire en novembre 2017 – NicoBudo

  6. J’avais promis d’arrêter d’embêter Léo mais je ne l’ai pas fait concernant ses élèves ;-).

    Un article de plus sur la fin de l’Aïkido.

    Pour ma part je suis aussi persuadé que le problème de l’Aïkido n’est pas un problème d’image ou de communication, mais bien un problème de fond qui se répercute sur l’image de la pratique.

    Je crois qu’à l’ère du matérialisme qui caractérise notre époque, avec ses bons et mauvais cotés, toute pratique martiale à tendance idéaliste mais se réclamant d’une certaine efficacité martiale n’a que peu de chances de faire florès.

    Vous aurez compris que l’Aïkido représente pour moi l’archétype de la pratique martiale idéaliste, qui fétichise à peu près tout ce qu’elle touche : technique, étiquette, vêtement, histoire etc pour les placer dans une sorte d’arrière monde intouchable.

    Je crois que ce qu’il y a à faire pour les réformateurs courageux de la discipline (mais on peut se demander sérieusement s’il ne s’agit pas d’une forme de témérité voire d’inconscience, tant le poids de l’histoire est fort et tant OS lui même à fortement contribué à la merde dans laquelle se trouve la discipline de nos jours et tant la culture japonaise avec tous ses attraits y contribue aussi à son niveau), serait de restaurer un peu de matérialisme dans la discipline. De lui faire garder les pieds sur terre quoi.

    Je crois qu’une des premières choses à faire serait de restaurer la capacité du cursus Aïkido à apprendre des habiletés concrètes et applicables et pas des savoirs fussent-ils corporels mais toujours théoriques. Les Aïkidokas ont trop de savoirs corporels applicables sur des partenaires soit « morts » soit consentant soit les deux, et trop peu d’habiletés réelles applicables sur des partenaires vivants et non consentants.

    Un boxeur a des habiletés réelles : quelqu’un qui ne connaît pas la boxe ne peut l’approcher son terrain. Idem pour un judoka, ou pour un jiujitsuka brésilien etc etc.

    Il devrait en être de même pour un Aïkidoka. La pratique devrait apprendre en une année ou deux des habiletés de base permettant à quiconque de pouvoir appliquer des bases sur une personne qui ne connaît pas l’Aïkido sans qu’il soit permis de dire : tu m’attaques mal, tu mets de la force ou je ne sais quelle billevesée. Après on pourrait rentrer dans les subtilités.

    Tant que la méthode d’entraînement et aussi le cursus technique (mais dans une bien moindre mesure, l’essentiel étant véritablement la façon dont on s’entraîne) ne permettront pas cela, je crois que l’Aïkido est voué à la disparition car ce ne sont pas les gens, le public qui sont idiots ou impatients ou que sais-je. C’est la discipline qui a menti effrontément sur ce qu’elle peut apporter, ce qui est scandaleux.
    Aujourd’hui, à l’inverse d’il y a 20 ans (et le JJB, MMA et consorts y sont sans doute pour beaucoup) on ne peut plus simplement se proclamer de l’efficacité martiale en disant vous verrez dans 20 ans ou en se drapant dans sa dignité offensée d’artiste martial trop puissant pour porter la main sur du vulgus pecus.

    A mon sens l’Aïkido est à la croisée des chemins. Soit il abandonne ses prétentions martiales et il ne change de ce fait que peu de choses à sa pratique, soit il les garde et une révolution est indispensable.

    • Bonsoir Christophe,

      Tout d’abord merci pour votre intéressant retour et toutes mes excuses pour le retard de ma réponse :-). Je vais reprendre point par point votre commentaire pour n’en oublier aucun 🙂

      « J’avais promis d’arrêter d’embêter Léo mais je ne l’ai pas fait concernant ses élèves ;-). »

      Pas de soucis XD

      « Pour ma part je suis aussi persuadé que le problème de l’Aïkido n’est pas un problème d’image ou de communication, mais bien un problème de fond qui se répercute sur l’image de la pratique.
      Je crois qu’à l’ère du matérialisme qui caractérise notre époque, avec ses bons et mauvais cotés, toute pratique martiale à tendance idéaliste mais se réclamant d’une certaine efficacité martiale n’a que peu de chances de faire florès.
      Vous aurez compris que l’Aïkido représente pour moi l’archétype de la pratique martiale idéaliste, qui fétichise à peu près tout ce qu’elle touche : technique, étiquette, vêtement, histoire etc pour les placer dans une sorte d’arrière monde intouchable. »

      Je suis entièrement d’accord et vous soulevez là un des nombreux problèmes des pratiques « à tendance idéaliste ». Personnellement, je ne trouve pas que la recherche d’un idéal soit un problème en soi puisque c’est en quelque sorte la recherche de chaque discipline (après quel idéal on recherche?). Le problème est à mon sens plus de l’ordre de l’idéalisation d’une discipline voire le fétichisme comme vous le précisez. Il y a à mon sens de nombreux facteurs à cela:

      – la compétition étant souvent vue comme un fardeau à l’origine de la dégradation des pratiques. Du coup nous avons trop souvent tendance à croire que parce qu’il n’y a pas de compétition en aïkido nous avons su conserver l’essence de la pratique. Ce qui est à mon avis totalement faux et participe à l’attitude supérieure adoptée par certains pratiquants vis-à-vis des autres disciplines. En découle, le sentiment de vérité qui nous laisse penser que nous n’avons rien à apprendre des autres disciplines… D’une discipline censée prôner l’ouverture, on bascule donc vers une pratique fermée et dénigrante vis-à-vis des autres.

      – Un manque notable d’approfondissement des connaissances culturelles de la part des enseignants qui dispensent leur croyance sans fondement. Pas plus tard que la semaine dernière, le deuxième enseignant d’un de mes élèves leur vantait les mérites du code du bushido…

      – Un attachement à un cadre et des supposées traditions (étiquette, tenue vestimentaire, grade, port du hakama etc…)

      – Un attachement plus que prononcé à des formes techniques plus qu’à des principes, qui finalement formatent plus qu’elles ne libèrent.
      -etc.. la liste est longue –‘

      « Je crois que ce qu’il y a à faire pour les réformateurs courageux de la discipline (mais on peut se demander sérieusement s’il ne s’agit pas d’une forme de témérité voire d’inconscience, tant le poids de l’histoire est fort et tant OS lui même à fortement contribué à la merde dans laquelle se trouve la discipline de nos jours et tant la culture japonaise avec tous ses attraits y contribue aussi à son niveau), serait de restaurer un peu de matérialisme dans la discipline. De lui faire garder les pieds sur terre quoi. »

      Effectivement, l’aïkido manque de matérialisme et on croise bien plus souvent de « beaux parleurs » aux phrases philosophiques préconçues que de bons pratiquants dont l’exemplarité se passe de mots. Après pour revenir sur OS, la question que je me pose est: est-ce que pour lui l’aïkido avait pour but de perdurer dans l’avenir? Est-ce que cela l’intéressait réellement? Quand on voit son implication et ses absences récurrentes du Kobukan sur la deuxième partie de sa vie… (cf article de Stanley Pranin « Ueshiba est-il le père de l’aïkido moderne? »)

      « Je crois qu’une des premières choses à faire serait de restaurer la capacité du cursus Aïkido à apprendre des habiletés concrètes et applicables et pas des savoirs fussent-ils corporels mais toujours théoriques. Les Aïkidokas ont trop de savoirs corporels applicables sur des partenaires soit « morts » soit consentant soit les deux, et trop peu d’habiletés réelles applicables sur des partenaires vivants et non consentants.
      Un boxeur a des habiletés réelles : quelqu’un qui ne connaît pas la boxe ne peut l’approcher son terrain. Idem pour un judoka, ou pour un jiujitsuka brésilien etc etc.
      Il devrait en être de même pour un Aïkidoka. La pratique devrait apprendre en une année ou deux des habiletés de base permettant à quiconque de pouvoir appliquer des bases sur une personne qui ne connaît pas l’Aïkido sans qu’il soit permis de dire : tu m’attaques mal, tu mets de la force ou je ne sais quelle billevesée. Après on pourrait rentrer dans les subtilités. »

      Je pense qu’il est également important de développer des capacités concrètes chez les élèves. Personnellement je ne crois pas au fait qu’un pratiquant puisse préserver s’il n’a aucune capacité réelle à « détruire ». Mais cela implique, de tester, sortir de sa zone de confort, s’ouvrir aux autres. Sans cela il y a peu de chances que les choses évoluent dans le bon sens. A mon humble avis, les principes de l’aïkido doivent passer par le corps, non par les mots. Parler d’harmonie c’est bien, mais dans du concret comment on fait? Tant que nous n’en sommes pas capables cela ne reste malheureusement que de belles paroles. S’harmoniser dans un cadre fermé est une chose mais je pense qu’il faut à un moment donner ouvrir le cadre aux élèves pour qu’ils continuent d’approfondir ce principe par exemple. Comme en vélo, apprendre à rouler sur un vélo avec des roulettes aux débuts et un adulte à côté, puis idem sans l’adulte, puis sans les roulettes avec aide de l’adulte, puis sans l’aide de l’adulte, puis sur un chemin, en montagne etc… Cela permet à mon sens de pousser continuellement l’approfondissement des principes. Cela implique également qu’Uke apprenne à attaquer correctement, puis s’engager dans l’attaque, pas seulement mimer une touche, puis attaquer avec engagement tout en développement la capacité à recevoir, s’adapter etc.

      « Tant que la méthode d’entraînement et aussi le cursus technique (mais dans une bien moindre mesure, l’essentiel étant véritablement la façon dont on s’entraîne) ne permettront pas cela, je crois que l’Aïkido est voué à la disparition car ce ne sont pas les gens, le public qui sont idiots ou impatients ou que sais-je. C’est la discipline qui a menti effrontément sur ce qu’elle peut apporter, ce qui est scandaleux.
      Aujourd’hui, à l’inverse d’il y a 20 ans (et le JJB, MMA et consorts y sont sans doute pour beaucoup) on ne peut plus simplement se proclamer de l’efficacité martiale en disant vous verrez dans 20 ans ou en se drapant dans sa dignité offensée d’artiste martial trop puissant pour porter la main sur du vulgus pecus. »

      Je suis d’accord, c’est facile de repousser la faute sur le public ou l’incompréhension des gens. Je crois qu’il est important de se remettre d’abord en question avant le public. Après comment amener les aïkidokas à se remettre en question? C’est un problème majeur. Comme le précise Léo dans l’un de ses articles, l’aïkido attire essentiellement des personnes qui ne sont pas prêtes à se mouiller… Quand je vois un gradé se venger sur un débutant, ou « l’engueuler » en lui expliquant comment attaquer parce qu’il s’est pris la main du débutant dans le visage… on touche le fond. Comme le disait un de mes enseignants, si on veut faire de la danse ce n’est pas au dojo qu’il faut venir. Malheureusement, l’aseptisation des pratiques amène ce genre de problème et donne le sentiment de maîtrise à des élèves qui n’ont aucune capacités concrètes, faute d’un mauvais enseignement.

      « A mon sens l’Aïkido est à la croisée des chemins. Soit il abandonne ses prétentions martiales et il ne change de ce fait que peu de choses à sa pratique, soit il les garde et une révolution est indispensable »

      Effectivement, sans accord du geste à la parole et inversement, il y a peu de chances que l’aïkido remonte la pente. Osons sortir des sentiers battus :-).

      En vous souhaitant une agréable fin de journée,
      Alex

  7. Pour compléter la réflexion, je me souvient de la réflexion d’un pratiquant d’aïkido (4ème D) qui m’expliquait que l’aïkido « est comme les mathématique, il ne trouve sa logique qu’en lui même ». Très réducteur non ? mais cela prouve bien un état d’esprit.
    Je pense plutôt que comme les mathématique l’Aïkido est une système qui trouve des applications dans plein d’autres domaines. Mais pour cela, il faut de l’ouverture d’esprit.
    On peu appliquer une forme Aïki face à n’importe qu’elle attaque, mais pour cela il faut travailler les interactions qui vont avec. Ce WE pour le Téléthon nous avons fait cause commune avec le club d’aïkido.
    Mon intervention a été basée sur 2 des attaques de la nomenclature d’aïkido a savoir tsuki et mae geri. Après un travail sur cible pour tester vitesse et envoi de puissance, nous avons travailler des formes aïkido face a des attaques «  » »réelles » » » Humm disons de plus en plus engagées. Et une fois la surprise passée et les habiletés mise en place, nous avons eu une application d’aîkido classique.
    Pour élargir le sujet nous avons juste abordés la problématique des attaques multiples à la fin.
    Comme quoi c’est possible

    • Bonjour Xavier,

      Merci pour ton retour. Pour revenir sur les mathématiques, je dirais que plus généralement l’aïkido pourrait être apparenter aux sciences expérimentales comme la physique. Sciences expérimentales dans le sens où il y a la nécessité d’un apprentissage commun comme socle et base de compétence (voire langage commun nécessaire à l’identité de la discipline), que l’on pourrait assimiler aux maths, et la partie « expérimentale » soumise à une évolution constante au fil des générations en fonction de l’évolution des recherches. Et je te rejoins entièrement sur la nécessité d’une ouverture d’esprit, qui est à mes yeux un fondamental au cœur de l’aïkido :-).
      Le travail que vous avez mis en place lors du weekend Téléthon est intéressant et je te remercie grandement de ton partage 🙂

      En te souhaitant une belle fin de journée,
      Alex

  8. Pingback: Aïkido: zone d’habitude, zone d’inconfort et capacités concrètes | Budo Musha Shugyo

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