L’essence du combat/duel: à la rencontre de Michel Biays

J’ai rencontré Michel Biays au cours de l’Aïki Taïkaï 2016, dont vous pouvez retrouver un bref résumé du travail présenté ici. J’y avais rencontré un adepte expérimenté dont les réflexions prennent source dans son désir insatiable d’étude et de découverte.

Ancien compétiteur de haut niveau, Michel Biays pratique et étudie les arts martiaux depuis une cinquantaine d’années. Expert au parcours riche et éclectique, sa soif d’apprendre l’a conduit du Karaté à l’escrime, en passant par le silat, la boxe thaïe, le jujitsu, le kali. Aujourd’hui il se consacre à l’enseignement de l’escrime occidentale et plus particulièrement d’un système de combat/duel, dont il est le cofondateur, basé sur l’enseignement de l’épée longue de Johannes Liechtenauer.

Véritable passionné dont l’honnêteté et la franchise se passe de filtre, Michel a cette particularité d’aller à l’essentiel des choses dans sa pratique comme dans la vie courante. Si l’on peut se sentir offusquer au première abord, Michel a ce mérite d’être entier et nous sortir de notre zone de confort dans le but d’instaurer un échange réflexif.  Loin d’une pratique où les grands discours font foi et éblouissent plus qu’ils ne forment, il est l’exemple même du pratiquant dont l’enseignement se passe de mots, passe par le vécu de l’élève sur la base d’une pratique pédagogique concrète.

Lorsque nous nous sommes revus, j’ai découvert un enseignant brillant, généreux, curieux, guidé par un profond désir de transmettre la quintessence même du combat/duel à ses élèves. Avide d’une recherche et introspection constante  au service  d’une pratique cohérente, authentique et sans concessions, il partage avec nous les fruits d’une vie d’étude et de réflexion.

 

Quand as-tu débuté les arts martiaux ?

J’ai débuté par le judo dans les années 60 avec Christian Desmet, j’avais sept ou huit ans. Aujourd’hui ça fait cinquante ans. Ensuite j’ai fait du karaté avec Jean François Petidemange qui était le sparring-partner de Dominique Valera. Il avait un club de karaté à Saint -Maur-des-Fossés, c’était les débuts de son club. Je me souviens que lors du premier cours Jean François Petidemange m’a poursuivi dans tout le gymnase en me collant des gyaku tsuki et des mae geri (rires). Donc voilà c’est comme ça que j’ai fait mes premiers pas dans le monde des arts martiaux. J’avais une douzaine d’années.


Tu as ensuite continué le karaté?

Tout à fait, je suis resté au karaté. Je suis allé pratiquer chez Albert Boutboul, qui a longtemps été l’assistant de maître Kase. Maître Kase avait d’ailleurs amené Albert Boutboul au Japon faire des combats de kickboxing, qui ressemblaient globalement à de la boxe thaï à l’époque. Ce qu’il  a amené à rapidement ouvrir une section de kickboxing. Durant cette période j’allais aussi suivre les cours à la montagne Sainte-Geneviève c’était Raphael Gaillard qui dispensait les cours. J’ai fait quelques stages avec Henry Plée qui n’était pas inintéressant. Cela me changeait car  Raphaël Gaillard était quand même ambiance « Ichi-Ni-San-Shi-Go… ». Henry Plée n’était pas du tout comme ça. Il était plutôt pour un travail plus libre. Il donnait des explications mais c’était beaucoup moins dirigiste.

J’ai également fait de la boxe thaï avec Gilles Belloni. Son club était Porte de Montreuil à Bagnolet, dans un arrière café. C’était l’époque avec Philippe Cantamessi qui était le premier français à avoir gagné en Thaïlande. Il y avait également Stéphane Nikiema qui était tout jeune. Ensuite j’ai continué un peu comme ça et j’ai fait quelques combats de boxe thaï lors de galas organisés en banlieue. Pour l’anecdote, des thaïlandais étaient venus lors d’un gala et je m’étais bien fait chahuter (rires).

À partir de ce moment, je me suis posé énormément de questions sur ma pratique. Je me disais « ce n’est pas normal, ça fait des années que je fais du karaté, j’y crois à fond, je pousse des cris en faisant des allers-retours sur le tatami et lorsque je monte sur le ring les mecs ils me défoncent ». Bien sûr, après quand tu fais de la boxe thaï naturellement tu fais de la boxe anglaise, puis tu t’aperçois que les logiques d’apprentissage sont différentes.

En parallèle je pratiquais le jujitsu chez Daniel Pariset. Puis progressivement ma vie professionnelle a pris le pas.

Albert Boutboul, assistant de Kase senseï et enseignant de karaté

Quelles sont les raisons qui t’ont poussé à débuter les arts martiaux?

 À l’origine je viens du 93. L’ambiance était parfois chaude et il fallait savoir se battre. Mes parents appartiennent plutôt à la classe moyenne cultivée. Ils étaient tous les deux enseignants et mon père était agrégé de mathématiques. Quand je suis né en 1958 c’était en plein baby boom et il y avait très peu de logement. Mes parents ont donc trouvé un logement de l’éducation nationale dans une banlieue du 93, vers Gagny, en Seine-Saint-Denis. C’était une situation particulière. Mes parents cultivaient plutôt la lecture alors que dehors avec les copains ce n’était pas du tout la même ambiance. A vrai dire j’étais un peu en décalage entre ce que je vivais à la maison et à l’extérieur. Je me suis donc mis en tête de faire du karaté pour avoir du répondant face aux gars qui m’ennuyaient dans la cité.

Si je ne me trompe pas, tu as commencé à enseigner assez jeune?

En fait, Albert Boutboul avait un club important à Neuilly Plaisance dans le 93 et j’ai été propulsé professeur de ce club. À l’époque j’étais jeune ceinture noire, j’avais tout juste dix-huit, dix-neuf ans. Il y avait  une centaine d’élèves. Dans la foulée j’ai passé mon BE. C’était le premier BE avec les troncs communs. Puis un jour je me suis rendu compte que je racontais tout de même beaucoup de conneries. En fait globalement je n’y connaissais pas grand-chose. Ça m’a donc stoppé net dans ma vocation d’enseignant et je suis passé à autre chose. Par contre j’ai toujours continué à pratiquer. Jusqu’à mes 40 ans, je m’entraînais au minimum trois fois par semaine.

Quand as-tu découvert l’escrime et les AMHE?

Pendant la première guerre du Golfe je suis parti voyager, un peu plus d’un an, en Asie du sud-est. J’en ai donc profité pour aller en Thaïlande, en Indonésie, aux Philippines où j’y ai découvert le silat et le kali. Quand je suis revenu en France, en 1991, j’ai trouvé un nouveau poste de direction à Asnières et à Porte de Clichy il y avait Jean-François Espinous qui était proche du kali silat. C’était un groupe de recherche avec un vrai mélange où on faisait du shuto, du jujitsu et du travail libre.  C’était le début des UFC , c’était très riche. J’y ai fait beaucoup de kali et par la suite j’ai obtenu quelques certifications. Puis en 1996 j’ai déménagé à Fontainebleau. Là-bas il n’y avait pas grand-chose qui m’intéressait, mais ça a été le lieu de mon premier contact réel avec le monde des armes.

Plus jeune j’avais fait un peu d’escrime mais je n’avais rien compris à cette activité ; paradoxalement, aujourd’hui, je trouve que l’escrime Européenne est l’une des activités la plus pointue au niveau de la conceptualisation du combat/duel. J’ai donc redécouvert l’escrime en 1996 suite à mon déménagement.

J’ai pratiqué l’escrime sportive ainsi que l’escrime artistique. Pour l’escrime artistique, l’avantage c’est que je n’étais pas avec des gars qui faisaient de la reconstitution. J’étais avec de vrais escrimeurs qui avaient pratiqué à haut niveau en compétition. Ils avaient donc fait de l’escrime de combat sportif duel et faisaient en parallèle du spectacle, ce qui était assez différent de ce que l’on retrouve habituellement. J’avais également rencontré un bon professeur de BF Smaïne El Adrham avec qui j’allais m’entraîner.

Puis un jour j’ai découvert les arts martiaux historiques européens dans un village à côté de chez moi. Et c’est Lutz Horvatz, la personne qui m’a assisté lors de l’Aïki Taïkaï 2016, qui animait les cessions avec Christophe Barbagallo.

Qu’est-ce qui t’as séduit dans le travail aux armes?

En réalité le travail aux armes a été un grand révélateur. Je pense que l’arme est un support pédagogique extraordinaire pour faire comprendre ce qu’est le sens du combat. Avec le temps, quand tu commences à être bien avancé aux armes et que tu arrives à transposer les principes vers du travail à mains nues, ce qui est la démarche du kali d’ailleurs,  tu t’aperçois qu’il y a vachement de choses mal enseignées, incomprises, ignorées ou cachées. Le travail aux armes ne laisse pas de place à la demi-mesure ou aux théories farfelues. Si tu es touché c’est terminé, soit sur le premier coup si il est fatale, soit sur les suivants amenés, construits, sur le premier…

Le désir de comprendre et d’essayer d’arriver à mieux faire a été une deuxième motivation pour moi. Finalement, je me suis remis à enseigner très tard parce que j’étais dans un vieux brouillard sur certains points. Malheureusement on voit parfois quelques enseignants patauger  et jouer la carte du mystère pour masquer leurs limites. Tout le monde a entendu cette fameuse phrase « tu comprendras plus tard! », et bien  non! Je ne veux pas comprendre plus tard, je veux que tu m’expliques maintenant. C’est peut-être dur à faire mais en tant qu’enseignant tu dois être capable d’expliquer sans jouer sur l’ambiguïté. Dans le travail aux armes j’ai retrouvé ce côté où la théorie s’appuie sur quelque chose de concret, quelque chose que tu vis et découvres, que tu éprouves par la pratique, par l’assaut.

Lorsque tu as débuté les AMHE, qu’est-ce qui a retenu ton attention et explique ce changement radical de pratique?

En fait c’était l’idée que je m’en faisais plus que la réalité. C’était justement le côté « mis au pot », mise en commun. Il n’y avait pas un maître, il n’y avait pas un élève, tout le monde participait avec son savoir-faire et ses connaissances pour évoluer ensemble. C’était un état d’esprit plus moderne, plus participatif, plus près de ce que je définis comme   Linuxien. En référence  au système d’exploitation Linux, c’est gratuit on met en commun, c’est ce côté-là qui m’intéressait. C’est quelque chose qui me correspondait davantage.

Le travail aux armes m’a également passionné et aujourd’hui je suis un maniaque des armes. En réalité, les armes m’ont toujours intéressé et au sein des AMHE on retrouve un panel assez large d’armes Européennes. Il y a toute une tradition qui commence à resurgir. En plus c’était juste à côté de mon village, à cinq minutes de voiture. C’est donc à la fois la proximité et l’intérêt que j’y ai trouvé. Ça a été une vraie rencontre!


Les AMHE s’étendent sur une longue période historique. Quelle est la variété des armes utilisées?

Ça va d’avant Jésus Chris au début de la guerre de 14-18.  Le panel d’armes utilisées est donc énorme puisque cela comprend également les armes venues d’Italie, Espagne, Angleterre, Écosse, Russie ainsi que l’ensemble des pays de l’Europe de l’Est. Il est donc  impossible de tout faire.

Quelle est ta spécialité?

 Je me suis spécialisé dans l’épée longue. Si tu veux, l’épée longue c’est vraiment la pratique dominante au sein des AMHE. Après, bien sûr, il y a des adeptes spécialisés dans le maniement de la hache noble, d’autres qui font de la rapière et de la dague par exemple.

Les recherches actuelles montrent que sur le champ de bataille, la plupart des blessures étaient essentiellement liées aux armes de trait, de jet, perforantes ainsi que les armes tranchantes courtes telle que la dague. Quelle est la place de l’épée longue sur le champ de bataille?

C’est marrant car l’épée a toujours eu un grand prestige. Encore aujourd’hui dans les défilés militaires avec le sabre, l’épée. C’est un symbole fort du chevalier. L’épée c’est vraiment une propédeutique c’est-à-dire qu’à travers son étude tu peux facilement comprendre le maniement de nombreuses autres armes. C’est particulièrement vrai pour  l’épée longue de Liechtenauer, tradition sur laquelle je me suis arrêté, et dont je pense qu’il ne s’agit que d’une théorisation du combat à l’épée, sans qu’aucun argument ne m’invite à penser que ce système ait été effectivement utilisé sur le champ de bataille.

Actuellement, nous ne connaissons rien ou peu des aspects pratiques de cette tradition, mais c’est l’intérêt d’un système qui est bien ficelé : s’il est cohérent, tu n’as pas besoin de savoir s’il a été utilisé ou pas. Si le système fonctionne tu peux le vérifier par toi-même par la pratique et là, en l’occurrence, plus nous utilisons ce système plus nous nous apercevons que c’est super bien théorisé. C’est pointu comme affaire! C’est certainement plus de l’escrime civile que militaire, mais sans sources nous en sommes rendu à exploiter que des indices…

Plus tu as d’expérience dans ce système et plus tu en découvres dans les textes. Alors effectivement, à un moment, à force de creuser, tu arrives au fond et tu vois aussi les limites du système, mais cette tradition textuelle est allée très loin. De plus tu trouves facilement le texte sur internet. C’est l’avantage des AMHE.

Il y a par exemple un document qui est facile à lire qui se nomme le Tétraptyque. Les membres de l’association ARDAHME ont fait un gros travail de traduction et d’explication. Pour moi c’était une belle découverte car la plupart des pratiquants avaient une faible expérience dans les arts martiaux mais avaient fait un gros travail intellectuel sur les sources. Il y a donc eu un échange très intéressant qui s’est instauré entre leurs connaissances et ce que je pouvais leur apporter de par mon vécu.

J’imagine que l’on s’expose à certaines difficultés lorsque l’on utilise des traités comme support?

Ce qu’il faut savoir c’est qu’il y a des sources iconographiques où tu ne trouves que des attitudes comprises comme des techniques, d’autres avec des éléments textuels et iconographiques très peu cohérents. A l’inverse le système de Liechtenauer est beaucoup plus concret. La tradition Liechtenauerienne c’est un  système avec une grande cohérence  qui est très bien expliqué. Il aborde le combat d’une façon téléologique, c’est-à-dire par le but, l’objectif, non par la technique. La technique est un moyen et ils ne perdent jamais de vue l’objectif de la pratique : mieux escrimer avec une escrime simple et directe dans un rapport à l’espace et au temps assez explicite. Il n’y a pas d’inversion de la fin et des moyens. Bien sûr il y a de la technique mais elle est à sa juste place : un moyen au service de la tactique. Après il est important d’avoir conscience que souvent, dans les traités, ton niveau de connaissance te permet de comprendre certaines choses mais d’autres ne te sont pas accessibles immédiatement, par manque d’expérience, de vécu.

Quelles sont les sources de la tradition Liechtenauerienne?

Il s’agit d’un poème crypté datant du XVe siècle attribué à Johannes Liechtenauer, auteur à propos de qui nos connaissances sont lacunaires. Il est crypté pour des raisons pratiques car à cette époque tu ne donnais pas tes recettes de cuisine à n’importe qui. Ensuite ce poème a été décrypté sur 300 ans par plusieurs glossateurs qui ont commencé à décrire le système pour permettre aux lecteurs de mieux escrimer et d’en comprendre la profondeur.  Cette école est une belle conceptualisation et théorisation d’un système de combat qui a perduré dans le temps en allant contre les idées reçues sur l’escrime de l’époque médiévale. A n’en point douter il est fondé sur l’expérience, et à mes yeux il me semble impossible de théoriser un système de combat sans pratique, sans vécu, au risque de tomber dans les travers que nous connaissons aujourd’hui dans les arts martiaux et la self défense.


Les AMHE sont souvent décrits comme un travail consistant à l’étude et la pratiques des traditions martiales européennes éteintes
. Historiquement, à part sur de vieilles fresques, les dessins arrivent assez tard sur les manuscrits. Cela ne pose-t-il pas de problème pour pouvoir restituer l’ensemble des techniques utilisées dans des périodes antérieures aux nôtres?

Alors chez Liechtenauer, dans la tradition allemande, les gloses, c’est de l’écrit. C’est une tradition textuelle. L’illustration est arrivée bien après et personnellement je trouve que l’image n’apporte pas grand-chose. Souvent les images sont mal retranscrites et ce sont généralement des dessins, gravures etc.,  figés qui ne transmettent pas l’ensemble de l’action. Tu ne sais pas comment ils en sont arrivés dans cette position, à quel moment a lieu la technique etc…

Imaginons qu’une personne découvre, trois mille ans après notre ère, trois vieux numéros de Dragon Magazine, sur la self-défense par exemple. Que veux-tu qu’elle comprenne  en regardant les images? Un individu fait effectivement une prise sur une photo, tu peux vaguement la reproduire et voir globalement à quoi cela correspond mais à quoi cela te servira de plus? Quand on est dans du déclaratif, on n’est jamais dans le procédural. Sans oublier qu’il y a le sensible aussi, ce que tu vis dans l’action que les images ne t’enseignent pas.

Mais comme je le disais dans cette filiation on aborde le combat  par le but, l’objectif, non par la technique. La technique est un moyen. L’intention est d’atteindre une ouverture avec un coup et non de placer ce coup pour atteindre l’ouverture. L’objectif c’est d’atteindre l’ouverture, peu importe si c’est pour tuer, blesser ou marquer un point, rien de précis sur ce sujet dans ces sources historiques.


Cette période étant encore marquée par des affrontements armés réguliers, l’école Liechtenauerienne est-elle uniquement basée sur la pratique de l’épée longue?

En réalité ce système comprend plusieurs composantes du combat, comme la lutte. Tu as une distance d’approche, une distance de combat à l’épée, une distance  intermédiaire qui correspond à la demie-épée et une distance d’entrée en lutte. Donc naturellement on retrouve dans ce système la majeure partie des entrées en lutte. Dans ces traités c’est transparent, quand chacun veut dominer l’autre il y a souvent un moment où il faut aller au contact. Mais tu peux tout aussi bien faire du bâton ou du messer( grand coutelas à une main) sur la base de ce système.


Quel était l’objectif de cette école? La préparation du soldat, des citoyens?

Comme je le disais, nous en sommes réduit à n’exploiter que des indices, c’est frustrant pour beaucoup, mais c’est comme ça, donc je pencherai plus pour l’hypothèse d’un sport, d’un loisir. Très clairement on suppose que cette tradition allemande était avant tout une pratique de classe, l’escrime était une discipline que l’on devait apprendre comme la danse, c’était la marque d’une  éducation de sa classe sociale. C’était une distraction destinée aux nobles et à la bourgeoisie qui avaient les moyens de payer les services d’un maître d’arme. Pour l’histoire, le métier de maître d’arme en Europe, et particulièrement en France, date du XVI° siècle, période à laquelle on retrouve les premières traces d’associations des maîtres d’armes qui eux venaient de toutes les classes sociales. C’était donc vraiment du loisir, du jeu, pouvant éventuellement servir pour les affaires sérieuses mais c’était déjà une profession surveillée et contrôlée par le pouvoir en place. Durant cette période, il y a eu énormément de duels en France et en Europe. C’était sanglant et généralement les gens pris à partie n’étaient pas forcément des personnes éduquées au combat. Alors lorsqu’ils savaient qu’ils allaient avoir un duel à une date donnée, il était courant d’aller voir un maître d’armes pour apprendre quelques notions, et ce n’était pas gratuit !


L’expression « apprendre quelques notions » lors de cours ponctuels est intéressante puisque cela n’implique pas forcément l’apprentissage de techniques ou « bottes secrètes » mais plutôt de principes inhérents au combat. Quelle est la place de la technique dans l’école de Liechtenauer?

Les traités de cette tradition abordent la technique mais pas d’une façon descriptive comme nous sommes habitués à le voir. Il va par exemple te présenter brièvement un mouvement qui va te servir à parer tous les coups du haut ou tous les coups du bas. Pour prendre un exemple dans une autre discipline comme le basket, on te donne l’objectif, le but. Par exemple, le but c’est de mettre la balle dans le panier. On ne te dit pas « tu vas prendre la balle, les mains en pronation, lever les bras, viser et puis lancer le ballon vers le panier en plaçant tes jambes comme ci ou comme ça, en déployant ton bras etc ». Une fois qu’on t’a donné l’objectif, on te donne quelques consignes mais c’est plus des éléments concernant la coordination entre le haut et le bas  de manière à plutôt pouvoir faire le geste avec puissance et équilibre. On n’est pas du tout dans les détails techniques du type « tel pied doit être posé à 45 ° » etc. Mais comme pour le reste, dans cette tradition, nous ne savons pas grand-chose sur la transmission du système à cette époque, nous en savons plus sur les suivantes avec le fleuret ou le sabre.


Quelle importance à la coordination haut-bas dans ce système?

Dans le traité de Liechtenauer la coordination haut-bas est l’objet de la première leçon. On t’explique que l’arme part avant le corps c’est-à-dire que c’est le corps qui suit l’arme et pas l’arme qui suit le corps comme on peut régulièrement le voir. C’est une coordination qui n’est pas naturelle du tout et on le voit très bien avec les enfants. Lorsque tu leur fais faire des assauts, ils font généralement pied/arme. C’est une chose longue à mettre en place.
Quand on parle de cette coordination dans la première leçon des gloses de DÖBRINGER  on  parle également de temps et d’espace, c’est-à-dire que si tu attaques seulement avec le bras sans passer ta jambe tu vas couvrir moins d’espace. Ton attaque pourrait être hors distance et faible sans le corps mais si tu lances tes jambes en premier avant l’épée tu vas mettre trop de temps etc.

Il est d’ailleurs intéressant de constater que la première leçon que tu peux avoir aujourd’hui dans un club d’escrime, porte généralement sur la coordination haut-bas. Donc 400 ou 500 ans après, la première leçon est toujours la même. Je ne pense pas que cela soit seulement une question de hasard. L’escrime a évolué jusqu’à aujourd’hui sous diverses influences mais les traditions n’ont pas totalement disparu.

Il faut savoir que jusqu’au 20e siècle, l’enseignement était dominé par la leçon individuelle.  Tous les maîtres d’armes ont appris d’autres maîtres d’armes à la donner et personne ne s’est embêté à écrire la leçon ou la méthode. Il y a eu une transmission directe. Il n’y a pas un seul manuel ou traité d’escrime qui t’apprend à donner la leçon à tes élèves, ça s’apprend face à face. Une leçon d’escrime c’est très pointu. Comment donne-t-on la leçon? La réponse tu la reçois de ton maître d’armes, tu ne l’apprends pas dans un livre. Je pense que s’il n’y a rien eu d’écrit il y a forcément eu une transmission orale. Pour que, dans une même zone géographique, des centaines d’années plus tard, la première leçon porte sur la coordination haut-bas je ne pense pas que ce soit dû au hasard.
Il faut savoir aussi que recevoir la leçon ne te donne aucune compétence pour en donner une, le focus du maître et de l’élève sont totalement différents et opposés. L’élève s’attache à toucher et éviter d’être touché alors que le maître se fait toucher sciemment pour instruire son élève.

« On t’explique que l’arme part avant le corps c’est-à-dire que c’est le corps qui suit l’arme et pas l’arme qui suit le corps »


Selon toi, quelles sont les raisons ayant poussées les traditions occidentales à privilégier la leçon individuelle durant une grande partie de leur histoire?

La leçon collective civile est une chose très récente datant des années 70, 80, le modèle militaire c’est encore une autre histoire. En France c’est maître Geuna, un sabreur ayant formé de grand escrimeur, qui a commencé à théoriser le cours collectif. Il y a donc certainement une raison au fait que l’escrime ait été enseigné sous forme de leçon individuelle durant une grande partie de son histoire. Aujourd’hui, dans notre travail, on se rend compte qu’il est difficile de tout enseigner en cours collectif.
À un moment le cours collectif trouve ses limites car tu ne peux pas créer une situation où il y a un élève qui va apprendre au détriment de l’autre. C’est-à-dire que tu ne peux pas faire faire quelque chose de faux à un élève pour permettre à l’autre de travailler. Par contre le maître d’armes, quand il va donner un cours individuel, lui il va faire des erreurs pour te faire progresser parce qu’il sait ce qui va te permettre de travailler.

C’est important de se rendre compte que le cours collectif a ses limites. Si on demande à un élève d’altérer son travail, celui-ci va répéter durant une demi-heure un geste dans une situation tactique qui n’est pas juste. Et malheureusement on va créer chez lui de mauvais automatismes car le corps enregistre. En plus de ce constat, le partenaire qui travail est quelque part également dans l’erreur puisqu’il étudie avec un partenaire dont le mouvement est faussé dès le départ par une mise en situation fausse  qu’il ne rencontrera probablement pas dans une situation de combat. En voulant faciliter l’apprentissage on altère le travail pour l’ensemble des élèves puisque le corps apprend lorsqu’on répète et il ne distingue pas le vrai du faux. D’autant plus lorsque tu es en phase d’apprentissage. Par contre le maître d’armes peut « pourrir » son jeu de manière à ce que son élève puisse progresser. C’est l’une des raisons pour laquelle les maîtres d’armes disent « quand tu commences à donner la leçon, oublie la compétition. » Et on interdit généralement aux grands compétiteurs de donner la leçon pour éviter de détruire leur jeu.

La performance et la transmission sont difficiles à allier. Le maître d’armes étant au service de l’élève, on se doit de ne pas lui faire faire d’erreur. En escrime, l’élève ne sert jamais de punching ball au maître d’armes, c’est le maître d’armes qui sert de punching ball à l’élève.

 

Tu es le co-auteur de L’épée longue. D’un art martial ancien à un sport d’opposition moderne: pratique et méthode d’apprentissage avec Gaëtan MARAIN et Alexander PIERRE. Peux-tu nous parler de ce projet?

Alors dans l’ensemble, ce qui se fait habituellement au sein des AMHE ne ressemble pas vraiment à ce que nous faisons. Je suis minoritaire, dissident et rebelle (rires). Généralement l’approche majoritaire est plutôt de l’ordre de l’esthétique et /ou de la reconstitution. C’est une approche personnelle, le fruit d’un travail que je fais depuis maintenant trois ans avec Gaëtan Marain. Gaëtan c’est la première personne qui m’a donné une leçon collective à l’épée longue, en l’observant je me suis dit qu’il était en train de quitter le monde de la reconstitution pour arriver dans le monde de l’escrime. C’est une rencontre qui s’est faite au bon moment car mon truc c’était justement de ne plus faire comme avant et de travailler directement avec des situations de jeux d’opposition, des situations aménagées pour créer du vécu de combat.

Par la suite, Gaëtan est venu me demander de l’entrainer pour sa préparation à une grande compétition en Suède. Donc quatre heures par semaine, on allait à la salle d’armes de la Tour-d’Auvergne pour l’aider dans sa préparation avec Thomas Chariot. Par la suite nous avons on a constitué un groupe de travail à trois pour voir comment nous pourrions enseigner l’épée longue.

Il faut savoir que l’épée longue est une tradition éteinte. Nous avons bien sûr un manuscrit qui nous donne le système mais on ne sait pas comment ils s’entrainaient, ni comment ils pratiquaient à l’époque. C’est ce qui est vachement bien dans cette aventure.  C’est la première fois que je me retrouve dans une situation où, d’une certaine façon, il y a tout à recréer au niveau de la pratique en s’inspirant d’une tradition historique. Je dis bien recréer car : s’inspirer ce n’est pas reproduire…Reproduire dans le champ d’une l’activité physique historique c’est, comme le goût pour la cuisine ou le son pour la musique, impossible. C’est impossible de reproduire un goût, un son ou un geste historique.

On s’est donc posé beaucoup de questions sur comment enseigner. C’est pour cette raison qu’avec Thomas et Gaëtan nous nous retrouvions une fois par semaine durant quatre heures pour étudier. Chacun d’entre nous donnait la leçon aux deux autres, en alternance. L’intérêt c’était de pouvoir échanger et nous progressions vite en bénéficiant de l’expérience de chacun.

Ensuite avec Gaëtan on a décidé d’écrire ce livre. Ça été une aventure enrichissante car il a fallu réfléchir, théoriser, se retrouver régulièrement. Globalement, on était deux heures tous les jours au téléphone pour parler d’escrime et de pédagogie.


Dans votre enseignement vous utilisez notamment une frite en mousse comme outil d’apprentissage. Peux-tu nous parler des raisons de ce choix pédagogique?

Effectivement. Je cherchais depuis longtemps un outil comme support pédagogique pour les armes et particulièrement pour le combat au couteau, je trouve que la frite est un bon moyen de mettre de la pression au partenaire pour sortir de la chorégraphie, de l’artistique, du geste contrôlé, retenu. Pour créer du vécu de combattant c’est hyper intéressant car d’une part c’est totalement sécurisé et d’autre part tu es sur de la sensation. Il y a une vraie pression temporelle et tu peux également mettre beaucoup d’incertitude. Alors bien sûr une frite en mousse ce n’est pas une arme. Ça ne blesse pas, il n’y a pas de douleur physique, mais tu crées quand même une situation d’opposition avec une réelle intention de toucher qui apporte du vécu à l’élève. L’intention précède tout !

Le travail avec des armes en mousse permet à la fois de garder un duel très engagé tout en sécurité avec justement cette notion de pression temporelle qui est très formatrice. La pression temporelle c’est vraiment l’essentiel dans un combat, et avec la pression temporelle vient la tactique puisque l’un ne va pas sans l’autre.


Vous êtes donc dès le début de l’apprentissage sur de l’opposition?

Exactement. À partir du moment où tu es dans l’opposition tu crées un vécu et l’élève rentre naturellement sur les aspects tactiques de l’activité. Ensuite on part du vécu de l’élève pour aborder un travail plus technique car il y en a toujours. Le but c’est finalement de faire émerger dans un premier temps les problèmes du combat, les amener à les résoudre et ensuite s’occuper de la technique pour qu’elle ait un sens.

L’escrime c’est une activité vraiment bien pensée et conceptualisée. Tout y est envisagé, pour ce qui relève du duel. Que l’on ait une arme ou une frite, l’idée c’est de retrouver le fondement du duel, la cible à atteindre tout en sachant que l’on est soi-même une cible. Cela implique qu’il faut être offensif tout en gardant sa capacité défensive mais aussi défensif tout en gardant des capacités offensives. Cela implique également d’être déterminé à 100% tout en sachant que rien n’est jamais garanti… Une fois que l’on a dit cela, on a la logique de l’opposition et les bases des principes de la prise de décision.

Notre but c’est donc de travailler sur cette logique-là qui est la base des activités d’opposition duelle. Quelque part la technique te donne l’illusion de maîtrise mais ça ne fait pas tout et les gens manquent souvent de vécu.

On est aujourd’hui dans des pratiques sécurisées, euphémisées, donc à partir de ce constat la question qui guide nos choix est « comment offrir aux gens des sensations de combat de manière sécurisé et ludique? ». Parmi les nombreux problèmes qui se posent est celui de la pression temporelle qui constitue l’élément numéro un du combat.
En combat il faut voir, sentir et agir vite, « penser » et décider rapidement. Outre le côté ludique, c’est là tout l’intérêt de la frite qui permet le travail de ces qualités. Avec on peut mettre une pression temporelle sans se faire mal alors que si on y va avec un bâton ou une arme métallique, je suis obligé de freiner mon coup et cela fausse tout le travail derrière. Si j’ai des protections c’est bien, mais bon avec les épées en fer de 1,2kg/1,5kg que l’on utilise, une fois que tu as pris une vingtaine de coups sur la tête, à un moment ça sonne. Donc le propos c’est : comment arriver à donner du vécu à un maximum de gens dans des situations de combat sans que cela devienne une plaie et sans dénaturer ta discipline? Quand tu as décidé de devenir boxer thaïlandais professionnel il n’y a aucune raison pour que tu ne te prennes jamais de low kick ou un coup sur le pif, ça fait partie du boulot et de tes choix, mais pour les amateurs qui viennent apprendre et vont au travail le lendemain ? Comment donner de la sensation de combat à ces personnes ? C’est ça l’idée.


Le travail avec des armes en mousse permet donc de travailler avec une intention réelle d’attaque pour développer une sensation de combat chez les élèves?

Tout à fait. L’intention joue beaucoup sur la qualité de l’entrainement. Si on regarde du côté de la pantomime, la simulation du geste, quand celui-ci n’est pas réellement destiné à atteindre sa cible, fausse l’apprentissage. Il y a des expériences scientifiques intéressantes à ce sujet ( neurones miroirs, cognition incarnée), comme celle du singe et de la pomme. Dans cette expérience un singe est placé face à une pomme et un individu. Celui-ci fait le geste de prendre la pomme et le singe le voit faire, alors que lui aussi a envie de la prendre cette pomme. Ensuite ils mettent un paravent afin que le singe ne sache pas s’il y a une pomme ou non. Lorsque l’individu fait le geste, juste en lisant son mouvement et l’intention qu’il y met, le singe sait s’il y a une pomme ou non. Cette étude montre que lorsque notre corps simule une action on ne met pas en place les mêmes circuits neuronaux. Intérieurement on ne vit pas la même chose lorsque nous réalisons exactement le geste avec l’intention réelle qui va avec ou lorsque nous simulons. Donc, quand nous nous entraînons à faire semblant nous n’entraînons pas les circuits qui vont être utilisés en situation de stress. Cela peut avoir de graves conséquences car lorsque tu te retrouves dans une vraie situation, tu te retrouves aussi démuni que la personne qui n’a jamais rien fait puisque tu n’as pas entraîné les bons circuits neuronaux. Tu t’es entraîné avec des gestes qui ne reflétaient pas une réelle intention.


Les armes en mousse permettent effectivement cet engagement, mais avec un public de non-initié cela ne risque-t-il pas de déformer l’activité? Le travail avec une arme reste sensiblement différent de celui avec une arme en mousse et l’aspect prise de risque semble moindre non?

Que vaut-il mieux ? Faire semblant d’attaquer avec une vraie arme ou subir une vraie pression temporelle amenée par une réelle intention ? L’intention précède tout quel que soit ce que tu tiens en main. Le problème c’est que dans les AMHE nous avons aussi des pratiquants qui prônent le travail avec de vraies armes. Mais lorsqu’on les observe, ils ne travaillent pas correctement par peur de se mettre un coup. Ils ne sont même plus dans le combat. Lorsque tu es fasses à quelqu’un qui t’en veut vraiment, quel est le problème majeur? La prise de décision. Malheureusement si tu ne t’entraines pas à la prise de décision sous pression, cela ne se fera pas par miracle le jour où tu dois y aller, bien que parfois des choses ressortent sans que l’on sache vraiment pourquoi. Cependant, entre celui qui ne s’entraine jamais avec une pression temporelle et celui qui l’expérimente régulièrement, il y a une différence majeure. Lorsqu’ un mec te fonce dessus pour te claquer un grand coup de mousse sur ta tête, tu as une vraie sensation. Bien sûr le danger est moindre mais on se prend vite au jeu et les élèves comprennent progressivement l’enjeu de ce travail. Par expérience on observe que les élèves assimilent progressivement l’arme en mousse à un vrai danger. L’activité décisionnelle se fait dans du concret non dans l’abstrait.
Je pense que la pression temporelle est vraiment essentielle dans l’apprentissage et c’est le seul curseur que nous nous refusons de bouger. On peut aménager la cible, l’espace, l’incertitude environnementale, spatiale ou  événementielle mais certainement pas la pression temporelle. C’est également un travail que nous faisons avec l’épée et des protections, et nous avons des résultats intéressants.

« Le travail avec des armes en mousse permet à la fois de garder un duel très engagé tout en sécurité avec justement cette notion de pression temporelle qui est très formatrice. La pression temporelle c’est vraiment l’essentiel dans un combat, et avec la pression temporelle vient la tactique puisque l’un ne va pas sans l’autre. »


La prise de décision semble être un point essentiel en escrime européenne
?

Comment espérer comprendre le combat en général si l’on ne comprend ce qu’est la décision ? On a tendance, à tort,  à l’assimiler exclusivement au raisonnement en s’appuyant sur le langage…l’affaire n’est pas simple :  La prise de décision consciente concerne la tactique , ce qui est différent de la décision technique qui elle doit être inconsciente. On ne prend pas la décision de faire telle ou telle technique, on prend la décision de dire « là tactiquement je vais lui mettre la pression pour le provoquer » par exemple. Ensuite, la question c’est comment tu vas mettre la pression, comment vas-tu le provoquer?  Par exemple, tu vas provoquer une réaction pour faire déclencher une attaque adverse dans le but de faire de la parade riposte domaine où tu excelles  ou faire déclencher une attaque pour  lui attraper le bras et faire une clé dans ton domaine de compétence. Par contre tu ne sais pas quel bras il va te donner, ni s’il va te faire un coup circulaire ou direct, t’attraper pour te projeter ou faire autre chose, voir ne pas réagir à ta provocation. Tactiquement tu sais où tu vas, tu as un plan, techniquement cela sortira tout seul, faut laisser faire.
Il existe donc deux types de décisions les conscientes et les inconscientes, qui n’ont pas lieu au même moment, tout en restant adaptable et mobile… La décision tactique est faite pour être plus rapide, plus déterminé, pour ne pas se mettre en réaction , pour anticiper le plus possible, paradoxalement pour éviter la surcharge cognitive dans l’action jusqu’à ce que cela, par l’entraînement, devienne une deuxième nature. Au quotidien nous fonctionnons comme cela : tu décides d’allumer ton ordinateur de façon « consciente » ( c’est la tactique) mais nul besoin de conscientiser ta motricité pour le faire, tu le fais sans y penser (c’est la technique).


Est-ce un point abordé dans le traité de Liechtenauer?

Concernant la prise de décision, ils font mieux que ça. Ils te font comprendre que le jeu de combat d’opposition c’est d’abord  un système où tu crées un espace. Cet espace-là n’est pas vide. En réalité il te donne des repères, ils balisent l’espace, comme la distance. Quand tu parles d’espace tu parles de temps donc ils te parlent d’espace et  de temps. Il te font aussi comprendre que tu es à la fois défenseur et attaquant . À partir de là, ils essaient de te faire prendre conscience de l’importance de connaître ton rôle à un moment donné dans le combat. Tu es attaquant ou défenseur?

C’est essentiel de savoir où tu te situes car il ne faut pas essayer d’être attaquant quand l’autre a déjà déclenché son attaque car deux attaques en même temps ça fait deux morts, deux blessés ou deux mecs qui se font mal, à moins de toucher seul mais la prise de risque est énorme. Comme deux individus qui essaient de se défendre en même temps ça fait du non-combat. Il y a donc obligatoirement cette alternance permanente des rôles entre l’attaquant et le défenseur, puis à un moment il y en a un qui va dominer la situation et la situation s’arrête. Dans le traité ils te mettent face à cette dialectique-là.

Un autre point intéressant qu’il aborde par rapport à cette notion, c’est celle de l’indétermination. Ils te disent par exemple de ne pas te préoccuper de l’arme adverse lorsque tu déclenches ton attaque. Alors si on n’a pas de vécu cela ne parle pas vraiment mais quand tu en as, tu sais très bien que lorsque tu as pris la décision d’attaquer ce n’est plus le moment de regarder ce qui se passe, sinon tu vas hésiter. L’indétermination est l’une des choses les pires qu’ils puissent arriver à un combattant et c’est l’une des choses sur lesquelles ils mettent le doigt. Pour eux, l’indétermination c’est une chose terrible. En découle la notion de courage puisqu’ils te disent « si tu as décidé de faire une action, fais la et pries le seigneur pour que cela marche ». Donc il y a cette prise de conscience du danger existant qui est souvent mis de côté dans l’apprentissage. Attaquer c’est prendre un risque et quand ils décident d’attaquer ils ont conscience que cela peut ne pas marcher. Pour eux, il n’y a pas de truc miracle, tout à un contre, et ce n’est pas l’élément technique qui fait que tu vas gagner. La détermination fait partie des éléments de la prise de décision et c’est là toute la difficulté. Avec l’usage des frites on se rend  compte de ça immédiatement, dès la première séance, notamment lorsque tu commences à mettre en place des situations avec un partenaire qui attaque mais qui peut également être attaqué pendant sa préparation d’attaque.

C’est à ce moment que l’échange devient intéressant, et dans l’idéal c’est ce que l’on essaie de faire, attaquer sur la préparation de l’attaque, c’est-à-dire avant que l’attaque n’ait lieu, lorsqu’elle n’est encore qu’une intention. Après quand tu es expérimenté, tu arrives à percevoir l’intention d’attaque sans même qu’il n’y est de pré-signaux physique de l’attaque. On est dans le domaine du ressenti mais cela n’a rien de mystérieux, cela s’acquière avec de l’entrainement mais impérativement avec de la pression temporelle.


La lecture d’intention est souvent un idéal de recherche dans les arts martiaux. Qu’elle est l’importance du travail d’intention et d’attaque sur la préparation dans l’étude?

Ce travail est important car lorsque tu commences à faire travailler sur la préparation de l’attaque, tu vas être obligé, en tant qu’attaquant, d’avoir le moins de signe avant-coureur possible, de masquer toutes tes intentions de manière à pouvoir faire ton attaque sans qu’elle ne puisse être devinée et stoppée. Donc dissimuler, masquer tes intentions, ne pas donner d’informations, c’est déjà un premier travail. Ensuite lorsque tu as compris qu’il est difficile de cacher toutes tes intentions et informations, il va falloir que tu développes la capacité à donner de fausses informations, et ainsi tromper l’autre sur tes intentions. Quand tu fais une joute et que l’autre sait qu’il peut être attaqué sur la préparation, tu t’aperçois qu’il commence à vouloir  attaquer en essayant de savoir s’il va lui-même être attaqué sur sa propre préparation. Du coup il ralentit, il hésite, apparait alors l’indétermination et ça se voit.

Quand tu attaques, tu n’es jamais sûr à cent pourcents de toucher mais tu as décidé d’attaquer en fonction de l’environnement. Pour prendre une décision il faut une forte détermination afin de lancer ton attaque à fond sans hésitations tout en sachant que tu as des chances de te rater. Si tu n’y vas pas à  cent pourcents et que tu es dans l’observation alors que ce n’est plus le moment, tu risques fortement de te faire avoir. Après bien sûr ce n’est pas toujours toi qui prends la décision, c’est la situation qui t’y amène mais ça c’est une autre histoire. Le combat ça demande du courage.


Tu nous parlais du lien entre la prise de décision et la pensée tactique qui occupe un grande place dans le combat. Quelle est la place de la pensée tactique comparativement à la pensée technique?

Ce qu’il faut comprendre c’est que la tactique n’est pas un choix technique. La tactique va plutôt concerner la façon dont tu vas te situer et ce que tu vas créer dans une situation pour faire apparaître des faiblesses chez l’adversaire et l’amener à faire des erreurs. La technique découle de cette tactique mais tu ne la choisis pas, elle va émerger de la situation que tu crées. Si dès le départ tu choisis d’attaquer de telle façon et que tu cherches absolument à attaquer avec telle technique, il y a trop de charge cognitive et ton esprit n’est pas disposé à combattre, il n’est pas libre. La technique sort toute seule en fonction des opportunités qui se présentent à toi. Si tu te figes dans un schéma technique, tu risques de te faire avoir. Par contre tu peux décider de ton rôle comme par exemple être attaquant, défenseur, si tu peux miser sur la provocation pour esquiver et lancer une contre-offensive ou miser sur l’aspect offensif. Tout dépend de la situation, de tes capacités et de celles de l’adversaire. C’est ce que nous appelons la pensée tactique.

Je pense que la technique doit être vue comme un outil, mais la technique n’est pas l’essence du coup. Le problème c’est souvent que les élèves s’attachent à l’étude technique, mais sans une maîtrise de toutes les autres dimensions du combat, elles ne servent absolument à rien. D’autant plus que la technique répond à l’instantanéité du moment. On ne peut pas reproduire une technique dans un combat, c’est de la création dans l’instant et malheureusement ça ne s’apprend pas, il faut le vivre…


Vécu que l’on ne peut apprendre à l’élève?

En combat il y a des choses que l’on ne peut pas enseigner, c’est l’expérience qui fait que tu l’intègres. Ton boulot en tant qu’enseignant c’est de créer des situations pour leur offrir ce vécu, ce geste que l’on fait sans réfléchir, ce potentiel bon geste qui peut te sauver la vie, le coup de volant en voiture qui te permet d’éviter un danger au dernier instant. Par exemple le fait de rattraper instinctivement un objet qui tombe, ce n’est pas réfléchi, c’est ensuite que tu réalises que tu as eu le bon geste. Toutes ces capacités nous les avons en nous, ce n’est pas quelque chose à acquérir ou que l’on apprend. C’est une chose que nous avons et qu’il faut le révéler.

En tant qu’enseignant, ton boulot c’est de faire conscientiser ça à tes élèves, de leur montrer qu’ils n’ont pas besoin de réfléchir à ce geste car il sort tout seul. Par contre, il faut leur faire un retour lorsqu’ils font le bon choix tactique pour les guider et leur indiquer lorsqu’ils sont sur la bonne voie. En combat la pensée tactique est importante, pour le reste la technique émerge de la situation.

Souvent, l’avantage des débutants, c’est qu’ils le font naturellement car ils n’ont pas de bagage technique donc ils s’adaptent avec le peu de vécu qu’ils ont. Ils l’ont en eux dès le départ. Notre rôle c’est de mettre en place des situations pour faire émerger ça. Notre méthode pédagogique est construite dans le but de créer du vécu aux élèves et leur donner confiance en leur capacité. Progressivement tu découvres que ton corps a des réponses, qu’il va être en mesure de réagir dans le bon sens et de trouver tout seul des solutions motrices.

Pour te donner un exemple, si un objet bouillant tombe tu ne vas généralement pas le rattraper alors que s’il est froid tu le fais sans ne t’être jamais entraîné à cela. Cela ne passe pas par la réflexion, ton corps le sait. Il y a une intelligence du corps qui va s’exprimer toute seule, ton être prend des décisions inconsciemment. Nous sommes au delà du réflexe et de l’automatisme.

« Ton boulot en tant qu’enseignant c’est de créer des situations pour leur offrir ce vécu »


N’est-ce finalement pas le but des arts martiaux, agir dans le bon sens en faisant l’économie du passage par la conscience?

Souvent le problème dans les arts martiaux c’est que l’on veut tout contrôler alors que le but ultime, à mon avis, c’est justement tout le contraire c’est-à-dire faire confiance à son corps, faire confiance à son arme, lâcher prise. Quand on attaque, on attaque. Plus tu vas attaquer à fond, sans essayer de contrôler plus il y a de chance que le bon mouvement sorte tout seul. Si tu es dans le contrôle ça ne va pas émerger au bon moment, il faut donc créer des situations permettant à l’élève de le vivre et d’apprendre à se faire confiance.

Tu peux être un formidable attaquant seulement quand tu peux faire confiance à tes « réactions ».  Ensuite, bien sûr, lorsque l’on prend une décision on peut se tromper parce que les choses vont très vite, c’est inévitable. Il faut accepter de se tromper, accepter que l’on ne contrôle pas toujours tout, tout en restant déterminé… tant que tu n’as pas ce vécu-là, l’indétermination domine. Comment donner du vécu aux élèves avec de véritables sensations?  C’est la question qui dirige nos recherches et dans notre pédagogie la pression temporelle est justement là pour sortir du contrôle et pour pouvoir faire émerger des réponses techniques ou plutôt des solutions motrices qui viennent de nulle part, des réponses très très rapides et intuitives.

En réalité on a dans notre corps des processus de décision inconscients qui nous permettent d’agir très vite, instinctivement, sans que cela ne passe par la conscience. Dans les arts martiaux, tout le monde en a fait l’expérience et dans la culture japonaise ils parlent notamment de cela, « agir sans penser », « laisser jaillir le mouvement ». Finalement au quotidien nous ne sommes pas seulement dans l’automatisme stimuli/réaction ou le pur réflexe génétiquement déterminé, qui ne fonctionnent que dans des situations bien précises. Aujourd’hui les neurosciences nous parlent de nos possibilités prédictives inconscientes et expliquent comment cela fonctionne. Maintenant on se demande jusqu’où on peut influer ce système, ce fonctionnement humain. Est-ce que l’on peut agir sur ce système via l’entrainement? Et ça les scientifiques ne le savent pas, ils ne cherchent pas forcément d’ailleurs. Ce sont surtout les personnes de terrain qui l’expérimentent en exploitant ces connaissances scientifiques, c’est ce que nous tentons de faire modestement.


Au travers de situations d’opposition, comment amenez-vous les élèves à progresser?

On utilise essentiellement l’aménagement du terrain et des consignes tactiques dans l’apprentissage pour faire émerger des solutions motrices, mais rarement des consignes motrices. En utilisant l’aménagement de l’espace on crée des situations/problèmes qui posent des questions auxquelles l’étudiant apporte ses réponses. L’idée c’est qu’à travers ces situations vont émerger des questions et des réponses pendant l’apprentissage. Notre priorité est de permettre aux élèves de savoir qui ils sont et où ils sont en permanence. Est-ce qu’ils sont attaquants ou défenseurs? Quand est-ce que les rôles se sont inversés? Comment on inverse le rapport de forces? Quelle tactique on met en place? En réalité qu’est-ce que le combat duel? C’est une balle pour deux. Soit on s’entrechoque en voulant saisir la balle en même temps, soit on ne se touche pas quand personne ne cherche à se saisir de la balle, soit l’un des deux prend la balle. L’idéal en combat c’est de prendre l’initiative pour agir en premier ou donner l’initiative pour mieux la reprendre, mais jamais se mettre en réaction. Quand ils ont compris cela, on peut avancer dans la recherche.


Donc à travers ces situations et l’aménagement du milieu, vous utilisez des situations plus ou moins ouvertes pour faire émerger des questions-réponses chez les élèves?

Concrètement on utilise des situations où les chances sont égales pour les deux apprenants. On distribue les rôles d’attaquant et défenseur ainsi que leur moyens tactiques, puis progressivement, sur le même exercice, on ouvre les situations de façon à ce que la répartition des rôles évolue en fonction de la situation qui émerge. Par exemple, on te donne l’initiative et tu t’avances pour déclencher l’attaque de l’autre, mais en t’avançant, tu t’aperçois qu’il ne déclenche pas donc c’est toi qui attaques. Tu avais une première intention tactique mais suivant la réaction adverse les rôles, les tactiques  évoluent, s’adaptent. Souvent au démarrage on distribue les rôles pour apprendre et progressivement, dans la même séance, on ouvre les possibilités de réponses de chacun des protagonistes, pour finalement ne plus distribuer de rôle. Dans cette dernière phase c’est à chacun de prendre l’initiative au moment opportun en fonction de l’évolution de la situation.


Ils existent également un système de compétition au sein des AMHE. Pour quel type de règlement avez-vous opté pour mettre en avant le travail que vous mettez en place avec vos élèves?

Le problème du règlement c’est qu’il faut rendre le combat arbitrable. Plus le règlement est complexe plus c’est difficile d’arbitrer car ça va très vite. En escrime sportive (sabre, fleuret) par exemple lorsque tu arbitres et que tu attribues un point tu dois décrire la phrase d’armes, c’est-à-dire le déroulement de l’ensemble de l’action qui a abouti au point. En escrime on retrouve également deux grandes formes d’arbitrage. Soit on va avoir une escrime avec une règle de priorité ( sabre, fleuret), soit une escrime à la touche sur le temps d’escrime (l’épée).

Pour l’escrime à la touche sur le temps d’escrime on va utiliser l’électricité puisqu’en dessous d’un quart de seconde c’est difficile de voir ce qui se passe. On a donc besoin de la lumière pour arbitrer sur le temps d’escrime. Pour rentrer un peu plus dans les détails, la lumière s’allume quand il y a une touche. Dans le cas où il y a une double touche les deux lampes s’allument en même temps et il y a un point chacun par exemple. S’il y a un tout petit retard sur la touche adverse la lampe est bloquée, il n’y a que celle du premier tireur qui s’allume, mais ça se joue à un vingt-cinquième de seconde dans l’action. La seule chose qu’il est donc possible d’arbitrer sans lumière c’est la prise d’initiative. On cherche à définir qui a pris l’initiative et qui a joué en réaction, ce qui se perçoit très bien.  On ne parle pas ici de qui a touché en premier mais qui a attaqué en premier.

Nous en somme arrivés pour respecter la logique de notre arme et les principes du système Liechtenauerien à un arbitrage similaire à celui du fleuret et du sabre moderne, c’est à dire une convention que l’on appelle « la convention de l’avant ». Dans ce système d’arbitrage on cherche à identifier quand a lieu l’attaque et quand elle commence. On va donc chercher à définir quels sont les signes précurseurs de l’attaque, de la prise d’initiative, à définir qui est dans l’action et qui est dans la réaction.


Pour quelle raison donne-t-on la priorité à l’attaque plutôt que la touche?

Parfois certains te disent « je suis touché mais j’ai touché » sauf que dans la réalité tu te rends bien compte que face à une lame tu es en retard et c’est dangereux. Effectivement tu as peut-être touché mais dans l’action tu te rends bien compte que tu es en réaction,  que l’arme adverse t’arrive droit dessus et que tu vas être également touché. Cela ne dure qu’un quart de seconde dans le combat mais c’est une éternité dans laquelle tu te rends bien compte que c’est trop tard. Pour nous c’est absurde de se mettre dans une telle situation, faire une contre attaque et être touché soi même c’est suicidaire comme comportement…  si certains règlements permettent ce genre de dérive, dans la réalité tu ne te lances pas dans l’attaque adverse si celle-ci t’arrive dessus et que tu as senti ou vu que s’était trop tard. Donc ce qui nous intéresse c’est celui qui prend l’initiative l’autre ne fait qu’une erreur tactique en choisissant le mauvais rôle ou pire en n’étant quand pure réaction.


C’est effectivement l’une des dérives que l’on peut observer et dans de nombreux systèmes l’entrainement « en réaction » à un stimulus est souvent majoritaire. Quelle est ton point de vue à ce sujet?

Pour nous, en combat soit il y a des opportunités  que tu utilises, soit il n’y en a pas et donc tu les crées. Si tu es perpétuellement dans la réaction, à attendre que quelque chose se passe ou  attendre l’erreur de l’autre, tu ne peux rien faire, tu vas perdre. Dans le système de Liechtenauer ils te disent, « si tu te soucies trop des autres et ne penses qu’à parer tu seras souvent battu ». À un moment, dans le temps de l’action ce n’est plus le temps d’observer. Si en plus tu te mets en réaction et ne penses qu’à te défendre sans reprendre l’initiative tu seras débordé. C’est la principale problématique du combat induite par cette notion fondamentale du  temps de réaction.

Comment dépasser cette problématique du temps de réaction en combat?

Humainement c’est impossible d’aller plus vite que le temps de réaction du corps. Par exemple si tu arrives à créer la surprise chez l’adversaire, tu vas généralement plus vite que son temps de réaction et il y a de grande chance que tu le touches. C’est l’une des raisons qui fait que  si tu passes ton temps à réfléchir à tes techniques et attendre que ton adversaire agisse pour réagir, le temps que tu perçoives l’action, prenne une décision et que ton corps agisse il est déjà trop tard.

C’est une faiblesse dans le combat avec lequel il faut composer et c’est ce handicap de départ qu’il va falloir combler par la tactique. C’est donc pour cela qu’il ne faut jamais se mettre dans la situation où on est seulement en réaction ou en observation. La seule façon de combler ce temps de retard, c’est de ne pas me mettre dans l’attente mais de provoquer l’attaque ou attaquer. C’est de la tactique. En réalité dès que tu anticipes quelque chose suite à une provocation, ton temps de réaction est diminué. Si j’attends l’attaque mon temps de réaction va être long alors que si j’anticipe je le réduit. Bien sûr il reste une part d’incertitude mais on peut identifier plus ou moins les probabilités de touches adverses sur une ouverture et à partir de cette anticipation  notre temps de réaction est moins long.

Pour nous c’est l’environnement qui est porteur de l’information et la réponse est aussi dans l’environnement, pas dans ta mémoire. La réponse pertinente à l’information elle est dans la situation elle-même. L’information te fournit à la fois le problème et la solution. La mémoire c’est une charge cognitive trop importante en combat. Le combat n’est pas un processus dans lequel tu perçois une information puis tu vas chercher la réponse dans ta mémoire et ensuite tu agis. L’action est beaucoup trop rapide pour cela. Donc si tu cherches à trouver une réponse dans ton panel technique, tu seras forcément en retard. Tu ne peux pas aller au combat avec un répertoire technique appris par cœur et maîtrisé sur le bout des doigts pour réagir à telle ou telle attaque. Les possibilités de réponse et d’attaques sont trop importantes pour toutes les voir à l’entraînement et il y a bien plus de chance de faire face à une situation inconnue que l’inverse. Le combat c’est de l’adaptation et de la création dans l’instant.
Pour en revenir à ta question, il faut apprendre à lire l’information de l’environnement, de l’espace que tu crées, l’espace interpénétré de deux personnes qui combattent. Même lorsque l’adversaire ne bouge pas il y a toujours quelque chose à percevoir et une partie du travail en combat  consiste à apprendre à voir, percevoir et décider.


Comment amener les élèves à cette capacité d’adaptation?

Il n’y a pas de secret, il faut du vécu pour travailler la sensation de combat et se détacher du travail purement technique. Comme je te le disais, l’information est portée par la situation qui est quelque chose de spécifique, de nouveau. La situation est unique de par l’inconnu qu’elle suscite. Tu ne connais pas ton adversaire. Il peut être de taille et de poids très différents ou avoir un jeu que tu n’as jamais eu l’occasion de rencontrer. Il y a beaucoup de variables qui rentrent en jeu.

Pour revenir à ce que nous disions tout à l’heure, ça correspond assez à l’idée que l’on doit agir sans penser et laisser émerger les choses dans l’instant, qu’on retrouve dans les arts martiaux japonais. Et l’un de nos buts c’est de créer des situations pour faire émerger chez toi des choses que l’on ne peut pas t’apprendre. C’est là toute notre propédeutique avec les mousses, permettre aux élèves de comprendre quand ils sont en réaction ou non. Par expérience, les élèves se rendent rapidement compte de leur rôle et il n’y a pas besoin d’attendre 10 ans de pratique pour apprendre à prendre l’initiative, reconnaître ton rôle dans le combat et reprendre l’initiative. On apprend cela dès le début.


D’où l’utilisation de la pression temporelle dans les situations?

Oui car à travers les situations d’opposition les élèves apprennent par le vécu à prendre des décisions et aussi constater leurs choix inconscients sous la pression. Le plus dur pour un combattant c’est d’accepter de ne pas tout contrôler. C’est pour cette raison que je n’apprécie pas forcément le terme « maître » ou « l’idée de maîtriser » car on a l’impression que le mec maîtrise tout alors que le but du jeu c’est de laisser faire, ne pas tenter de vouloir tout maîtriser. Pour nous il n’y a rien d’ésotérique à la notion de lâcher prise. C’est notre matière première, et les mousses c’est pour faire travailler ce qui est pour nous la quintessence du combat sur le fond. Quand tu as compris cela, que tu arrives à le faire et le faire travailler aux élèves ça devient intéressant quel que soit la forme.

Il faut toujours garder à l’esprit que le combat c’est atteindre l’autre tout en sachant que tu es une cible toi-même et que l’autre à le même projet que toi. On est vraiment dans la logique interne du combat duel. Pour moi il y a un souci lorsque les gens sont mis en opposition et que ça ne ressemble pas à ce qu’ils font habituellement à l’entrainement. On peut décrire ou théoriser mais comment on transmet? C’est là toute la difficulté. Les beaux discours ne suffisent pas, il faut que l’élève puisse comprendre dans l’action pas seulement dans la théorie.

Après les élèves sont plus ou moins pénétrables par rapport à ces notions car il y en a toujours qui veulent tout contrôler et on observe chez eux beaucoup d’indétermination et d’hésitation dans le combat. Donc avec les mousses on est, avec les élèves, dans un système sécurisé qui permet de faire sentir cette essence-là du combat. Il faut faire sentir ça tout de suite aux élèves. On est dans un discours du sensible et de l’intelligible, du procédural au déclaratif. Si tu ne fais que du déclaratif et que tu ne crées pas de situations pour faire sentir et vivre les choses à tes élèves, ce n’est que du déclaratif. Passer du déclaratif au procédural c’est la grande difficulté. Pour nous c’est important de faire travailler le sensible pour qu’il devienne intelligible et non l’inverse.

 » On est dans un discours du sensible et de l’intelligible, du procédural au déclaratif. Si tu ne fais que du déclaratif et que tu ne crées pas de situations pour faire sentir et vivre les choses à tes élèves, ce n’est que du déclaratif »


Il y a souvent conflit entre les traditionalistes, ceux qui s’orientent vers la self défense et les sportifs. Quel est ton regard sur cette notion de transfert des acquis à une réalité?

Alors pour les transferts, est-ce que cela peut être utile pour de la self défense ou du combat? Pour moi on en revient à la même chose. Fondamentalement on est sur la même logique, il veut m’atteindre, je veux l’atteindre, je suis une cible, il est une cible. À un moment s’il veut m’attaquer il va être obligé de la franchir cette distance qui nous sépare, infime soit-elle, de prendre une décision. Quand tu vis les situations d’oppositions que nous créons tu as l’habitude de lire ton partenaire sous la pression contre un adversaire qui n’est pas là pour faire semblant et subir ensuite. Si tu t’entraînes à faire que de la technique, le jour où tu as un mec qui ne correspond pas du tout à ce que tu as l’habitude de voir à l’entrainement tu vas manger. Le combat c’est de l’imprévisible, de l’adaptation. Dans les jeux d’opposition tu apprends à gérer la distance, tu connais le danger, la zone de danger et tu apprends à gérer l’espace et le temps.

Après effectivement, on s’entraine dans un combat réglementé et bien sûr on peut te sortir le discours du sportif dont l’objectif est le combat avec règles ou le boxeur qui va se faire mal aux mains parce qu’il n’a pas ses gants. Et bien soit, il suffit de lui dire de mettre des baffes à la place des coups de poings, il n’y a aucune raison qu’il n’y arrive pas. On peut critiquer les sportifs mais ce qui est sûr c’est qu’il n’est pas que dans  la théorie. Il s’entraine et vit dans l’action tout cet aspect tactique du combat. Le sportif développe des compétences du combat par le vécu, il a un rapport au temps, il sait lire les intentions de l’autre. Si tu n’as aucune conscience de l’environnement, des distances, des intentions, des zones de danger, dans l’action bien sûr, pas dans la théorie, tu as beau avoir les meilleurs techniques du monde elles ne te serviront pas à grand-chose. Notre pratique est ludique, sans danger, fun, mais ça reste raide car on y va vraiment. C’est sec comme un coup de trique! On n’a rien d’autre à t’offrir que des larmes, de l’échec, de la sueur (rires). Même si pédagogiquement on utilise des frites en mousse on y va pour toucher, pas pour faire de la chorégraphie. Que ce soit une frite en mousse, une épée à deux mains avec protection, un coup ou autre, quand tu le prends tu le prends.

Après je réponds à ta question parce que tu me la poses mais notre propos n’est pas de dire que l’on s’entraîne pour faire de la self défense. On n’a pas de discours de » warrior ». On pratique pour se faire plaisir, tu aimes ou tu n’aimes pas, on ne se préoccupe pas du « réel ». On cherche, on fait évoluer notre travail, on expérimente et c’est déjà pas mal. Après, pour le reste chacun se fait son avis.


Pour terminer, quel conseil donnerais-tu aux lecteurs?

Pour entrer dans le monde du combat, je pense qu’il est important de ne pas axer l’entrainement seulement sur l’étude technique. Les gens sont bien souvent obnubilés par l’action finale mais ce n’est que la conséquence de ce que tu as construit avant et c’est ça qui nous intéresse. Il y a beaucoup de personne qui voit le geste qui a touché, qui a mis KO mais peu sont capables de te décrire ce qu’il s’est passé avant. Comment construit-on  l’action? Comment j’ai ou il a  gagné son combat? Qu’est-ce qu’il a mis en place? Le combat se déroule en amont du coup décisif généralement. En foot, voir la balle dans le but tout le monde sait le faire mais voir la progression du ballon, la construction du jeu pour arriver à mettre cette balle dans le but peu de personnes le voit. On apporte souvent beaucoup d’importance au butteur, mais sans ses coéquipiers et la construction du jeu en amont, il n’est finalement pas grand-chose, outre ses capacités physiques. Un exemple plus concret c’est le vélo, si tu n’y connais rien tu vois des mecs qui pédalent, point. Mais, c’est intéressant de voir comment le coureur gère sa course en fonction de ses capacités, ses coéquipiers, quand est-ce qu’il fait le choix de décrocher etc… Le geste propre ce n’est pas réellement notre priorité, car la beauté elle est dans la construction. Après que tu sois esthétique ou non, c’est secondaire. Certains te diront c’est moche,… Mais c’est quoi le beau ? Les choses ne sont pas figées dans le temps.

En compétition on voit régulièrement que face à des combattants qui sont très techniques, la tactique gagne très souvent, car tu as beau avoir le bagage technique si tu ne sais pas l’organiser ça devient compliqué. Un bon technicien n’est pas forcément un bon combattant et inversement.

Merci Michel pour le temps que tu m’as accordé et tes réponses enrichissantes.

 

Informations complémentaires:

Michel donne régulièrement des stages en France ouvert à tous pratiquants, tous niveaux et toutes disciplines. il sera notamment à Bourg-en-Bresse le 17 décembre et prochainement en région parisienne.

Si vous êtes intéressés pour découvrir son travail, je ne peux que vous conseiller d’aller à sa rencontre. N’hésitez pas à le contacter personnellement, pour plus d’infos 😉

Contact: michelbiays@gmail.com

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