Budo: liberté, choix, progrès et … sacrifices

L’extrait que je vous propose aujourd’hui est issu de l‘interview de Khalila Ali, que j’avais posté il y a quelques semaines:

« Quand Mohamed Ali a dit qu’il détestait la guerre, on l’a détesté aussi un moment. Mais quand il est devenu célèbre, il est devenu libre. C’est comme ça que j’ai appris la vie. C’est pour ça que je lui ai dit : « Défends ce en quoi tu crois, tu dois le faire seul, les Vietnamiens ne t’ont jamais fait de mal, ils ne t’ont jamais traité de nègre, ils ne t’ont jamais déshabillé, ni brûlé sur une croix dans ton jardin. Ils n’ont rien fait de tout cela. » Ali a dit : « C’est vrai ». J’ai dit : « Alors pourquoi aller te battre ? vous êtes des frères, tu comprends maintenant ? » « Oui, mais je ne veux pas aller en prison. » Il a dit qu’il ne voulait pas la prison. Je lui ai dit : « Tu dois faire un sacrifice, c’est ce qu’on fait. On fait de la prison, on ne fait pas la guerre. Un sacrifice. » Il a compris. Il était prêt. Il m’a demandé : « Que ferais-tu à ma place ? » Je lui ai dit : « Jamais de ma vie je ne partirais ! Prépare ma cellule et jette-moi en prison ! » Il a aimé ça. Alors il l’a fait. »

L’accès presque immédiat à un large panel de plaisir presque instantané fait que nous avons parfois des difficultés à faire des choix et nous engager dans la durée lorsque le plaisir est différé. Il est pourtant une chose que partagent ces femmes et hommes dont la réussite fait souvent figure d’exemple: celui d’avoir fait des choix et sacrifices pour gagner leur liberté et atteindre leurs objectifs. Chaque choix que nous faisons au quotidien à ses avantages et inconvénients. Pour autant nous souhaitons tous, dans une moindre mesure, l’acquisition rapide des aspects positifs en minimisant tout aspect négatif. Malheureusement chaque décision que nous prenons entraîne irrémédiablement des sacrifices.

Choisir pour avancer

Je reçois régulièrement des mails de pratiquants souhaitant s’investir dans plusieurs disciplines  mais s’interrogeant sur les limites de cette pluridisciplinarité et la pertinence de leurs choix. Mon parcours éclectique fait que l’on me demande souvent quelles ont été mes motivations, pourquoi j’ai été régulièrement voir ce qui se passait ailleurs et si cela m’a réellement apporté dans mon parcours.

Cela m’a bien sûr beaucoup apporté et m’apporte encore aujourd’hui. Toutefois il me semble important de différencier plusieurs démarches. Souhaite-t-on étudier une autre discipline en parallèle de la notre pour:

  • ouvrir nos horizons?
  • nous plonger en profondeur dans divers arts afin d’ajouter des cordes à notre arc?
  • voir ce qui se fait ailleurs occasionnellement et prendre ce qui semble en accord avec notre discipline de départ?
  • se faire plaisir et suivre tout simplement ses envies?

Dans un premier temps, cet ensemble de démarches est parfaitement louable  et je ne peux que conseiller à chacun de ne pas s’enfermer dans sa discipline, essayer, découvrir, expérimenter etc… Toutefois, sur le long terme toutes ne sont pas forcément compatibles si l’on souhaite, un tant soit peu, toucher du doigt le cœur d’un enseignement.

Pluridisciplinarité, oui… mais comment et à quel prix?

Dans le but d’optimiser son apprentissage et tirer profit de chaque minute passée sur un tatami, il est important que notre démarche soit sous-tendue par des objectifs précis et d’en identifier les limites, quel qu’en soient les raisons (curiosité, envie de découvrir, aller chercher une complémentarité, un regard différent sur les AM etc…).

J’ai la chance de croiser en stage, et d’avoir au dojo, des pratiquants de styles et/ou disciplines très variées ayant des objectifs bien différents. Toutefois quel que soit leur niveau de départ, tous n’ont pas la même marge de progression :

  • certains viennent pour puiser dans l’enseignement proposé certains éléments qu’ils considèrent complémentaires à leur enseignement principal et ont conscience qu’ils n’atteindront probablement jamais un niveau d’expertise dans cet enseignement secondaire. Ce n’est d’ailleurs pas leur but et mettent à profit une démarche de progression pour leur pratique principale,
  • d’autres souhaitent plonger en profondeur dans l’ensemble des aspects d’une école (formes, principes, techniques etc…) et y arrivent aussi bien que les élèves réguliers car l’enseignement proposé est complémentaire à celui qu’ils reçoivent ailleurs,
  • d’autres souhaitent plonger en profondeur dans l’ensemble des aspects d’une école mais se retrouvent en difficulté car l’enseignement proposé n’est tout simplement pas complémentaire à l’enseignement qu’ils reçoivent ailleurs.

Pour les premiers cela ne pose bien sûr aucun souci, car leurs objectifs sont clairs et réalistes. Pour les deuxièmes, cela ne pose pas non plus de problème dans leur progression puisqu’ils ne passent pas leur temps à construire pour déconstruire puis reconstruire ailleurs. Pour les troisièmes cela devient plus embêtant car il existe un décalage entre leurs désirs de progrès et le temps réel qu’ils peuvent consacrer à chaque enseignement. Alternant quelques heures par semaine dans un dojo puis dans un autre, voir un troisième, suivant des enseignements parfois aux antipodes, leurs progrès deviennent limités dans chaque enseignement qu’ils suivent comparativement aux élèves réguliers (à de rares exceptions près). Il existe bien sûr des experts ayant plusieurs cordes à leur arc mais il est important de comprendre que pour eux l’étude ne se résume pas à une ou deux heures de pratique par semaine dans chaque structure et qu’ils ont généralement consacré une partie de leur vie à chacun de ces arts avant de s’engager sur une autre voie.

Si j’ai effectivement eu une période vagabonde, errant mes soirs de disponibilité dans les dojos pour essayer, tester, voir ce que je pouvais en tirer, j’ai toujours conservé une pratique régulière et prioritaire avec un enseignant. Quitte à parfois couper complètement avec l’enseignement que j’avais reçu pour me plonger en profondeur dans l’étude qui m’était proposée. C’est un choix personnel qui n’a pas été sans conséquence mais que j’ai toujours estimé important pour pouvoir progresser et ne pas simplement rester à la surface des choses. Bien sûr tout le monde n’a pour objectif d’atteindre un niveau d’expertise dans les domaines qu’ils côtoient et il est difficile, même pour un élève assidu, de savoir s’il atteindra un jour ce niveau souhaité. Il est d’ailleurs tout à fait possible de s’épanouir et retirer de nombreux bénéfices d’une étude éclectique. Toutefois, il me semble difficile d’espérer plus que des résultats frivoles en papillonnant deux heures par semaine dans plusieurs structures.

J’ai toujours conservé une pratique régulière et prioritaire avec un enseignant. Quitte à parfois couper complètement avec l’enseignement que j’avais reçu pour me plonger en profondeur dans l’étude qui m’était proposée.

La liberté c’est le choix et des sacrifices

Notre temps de pratique est aujourd’hui précieux. Noyer dans nos quotidiens parfois surchargés nous n’avons pas le temps de nous disperser au risque de passer à côté de l’essentiel. Je ne fais bien sûr pas figure d’exemple mais j’estime important que nos objectifs soient clairs, qu’on en établisse les limites, les avantages et inconvénients. Ainsi il est tout à fait possible d’étudier plusieurs disciplines à la fois mais il est crucial d’accepter que, faute de temps, nous aurons certes un vécu et des connaissances plus variées mais prenons le risque de survoler les choses. Et cela, même si nous avons l’impression inverse.

Percevoir une réalité et ne pas se leurrer sont deux choses que les Budos nous enseignent. A partir de ce constat, il appartient à chacun d’identifier clairement ses objectifs (se perfectionner, simplement se faire plaisir, ouvrir ses horizons etc…) et faire les choix qui leur incombent en gardant à l’esprit qu’il y aura des avantages et inconvénients. C’est avant tout notre réflexion et notre capacité à faire les bons choix qui seront sources de progrès, bien plus que la valeur que nous portons à une discipline.

Parce que la liberté de progrès ne se fait pas sans sacrifices… Parce que ces sacrifices, bien qu’important dans notre vision de départ, sont finalement infimes comparativement à ce que cela peut nous apporter… Il est indispensable de faire des choix dans notre pratique, notre vie, pour espérer un réel progrès.

Il arrive un jour dans la vie où tu dois décider dans quel train tu veux monter et une fois que tu as décidé, tu ne dois pas te demander ce qui se passerait si tu en avais pris un autre. Il faut vraiment profiter de la vie. Nous ne pouvons pas savoir ce qu’il y a dans les autres trains, même si cela nous réveille la nuit. En réalité, la perfection n’existe qu’en nous. Tous les chemins nous conduiront à un endroit différent mais ce seront nos pas qui nous permettront de trouver plus ou moins de bonheur dans chacun d’eux. Kilian Jornet, Courir ou mourir.

Il arrive un jour dans la vie où tu dois décider dans quel train tu veux monter et une fois que tu as décidé, tu ne dois pas te demander ce qui se passerait si tu en avais pris un autre.

 

4 Commentaires

  • Jean Luc Dureisseix.

    Konnichiwa Alex,
    Ce n’est pas vraiment un problème de pratiquer une ou plusieurs disciplines du Budo, si on considère ces disciplines comme des outils pour apprendre à utiliser de manière efficiente son corps et son esprit pour faire face aux défis de la vie. En fait, ces différentes disciplines peuvent être considérées comme des spécialisations et peuvent effectivement correspondre à certains choix ou préférences et ces spécialisations devraient être étudiées après que l’on ait approché la manière globale d’utiliser son corps dans de le cadre du Budo. Et là, en fait; il y a autant de façon de faire que de pratiquants car chacun de nous avons nos propres caractéristiques corporelles et mentales, notre propre sensibilité, etc… Et quand nous avons optimiser nos capacités, on peut les exprimer en fonction de nos goûts ou choix. Normalement chaque discipline du Budo devrait permettre d’y arriver, quand on en étudie les principes fondamentaux, malheureusement la spécialisation intervient beaucoup trop tôt, bien avant qu’on ait compris ces fondamentaux. Et l’orientation exclusivement compétitive de certaines à modifier beaucoup de choses. Malheureusement même si on pratique en même temps le Judo, le Karate, l’Aikido et le Kendo selon les critères actuels, cela ne signifie en aucun cas que l’on puisse se rapprocher des concepts de base qui liaient dans les Koryu les différentes disciplines de celles-ci et permettant de progresser dans toutes ces disciplines. Après, c’est à chacun de trouver ce dont il a besoin pour se réaliser sans se laisser enfermer dans un quelconque dogme ou un discipline.
    Mata ne.
    Jean Luc

    • Konbanwa Jean Luc,

      Merci pour la lecture et ton retour. Je suis entièrement d’accord avec toi. Le souci est surtout, à mon humble avis, que les démarches de pluridisciplinarité et les attentes des élèves ne sont pas toujours en accord. D’autant plus que beaucoup le fond sans avoir réellement abordé le cœur de l’enseignement qu’ils reçoivent. Le fait de pratiquer plusieurs disciplines est bien sûr intéressant et nécessaire à un certain niveau, pour ne pas s’enfermer dans un dogme. Toutefois, cela n’est pas toujours le cas et ne fait que desservir l’intéressé. Bien plus que la démarche, il me semble avant tout important qu’un pratiquant polisse sa réflexion pour en tirer un réel bénéfice. Pourquoi aller voir ailleurs? Quels intérêts, avantages et inconvénients vais-je en retirer pour ma progression? Quelles disciplines ou enseignement semblent complémentaires ou non à ma pratique? Est-ce que ma progression est temporairement limitée à cause de l’enseignement proposé? Où est-ce moi dans mon attitude, mes démarches, mon investissement, qui limitent ma progression? etc…

      Mata ne,
      Alex

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