Inoue Noriaki senseï, sans courage la technique n’est que poussière

Lorsque l’on aborde le sujet de l’aïkido et ses origines, on se réfère bien souvent à son fondateur, Ueshiba Moriheï, ses successeurs ainsi que ses Uchi Dechi, relayant au dernier plan nombre d’acteurs importants de la discipline. Si les recherches historiques de Stanley Pranin ont permis de souligner qu’il ne s’agissait bien souvent pas d’une erreur mais d’une déformation volontaire de l’histoire, certains des acteurs principaux de l’aïkido restent encore, à ce jour, peu connu du grand public. Je veux parler ici de Noriaki Inoue, certainement le plus ancien élève d’Ueshiba Moriheï.

Né dans la Préfecture de Wakayama en 1902, fils de la sœur aînée d’Ueshiba senseï, Noriaki Inoue est un neveu de Moriheï, élevé durant plusieurs années au sein de la famille de ce dernier. Débutant le judo en 1911 avec Kiyochi Takagi*, il fut ensuite l’un des élèves de la première heure d’Ueshiba et suivit l’évolution de son oncle avant même que le terme « Aïki » fasse son apparition. Inoue senseï reçut la majeure partie de ses connaissances martiales d’Ueshiba senseï. Il débuta l’entrainement très jeune, avant qu’Ueshiba senseï ne devienne réellement enseignant, tel que le stipule son témoignage:

« En 1915 ou 1916 (Inoue senseï n’avait alors que 13 ou 14 ans) quand mon oncle visita Tokyo, il arriva dans notre demeure de Kaya-cho tout habillé en costume de cérémonie. Quand les membres de ma famille lui demandèrent pourquoi il était vêtu de la sorte pour leur rendre visite, il leur dit qu’il avait finalement décidé de devenir professeur de jujutsu! Nous nous sommes tous moqués d’un fermier qui voulait devenir professeur de jujutsu. C’est alors que nous avons décidé de pratiquer au second étage de notre magasin. Mes frères étaient vivant à cette époque. Un autre de mes frères, Keïzo, qui est mort récemment était alors vivant. Nous pratiquions tous ensemble. Mes frères appréciaient beaucoup l’entrainement. »

Inoue senseï au côté d’Ueshiba senseï

Il fut en outre l’un des principaux acteurs d’avant-guerre en devenant instructeur assistant d’Ueshiba senseï à partir du milieu des années vingts. Il deviendra plus tard instructeur en chef du Budo Senkyokaï à Kameoka et enseignera l’Aïki Budo dans différents quartiers d’Osaka. Il fut également la première personne au Japon qui enseigna à la police militaire.

Proche du fondateur, il prit ses distances avec Ueshiba senseï  à la suite des événements qui marquèrent le second incident de la secte Omoto. Après la guerre, Inoue senseï enseigna à Tokyo le fruit de ses années d’études, un art d’abord nommé Aïki Budo qu’il appellera plus tard Shinwa Taïdo pour finalement lui donner le nom de Shineï Taïdo. Considéré un temps comme l’un des potentiels successeurs, il est aujourd’hui considéré comme le premier instructeur de la discipline.

Une époque où l’erreur ne pardonne pas

Inoue Noriaki connut l’aïkido et ses prémisses à une époque où le contexte ne laissait pas de place à la notion de faiblesse dans la pratique. Bien qu’aujourd’hui la notion d’efficacité divise, les élèves et enseignants de cette période, quelle que soit leur discipline, se devaient d’être à la hauteur. Voici ce que nous rapporte Inoue senseï dans une interview réalisée par Stanley Pranin:

« A cette époque, il existait des enseignants de différents arts de combat comme le Kenjutsu, le Judo et le Karate. Nous n’avions pas le droit de perdre contre ces hommes-là. A cette époque, il fallait gagner. J’ai gagné tous mes matchs. Mais il fallait gagner loyalement, avec dignité. Par exemple, Kosaburo Gejo sensei* que j’ai déjà mentionné, était un officier de marine du même groupe qu’Isamu Takeshita sensei. Il quitta la marine avec le grade de lieutenant-colonel ou quelque chose d’approchant. C’était un expert connu du Yagyu-ryu. Je fus le premier à le rencontrer en compétition, un petit homme comme moi. Je paraissais sans défense et c’est pourquoi il a été vaincu. Si j’avais donné une impression de force il se serait appliqué, mais il a dû croire qu’un match avec une personne aussi petite que moi n’avait pas d’importance. »

*Kosaburo Gejo: né aux alentours de l’année 1862, il fut l’amiral de la Marine Impériale Japonaise et contemporain de Isamu Takeshita (célèbre pratiquant d’Aïki Jujutsu et fervant supporter d’Ueshiba Moriheï). Maître de l’école Yagyu Shingake-ryu, il commença l’étude de l’aïkido vers 1925.

Cette citation met en lumière la concurrence existant entre les diverses écoles, dont on parle rarement. En raison des enjeux politiques et sociaux, cet extrait laisse supposer l’importance pour une école de faire valoir sa légitimité et pour les élèves d’être de digne représentant de l’école. Si l’on ne peut effectivement pas se fier à un seul témoignage, celui-ci n’est pas un cas isolé. Minoru Mochizuki en est un bel exemple. Ayant également suivi l’enseignement d’Ueshiba senseï, il aborda à plusieurs reprises ses nombreuses expériences. Cela impliquait une connaissance de ce qui se faisait ailleurs, une prise en compte des différentes dynamiques du combat, mais aussi le courage de tester ses hypothèses et être testé par autrui. A cette période, l’aïkido ne faisait pas exception à la règle. 

Sans courage, l’entrainement n’est que poussière

Au cours de l’interview réalisée avec Stanley Pranin, Inoue aborde à plusieurs reprises la pratique sous un angle que l’on omet souvent d’évoquer. Celui des capacités autres que technique et stratégique, à savoir le courage:

« Je dis souvent à mes élèves que la force ou la faiblesse sont sans importance. Si vous avez un courage sans faille et une « légère brume de souffle », vous n’avez plus à vous inquiéter. Je peux parler d’expérience. »

« Si vous réussissez à cultiver votre courage, vous contribuerez d’une myriades de façons à la réalité de la création. Sans courage, le plus grand expert ne peut rien inventer de valide »

L’entrainement est généralement un moment où s’entremêle préparation physique/corporelle, étude technique, et un temps d’échange semi-libre/combat. Cependant, si l’entrainement est censé nous permettre de développer des capacités techniques, il doit nous permettre de développer d’autres qualités comme le contrôle de soi, la gestion de nos émotions. Pour autant, le cadre idyllique de travail inhibe certains aspects de notre personnalité, dans une certaine mesure, rendant difficile la transposition de nos apprentissages au réel. Nous évoluons à l’entrainement dans un milieu aseptisé de nombreuses difficultés que nous pouvons rencontrer, en premier lieu l’inconnu (humain, environnemental, physique, psychologique etc…). C’est l’une des raisons qui font qu’un champion du ring peut être dépassé dans une situation extérieure à ses habitudes d’entraînement. C’est également une des raisons qui font qu’en tant que pratiquant nous avons régulièrement des questions et doutes quant à nos capacités réelles. Nous nous entraînons régulièrement mais nous savons au fond de nous, qu’on ose se l’avouer ou non, qu’il est possible que nous ne puissions mettre en application ce pour quoi nous nous entraînons, quel que soit le type de conflit auquel nous faisons face.

Faisant partie des conditions d’étude, l’échec est source de progrès durant l’entrainement alors qu’à l’extérieur il reste culturellement une marque de faiblesse entraînant dans sa joute plusieurs conséquences démultipliant nos peurs (le regard d’autrui, le sentiment d’infériorité comparativement à un proche qui réussit tout ce qu’il entreprend, une forte remise en question etc…). La peur de l’échec est sans doute l’un de nos plus grands handicaps, quel que soit notre niveau. Ainsi la technique n’est qu’un outil et un adepte de moindre niveau, courageux, sûr de lui, aura des chances de surpasser un expert animé de doutes.

Cultiver le courage, la marque des budoka du passé

Vertu omniprésente dans les temps passés, marque des héros légendaires, le courage n’est pas quelque chose d’inné. Nous le devons en partie au contexte social dans lequel nous évoluons et l’ensemble des expériences à partir desquelles nous nous construisons en tant qu’individu. Pour autant, s’il peut s’acquérir avec du temps et de la volonté, ce n’est pas un acquis. Le courage est une force de caractère, une éthique qui se battit au fil de nos rencontres. Si les contes et légendes ont longtemps mis en avant le courage physique des héros, c’est également un acte moral se traduisant par nos actes journaliers.

Acte répondant régulièrement à des codes moraux et culturels, souvent utilisé comme outils de comparaison, le courage se traduit par des micro-actes dans notre quotidien.  C’est en quelque sorte la capacité à nous regarder dans le miroir, faire face à nos doutes et les aspects les plus négatifs de notre personnalité pour y remédier. C’est aussi la capacité à surmonter les épreuves quotidiennes qui nous touchent personnellement, sans jamais les contourner pour continuer d’avancer. C’est aussi accepter l’erreur, l’échec, accepter de se tromper pour rebondir.

Le courage existe en chacun de nous mais il appartient à chacun de développer cet aspect de notre personnalité à une époque où il est facile de nous reposer sur nos acquis. Si durant l’époque d’avant-guerre le contexte poussait régulièrement nos anciens à éprouver leurs faiblesses et leurs limites pour vivre, nous faisons partie d’une génération où il est facile de vivre dans un confort presque permanent en fermant les yeux. Si nous choisissons un loisir pour le plaisir qu’il nous procure, quelle que soit l’activité, nous ne pouvons faire l’impasse sur l’ascèse que sollicite l’atteinte d’un haut niveau de maîtrise car on ne devient pas chef étoilé en cuisinant une fois par semaine pour son plaisir personnel. Il en est de même pour la natation, on ne peut apprendre à nager sans se mouiller.

En outre les principes de l’aïkido comme celui d’Irimi nécessitent que l’on face preuve de courage pour avancer sur le partenaire malgré l’attaque. Il en va de même pour les principes d’harmonie et de compassion. Il faut de nombreuses heures d’inconfort, à se faire violence, pour surpasser nos émotions, accepter une agressivité extérieure et la laisser coulée pour y répondre avec bienveillance. La violence est une réaction dictée par la peur, la non acceptation de l’échec et un mal-être face à une situation.

L’aïkido est une voie que j’ai choisi d’entreprendre car je trouvais sa quête noble, à l’opposé de ma personnalité, posant l’objectif de sortir de la dualité. Pour autant une pratique telle que l’aïkido d’aujourd’hui permet bien plus qu’avant de nous fourvoyer en devenant de beaux théoriciens de la pratique martiale, bien plus que des adeptes dont les preuves se font simplement par la pratique. Tout simplement parce que nous avons le choix, ce que nos anciens n’avaient pas lorsqu’ils se rendaient dans un dojo:

« A cette époque, il existait des enseignants de différents arts de combat comme le Kenjutsu, le Judo et le Karate. Nous n’avions pas le droit de perdre contre ces hommes-là. A cette époque, il fallait gagner. »

Les arts martiaux permettent d’exploiter notre plein potentiel lorsqu’il s’ancre dans le réel et intègre toutes les dynamiques auxquelles nous pouvons être confrontés. Si leur quête, représentant bien souvent un idéal, doit nous permettre de nous réaliser et progresser, ils trouvent leur limite dans notre personnalité et ce n’est qu’en ayant le courage:

que peut-être nous aurons un jour accès à une compréhension juste de la profondeur du message que nos anciens souhaitaient nous transmettre. Nous avons chacun nos failles, nos problèmes et faisons tous face, un jour ou l’autre, à un manque de courage. Il appartient alors à chacun de le cultiver sans se trouver de fausses excuses, ne pas se mentir et encore moins à autrui. Si l’enseignant est un guide, il y a nombre de chose que qu’il ne puisse faire à notre place et en cela nous sommes quelque part les seuls responsables de nos progrès. Alors quelles que soient nos frustrations, nos résultats, nos doutes ou nos peurs, trouvons le courage de les affronter pour avancer car sans courage la technique n’est que poussière

« Bien que certains craignent les gaz asphyxiants, ils ne m’inquiètent pas du tout. S’ils veulent jeter une bombe, qu’ils ne se gênent pas du tout. Qu’ils lancent leurs bombes. Ce sont eux qui sont fous. Quelles que puissent être nos vantardises, nous autres humains ne mourrons qu’une fois. Je ne sais pas  d’où nous venons en naissant, mais nous retournons définitivement dans notre lieu de résidence antérieur […] Si vous ne maîtrisez pas directement cet aspect, vous ne pourrez jamais créer des techniques véritables. Celles-ci proviennent de jippo ken, essence du lien entre le yin et le yang. Sans ce lien rien n’est créé. Si vous et votre partenaire possédez ce lien, essentiel pour votre intuition dans l’étude des arts martiaux, vous pouvez travailler avec lui. Sans cette perception il serait ridicule de le suivre. Cela servirait à quoi? Je vous plains. Vous devriez faire quelque chose de plus profitable[…].Vous devez saisir par vous-même l’essence de l’affinité. Cet enseignement est intransmissible. J’ai pratiqué pendant des années pour chercher à cultiver mon courage. J’ai failli mourir plusieurs fois mais je suis encore en vie. » Inoue Noriaki.
 

L’intégrale de l’interview, dont les extraits sont issus, est disponible dans l’ouvrage « Les maîtres de l’aïkido, élèves de maître Ueshiba, période d’avant-guerre » de Stanley Pranin.

« Je dis souvent à mes élèves que la force ou la faiblesse sont sans importance. Si vous avez un courage sans faille et une « légère brume de souffle », vous n’avez plus à vous inquiéter. Je peux parler d’expérience. »

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3 réflexions sur “Inoue Noriaki senseï, sans courage la technique n’est que poussière

  1. Konbanwa Alex,
    c’est bien cela! Je n’arête pas de le dire aux élèves, surtout sur le point particulièrement bloquant que sont les échecs que nous rencontrons dans notre progression.
    Mata ne.
    Jean Luc

    • Konbanwa Jean Luc,

      Merci pour ton retour. Si mes souvenirs sont bons, déjà à l’époque tu nous parlais de l’importance d’accepter nos échecs et rebondir sur chaque difficulté se présentant à nous. Tu as quelque part contribué à ce post de part l’enseignement que tu nous as transmis :-).

      Mata ne,
      Alex

      • Konbanwa;
        C’est exact Alex. J’ai toujours défendu ce concept. Malheureusement cela ne correspond plus aux objectifs des gens qui veulent réussir sans connaître le moindre échec. Ce qui en fait ne correspond en aucun cas à la réalité de la vie. C’est assez triste!
        Mata ne.
        Jean Luc

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