Arts martiaux vs réalité: efficacité réelle et entrainement

Les activités de combat ont toujours fasciné et induit dans l’imaginaire populaire le rêve de trouver un jour « La  méthode » qui surpasserait les autres, conduisant à de nombreux débats sur l’efficacité martiale d’une école. On trouve aujourd’hui de nombreuses vidéos sur le net faisant l’éloge de telle ou telle méthode face à une autre. « Karaté vs Aïkido », « Boxe Thaïlandaise vs Shaolin Kung Fu » et autres gros titres sont fleurissants depuis quelques décennies attisant les débats et ce besoin constant qu’ont les adeptes de se convaincre de la légitimité de leur pratique.

Si cette mise en avant spectacle des disciplines, ne rendant service qu’au nom du vainqueur de l’affiche, peut sembler récente, cette préoccupation a toujours été implicite. Elle a en outre toujours existé dans une moindre mesure. Pourtant avant que le monde du sport ne fasse son apparition et s’empare de cette volonté de comparaison pour un monde où le business ne fait aucune concession, ce désir d’avoir « La méthode » la plus efficace se faisait dans le secret, caractérisé par l’étude profonde des arts guerriers, non dans l’objectif de rencontre devant les yeux d’un public.

Durant les périodes de guerre où elles furent fondées, et où cette logique trouvée sa légitimité, cette opposition directe entre les écoles restait extrêmement rare, pour ne pas dire absente. Pour ainsi dire mes quelques connaissances en histoire et mes recherches ne m’ont pas permis de retrouver de trace de duel public organisé entre deux koryu avant la période Edo. Avant cette longue période de paix instaurée par Tokugawa, le Japon connut de longues décennies de conflits politiques et idéologiques aboutissant à de nombreux bains de sang. La plupart des rencontres entre adeptes se faisaient généralement sur le champ de bataille ou lors de rixes avant que la dimension sportive n’apparaisse pour distraire le peuple. Un raisonnement qui trouvait sa logique dans le sens où les écoles destinaient leurs pratiquants à la guerre et non aux jeux sportifs. On peut facilement imaginer le déshonneur qu’un tel comportement aurait pu induire de la part d’un samouraï pour une école. A une époque où les guerres font rage de façon récurrente il est également difficile d’imaginer une école perdre l’un de ses meilleurs éléments autrement que par le sang au cœur d’une bataille.

Curieusement, avec la disparition progressive des guerres dans nombre de pays, et l’entrée des arts martiaux dans le monde du business, on constate une prolifération des comparaisons, bien souvent dans des pays où la guerre n’est plus. A une époque où rares seront ceux d’entre nous ayant la malchance de se retrouver dans une situation où notre vie sera en jeu, il est intéressant de constater ce besoin qu’ont les pratiquants de vouloir se comparer aux autres alors que la plupart d’entre nous ne savent pas réellement quelles seraient leurs réactions. La peur et la fuite étant la plus probable des réponses, d’une part car ce n’est pas une situation habituelle, que nous ne sommes plus habitués à mettre notre vie en jeu, d’autre part car il s’agit de la première réponse dictée par notre instinct.

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Retour d’expérience

Au cours de mon existence, je me suis retrouvé à deux reprises face à une lame. Ce n’est pas une chose dont j’aime particulièrement parler mais j’aborderai brièvement ces deux exemples, les conclusions que j’en tire pouvant peut-être alimenter cette réflexion. La première était durant mes jeunes années à la sortie d’une boîte de nuit. Nous nous étions retrouvé avec mes amis mêlés à une altercation de groupe. Alors que la situation s’était tournée à notre avantage, un individu sous l’emprise de l’alcool sortit de nulle part, une lame. Ni une ni deux, la pression fut telle que nous avons détourné son attention en lui jetant une chaussure au visage pour nous enfuir.

La deuxième fut au cours de mon exercice d’enseignant. Un jeune était venu régler ses comptes avec un de mes élèves lors d’un cours que je donnais sur un stade. Après l’avoir amené au sol pour le calmer, il s’est enfui pour revenir 30 min plus tard avec une lame. Ayant jugé que la situation risquait de mal tourner et estimant la vie de mes élèves bien plus précieuse que le risque encouru, j’ai fondu sur lui sans réfléchir en usant du même stratagème que la première fois (en lui lançant un plot que je tenais dans les mains). Ne lui laissant pas le temps de réagir et sous l’effet de surprise, la situation se désamorça et je pus maîtriser l’individu avant qu’il n’ait le temps de se retourner. Je n’en tire aucune gloire et estime que l’issue de cette mésaventure est certainement plus liée à un coup de chance qu’à de quelconques capacités techniques. Qui peut réellement dire comment il réagirait face à un agresseur, armé ou non? Même une personne ayant un vécu peut-elle réellement dire comment elle réagira la prochaine fois?

Un élève me parlait il y a quelques jours de la façon dont il avait vécu un grave accident de la route, le fait de s’en être sorti indemne et de voir sa femme entre la vie et la mort au moment de l’accident. Si sur le tatami un niveau technique nous sépare, j’ai admiré sa façon d’aborder le sujet, sa gestion du stress et de la situation pour sauver un être cher. J’avoue ne pas savoir moi-même si j’aurai eu les moyens de gérer avec autant de discernement ce genre de situation. Et ce n’est pas toujours ceux qui paraissent plus fort physiquement qui en ont la capacité.

Le cadre de l’entrainement

L’entrainement au dojo ou dans un gymnase se fait généralement sur la base de supposition, suivant l’expérience des enseignants, à partir d’une situation extraite d’une « réalité ». Toutefois, le dojo offre un cadre idyllique au sein duquel les conditions idéales de pratique sont réunies pour une étude en profondeur. Au cours des différents enseignements reçus, on m’a souvent incité à sortir du cadre et limiter l’instauration de règle autant que possible, mais le cadre du dojo fait partie de ceux que l’on ne peut gommer et dont chaque pratiquant doit avoir conscience.

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L’étude se fait sur la base de suppositions, suivant l’expérience des enseignants, à partir d’une situation extraite d’une « réalité »

Peut-on parler de réalité à partir du moment où l’on étudie dans un cadre? Peut-on aborder le thème de réalité à partir du moment où l’on est dans une situation d’étude sans éléments d’incertitude quant à la liberté des actions d’Uke? C’est un ensemble de questions qu’il est important de se poser pour polir son étude et surtout ne pas se leurrer quant aux capacités développées dans un dojo. Me permettront-elles de faire face à une situation hors du dojo? Ma pratique se destine-t-elle à cela? Même en limitant le cadre, existe-t-il réellement des situations dans les dojos où aucune règle n’existe? Je ne crois pas, tout simplement, car les risques de blessure irrémédiables sont beaucoup trop importants.

Pour autant, le dojo ne permet-il pas de développer certaines capacités utiles en situation de conflit? Lorsque je pratique un art de self défense  suis-je plus à même de me défendre qu’un budoka alors que je n’applique jamais réellement mes frappes pour ne pas blesser mon partenaire? Pratiquer sur un sac est une chose, le faire réellement sur une personne, ne serait-ce que par l’immense barrière psychologique à franchir car notre éducation ne va tout simplement pas en ce sens.

De nombreux facteurs interviennent dans un contexte de réalité, le stress, la capacité à garder une forme de lucidité, à faire les bons choix etc… nombre de choses qu’il est effectivement possible de développer dans un dojo mais dont on ne peut voir réellement les effets que le jour d’une agression. Nos réactions sont sujettes à notre tempérament, l’influence directe ou indirecte de la foule, le stress que la situation induit mais également notre état de nervosité du moment, le lieu, le contexte etc… Sachant qu’un pratiquant d’arts martiaux, quels que soit le nombre d’années d’études peut se retrouver bloqué par la crainte de ne pouvoir reproduire ce qu’il a vu à l’entrainement ou encore le choc psychologique que peut produire une vraie frappe au visage ou la vue d’une arme inhabituelle.

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Existe-t-il une pratique plus apte à me former qu’une autre?

Sans aucun doute, s’il existe des méthodes d’enseignement plus à même de former une personne à la self défense, quelle que soit la pratique on retrouve des personnes capables de gérer des situations de conflit, d’autres en devenir et d’autres qui n’auront jamais cette capacité. Peut-être parce qu’ils n’ont pas trouvé la méthode qui leur correspond ou pour d’autres raisons, mais c’est un fait. Il est d’ailleurs curieux de voir que les champions n’échappent pas à la règle et leurs titres ne sont pas gage de réussite dans ce domaine.

Il existe de nombreuses histoires de champion s’étant retrouvés un jour sur le carreau suite à une agression mais on en parle rarement. A l’inverse, il existe de nombreuses personnes n’ayant jamais pratiqué les arts martiaux qui ont su se sortir de telle situation. Un de mes enseignants me confia un jour « tu sais Alex, les « tueurs » ne sont pas dans les dojos. On pousse souvent la porte d’un dojo pour apprendre à se défendre, les prédateurs viennent rarement et n’éprouvent pas le besoin de franchir la porte d’un dojo. Ils ne vivent pas le même quotidien que nous et il faut rester humble quant à l’enseignement que l’on reçoit ainsi que les capacités que nous développons ».

La capacité à se défendre vient bien plus de l’Homme en lui-même que de la discipline pratiquée, bien qu’elle puisse concourir à notre développement. Quelle que soit l’efficacité d’une technique à l’entrainement, chaque situation est unique relevant bien plus de la capacité d’adaptation d’une personne et sa gestion des différents paramètres du conflit, à commencer par le stress. Car même un adepte possédant la meilleure technique du monde, si tenté qu’elle existe, ne peut réellement dire avec certitude s’il pourra l’appliquer ou non… De ce fait, il reste enfantin de se comparer techniquement à une autre méthode. Chacun doit trouver la voie qui lui correspond sans pour autant dénigrer le chemin emprunté par autrui. Bien prétentieux est celui qui, se croyant supérieur, déblatère sur autrui sans pour autant prendre la peine de rencontrer le principal concerné :-).

Si le terme de réalité est aujourd’hui vendeur dans le monde du « marketing martial », il est une chose qui puisse définir à mes yeux cette notion, celle du tout possible, celle du non-cadre où tout existe, celle de la non-règle. Il est important de faire preuve d’humilité quant à nos capacités car toute personne ayant un jour eu l’occasion de pratiquer en compétition, monter sur un ring ou de se retrouver dans une situation de conflit en dehors du dojo, sait pertinemment que la réalité peut être sans limite mais en aucun cas certaine… Faire preuve d’ouverture et échanger avec autrui quelles que soient nos différences semble bien plus porteur que  de se lancer dans de tels débats au risque de nous fourvoyer dans une pratique cléricale.

Moment d'échange et partage d'expérience avec Simon Pujol

Moment d’échange et partage d’expérience avec Simon Pujol

Pour compléter la réflexion sur le sujet:

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5 réflexions sur “Arts martiaux vs réalité: efficacité réelle et entrainement

  1. Konnichiwa Alex,
    très bonne réflexion sur ce sujet délicat qui rejoint mes propres réflexions et recherches!
    Mata ne.
    Jean Luc

  2. Assez en accord. Le fond du problème proviendrait du « marqueting » que l’on retrouve abondamment aujourd’hui grâce à internet. Trop d’argent en jeu… malheureusement. C’est bien connu, l’argent corrompt tout… ou plutôt attire les gens corruptibles. Voilà pourquoi il faut se méfier lorsque viens le temps de choisir « sa voie ». La psychologie inversé est d’un très grande aide à notre époque 😉 Bref, plus on essai de vous convaincre d’une chose, moins on doit y adhérer.
    Lorsqu’on entend une phrase du genre : ici on forme de vrai guerrier!!! Je dirais qu’il faut éviter ce genre de dojo. Un autre signe: tout les pratiquants sont jeunes pour la plupart, de plus vous remarquerai que plus ils sont avancés en grade et plus ils sont musclés…. preuve de leur efficacité technique je suppose? Certain pratiquant on la sagesse de séparer le monde martial en deux pratique, l’une sportive et la seconde martial (au sens stricte). Pour le commun des gens, il n’y a malheureusement pas de différence et l’illusion de l’efficacité d’une pratique sportive, bien que non négligeable, ne peut se comparer au long chemin de la pratique d’un budo. Plus lente est l’Apprentissage d’un budo mais beaucoup plus profonde. Sans compter le fait qu’on peu toujours pratiquer à 50 ans!

    • Bonjour Sébastien,

      Tout d’abord merci pour la lecture et ta contribution. Le marketing est sans doute un souci auquel s’exposent aujourd’hui les arts martiaux. Pour autant ce n’est pas le seul et j’ai le sentiment que ce n’est qu’une conséquence sous-jacente à de nombreux autres problèmes. Il serait difficile de tous les énumérer ici et je crois que chaque problème mériterait un post complet pour faire le tour de la question.
      En outre, les stratégies marketing sont aujourd’hui nécessaires pour pouvoir faire vivre une structure et je ne pense pas que l’on puisse leur jeter la pierre pour ça. Après oui effectivement, il y a des stratégies respectueuses et d’autres moins :-).
      Je reste intimement persuadé qu’un enseignant doit convaincre par la qualité de son travail plutôt que par une publicité mensongère. Plus on essaie de convaincre, plus on a besoin de reconnaissance, plus il y a de question à se poser…

      Pour ce qui est des dojos avec une majorité de jeune, cela peut aussi être dû à la jeunesse de la structure. Comme le dit l’adage « ce n’est pas forcément dans les vieux pots que l’on fait les meilleures confitures ». En outre, je ne crois pas que l’âge ait une quelconque incidence sur le niveau d’un élève. Il y a de très bons jeunes pratiquants et de mauvais anciens. L’avantage des jeunes et nouveaux, c’est qu’ils sont bien souvent plus humbles que les anciens et adoptent bien plus facilement l’esprit du Shoshin. J’ai personnellement dans mon club des élèves venant de divers horizons, des débutants, des personnes ayant une longue expérience et la marge de progression des débutants est souvent bien plus importante du fait qu’ils n’ont pas un corps formaté et ne cherche pas à se reposer sur leur acquis.
      Quant aux gradés musclés, je comprends ton sentiment. Cependant la masse musculaire n’a rien à voir avec un quelconque niveau technique. Par exemple, de nombreux pratiquants d’aïkido n’ont aucune condition physique et cela ne les empêche pas pour autant de « bourriner » et user de la force physique pour rentrer leur technique… La qualité d’un adepte est bien plus dans le relâchement et sa capacité à exécuter une technique sans force que son gabarit ou sa musculature :-).

      En te souhaitant une bonne fin de week-end,
      Cordialement.
      Alexandre

  3. Pingback: Aïkido vs Karaté: qui est le plus efficace? | Budo Musha Shugyo

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