Pratique de l’aïkido et le déni du conflit

Voici un court reportage, mis en ligne par la chaîne Radio-Canada, concernant le travail de mise en situation proposé aux policiers Québécois lors de formations continues. Destinées à tester et perfectionner leurs capacités d’analyse et de décision, ce reportage souligne la complexité que suscite la gestion d’une situation d’agression:

http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/767851/policier-quebec-formation-confrontation

Avant de rentrer dans le bref du sujet, je tiens à souligner que le partage de cette vidéo n’a, en aucun cas, pour objectif de débattre de la difficulté d’être agent de police et encore moins de me faire l’avocat de tout personne ayant commis une quelconque bavure au cours de son service. En outre, je ne répondrais à aucun commentaire hors sujet :-).

Bien que le reportage vise essentiellement cette profession, cette vidéo met en lumière plusieurs éléments essentiels dans la gestion d’une situation de conflit souvent abordés de manière théorique en aïkido mais rarement en pratique:

  • l’incertitude concernant l’agresseur: Telle que le souligne l’agent interviewé, dans le cadre de l’entrainement le scénario est établit dès le départ. L’agresseur est clairement identifié comme dangereux, l’arme au clair. En dehors de ce cadre, les paramètres sont variables et plus l’incertitude augmente, plus le temps de réaction, le stress et la prise de décision augmente. La liberté d’action de l’agresseur concourt bien sûr à cette incertitude. La dernière situation en est un bel exemple: l’agent se retrouve face à un individu agressif sans pour autant savoir quand celui-ci prendra la décision ou non d’attaquer.
  • l’influence de l’environnement sur nos actes : tel qu’il est souligné dans cette vidéo « un individu ayant à gérer une situation d’agression est toujours dépendant du milieu dans lequel il évolue ». Nombres d’obstacles appartenant au milieu  (bâtiments, objets urbains…), obstacles extérieurs (véhicules, passants, victimes…) varient et influent directement sur les possibles.
  • le niveau de stress lié à une situation de conflit agit sur nos possibles. Il y a les connaissances théoriques mais la mise en pratique, quelque soit notre niveau, dépend de notre capacité à gérer nos émotions en parallèle de l’ensemble des paramètres et informations nous parvenant.

Aïkido et le déni du conflit

Quelque soient les écoles, leurs fondateurs ont acquis un haut niveau de maîtrise suite à de longues années de pratique. Cependant, il est un fait que nous avons tendance à mettre de côté: la majorité d’entre eux ont fait l’expérience du combat à des époques où le contexte sociopolitique laissait régulièrement place à des conflits armés. Si par chance nous ne vivons plus dans un tel contexte, ces expériences leur ont permis d’atteindre un niveau tel qu’ils n’auraient probablement jamais atteint sans ce vécu. S’il n’est pas besoin de mettre sa vie en jeu pour espérer progresser, il est couramment admis par les experts que la pratique se dilue de plus en plus au fil des générations, s’éloignant de tout semblant de réalité.

«  L’Aïkido peut être considéré comme une Voie au-delà des aspects matériels mais dans un autre sens la question se pose de savoir si sa pratique n’est pas souvent devenue « naïve« . », Kato  senseï, élève d’Osenseï qui fut jusqu’à la fin de ses jours l’un des piliers de l’Aïkikaï.

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Kato senseï

L’aïkido est souvent défini comme la voie de la compassion, de la paix, de l’amour. De ce postulat la pratique évolue progressivement vers un déni de toute forme de violence. Mimant l’attaque pour permettre au partenaire d’étudier, elle se fait régulièrement dans la théâtralisation de scène martiale vide de sens, d’intention, pourtant sources de progrès. Un ami, enseignant et compétiteur en boxe anglaise me confiait il y a peu sa vision de l’aïkido: « je trouve beaucoup de profondeur aux principes qui animent l’étude de l’aïkido. Malheureusement, si je reste persuadé qu’un haut niveau de pratique permet d’entrer dans le monde de la compassion face à toute forme de violence, j’ai le sentiment que la façon dont l’aïkido se pratique aujourd’hui ne permet que très rarement d’atteindre un tel niveau de maîtrise. Sincèrement je ne pense pas que l’on puisse réellement entrer dans ce monde en restant dans notre zone de confort». Un échange faisant écho à cette citation d’André Cognard:

« Harmoniser des situations que l’on pose à priori comme non conflictuelles me semble être le comble de l’inutile. Il est évident que la recherche d’harmonie doit s’exercer dans le champ du conflit et même de la violence.« 

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André Cognard, photo by Sébastien Chaventon

Aïkido et essence martiale

L’aïkido est un budo, certes. Cependant, si les budo sont des voies de réalisation et d’élévation de l’homme, leur étude se fait sur la base de techniques et principes trouvant leur origine dans les bu jutsu. En relisant récemment l’interview de Tamura senseï je suis tombé sur cette réponse qui interpellera sans doute une majorité de pratiquant:

« Peut-on atteindre l’efficacité d’Osenseï sans passer comme lui par des situations de vie ou de mort?

Non. »

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Tamura senseï, photo by Frédérick Carnet

S’il est indéniable que nous n’atteindrons jamais le niveau d’Osenseï, d’une part car la plupart d’entre nous n’a pas eu la chance de pouvoir mesurer directement l’ampleur de son niveau, d’autre part parce que que la probabilité pour que nous connaissions un jour une situation d’agression où notre vie est en jeu reste faible, cette réponse aborde un point important: en nous éloignant de l’origine guerrière des traditions et de l’essence même des budos, il y a de forte chance que nous passions à côté d’un grand nombre de principes.

Dans son ouvrage, Étiquette et Transmission, Tamura senseï nous dit « L’entraînement au dojo se fait en imaginant une situation réelle« . Une citation soulignant l’importance d’essayer de se rapprocher de situations concrètes empreinte à la réalité. Sans cette dimension, je crains que l’étude perde son essence et ne permette pas à un adepte de pousser l’étude des principes à leur plus haut niveau voir tout simplement toucher du doigt ne serait-ce que l’essence même des principes.

L’aïkido, une victoire sur soi-même

En m’attardant un peu sur l’ouvrage la nuit passée, je suis également tombé sur ces paroles résumant en quelques lignes ce à quoi devrait aboutir l’entrainement au dojo: « Il faut vaincre en soi l’esprit de colère, l’esprit de paresse, l’esprit de peur etc.. ». Si le travail sur soi est un élément majeur dans l’enseignement en aïkido, il semble difficile d’imaginer l’atteinte d’un tel niveau de maîtrise en rejetant toute idée de violence ou de réalité. Comment peut-on imaginer rester calme et impassible face à un individu manifestant tout ce que nous réfutons à l’entrainement? Peut-on réellement penser une seconde être capable de gérer une telle situation sans exploiter l’ensemble des situations pouvant nous y préparer? Sans essayer de reproduire avec le plus de justesse possible la réalité du monde extérieur? Un astronaute pourrait-il être envoyé en mission en n’ayant dans ses cartes seulement des connaissances théoriques ou livresques sans même avoir été confronté à une somme de situations se voulant proches de ce qu’il rencontrera?

Le conflit: la genèse des principes phares de l’aïkido

Lorsqu’on lit l’ensemble des interview des élèves directs d’Ueshiba senseï on retrouve systématiquement deux principes sur lesquels tous sont d’accords et unanimes: Irimi et Atémi. Bien que l’on puisse extrapoler l’ensemble des principes à une dimension compassionnelle, il est difficile de nier que ces deux notions trouvent leur source dans le conflit. Elles prennent un sens face à une situation de danger comme la paix trouve du sens face à une situation de violence. Sans violence pas de recherche de paix, puisqu’elle est déjà instaurée, sans conflit aucune utilité à user des principes Irimi et Atémi, sans agression une technique n’a pas lieu d’être. Comme les deux facettes d’une même pièce, la compassion marche de pair avec l’idée de destruction et chaque technique regorge de ces deux possibles. Si l’aïkido est avant tout une voie d’élévation de l’homme, je reste persuadé que l’un n’allant pas sans l’autre, on ne peut réellement comprendre la profondeur des principes sans l’étude des deux facettes des budos.

« Faire d’une pratique martiale une éducation physique juste, dans le sens le plus ambitieux du terme, pour aller ensuite vers l’efficacité d’une part et l’accomplissement de l’esprit dans le même temps, c’est le projet ancestral. C’est ce que je voyais accompli chez Ueshiba Sensei avec mes yeux d’enfant » Mochizuki senseï

Mochizuki senseï

Mochizuki senseï

Si le propos n’est bien évidemment pas  de transformer le dojo en champ de bataille pour étudier, il est important de se recentrer sur les bases inhérentes à une situation de conflit, mises en avant dans le reportage:

-l’incertitude des possibilités adverses
-l’incertitude du milieu
-sortir de notre zone de confort à chaque moment d’étude pour appréhender nos émotions

Tout apprentissage se débutant par la base. Ce n’est qu’à ce prix, en sortant de notre zone de confort, en mettant au cœur de l’apprentissage ces notions essentielles d’une situation de conflit , que peut être nous pourrons espérer un jour toucher du doigt l’essence même des budo. Si le développement de l’Homme, dans sa quête la plus noble, est au centre de l’étude de l’aïkido, j’ai le sentiment que l’on ne peut faire l’impasse sur ce travail d’efficacité cher aux écoles classiques d’arts martiaux pour en comprendre le sens originel et son évolution. On n’éduque pas un enfant seulement aux travers des comptes de fées et princesses. C’est en se confrontant à la dure réalité du monde que celui-ci se construira et grandira. Se confronter à la violence d’un partenaire chargé d’intention, étudier dans l’incertitude des actions au travers de situations de plus en plus ouvertes offriront sans nul doute de nouvelles pistes de progression. Essayer, expérimenter est source de progrès. Que l’on soit d’accord ou non, il est un fait: plus j’expérimente et reste ouvert à toutes formes d’étude, plus j’ai de chance d’ajouter des cordes de mon arc. Comme le dit l’adage « qui peut le plus peut le moins », l’inverse ayant rarement été démontré.

« Bujutsu et budo on été créés par des hommes qui avaient l’expérience des frontières de la vie et la mort. Poussés par une volonté inébranlable, ils ont accumulés les efforts, invoqués les dieux, priés sous les cascades. Le bujutsu et le budo ne sont pas que des techniques. Les techniques sont le fruit des circonstances de la vie de leur créateur: lieu, époque, niveau humain. Donc si la chance vous en est donnée, élargissez votre horizon et, pratiquer ou regarder dès que vous en avez l’occasion. Comparez et voyez ce que vous pouvez intégrer à votre pratique de l’aïkido mais attention, il ne s’agit pas de copier les autres arts ou d’en faire un mélange! » Tamura Nobuyoshi

Photo de Shizuka Tamaki

Photo by Shizuka Tamaki

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6 réflexions sur “Pratique de l’aïkido et le déni du conflit

  1. Konbanwa Alex,
    je ne peux qu’abonder dans ton sens!
    Et cela rejoint la façon dont je travaille le Yoseikan Aiki.
    A demain.

    Mata ne.

    Jean Luc

    • Konbanwa Jean Luc,

      Je garde un très bon souvenir des entraînements à Brive et sans doute une part de cette réflexion vient de l’enseignement que tu m’as transmis :-).
      A demain,
      Mata ne.
      Alex

  2. Pingback: Pratique de l’aïkido et le déni du conflit — Budo Musha Shugyo – http://artconceptevolution

  3. Pingback: Inoue Noriaki senseï, sans courage la technique n’est que poussière | Budo Musha Shugyo

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