NAMT 2016: Kuroda senseï, un témoignage vivant des adeptes du passé

Si la tendance est aujourd’hui au sport spectacle, la NAMT a su s’imposer depuis plusieurs années dans le paysage martial français en gardant authenticité et sobriété. Cette 10°édition sonnait comme la consécration d’années d’accomplissement  pour satisfaire un public de passionnés, offrant une programmation ayant stimulé l’impatience de nombreux spectateurs, dont je fais partie.  S’il est difficile aujourd’hui d’attirer du monde lorsque l’on fait le choix de se soustraire à la règle du spectaculaire, c’est également loin d’être évident de satisfaire un public d’initiés dont les attentes sont de l’ordre de l’exigence. Un défi que Léo et son équipe ont relevé avec brio installant profondément cette soirée comme un événement phare de la saison.

Il y a deux manières de passionner la foule au théâtre: par le grand et par le vrai. Le grand prend les masses, le vrai saisit l’individu. Victor Hugo.

theatre-dejazet-wrbbf2Quand le thêatre Déjazet prend vie

Monument historique, dont les fondations remontent au 18° siècle, le théâtre Déjazet est le seul théâtre du « boulevard du Crime » à avoir survécu. Un lieu chargé d’histoire dont on ne peut rêver mieux pour passer une soirée sur le thème des traditions. À 19h les portes du splendide théâtre s’ouvrent et le public afflue, remplissant la salle en quelques minutes. Trente minutes plus tard le speaker fait son apparition sur scène pour nous présenter la soirée avant d’accueillir le groupe Paris Taïko Ensemble. Après une brève introduction le groupe reprend les roulements de wadaïko pour le plaisir des spectateurs, annonçant une soirée haute en couleur.

Photo de Guillaume Roux

Paris Taïko Ensemble, by Guillaume Roux

La soirée passe à vitesse grand V, les démonstrations se succèdent, toutes aussi intéressantes les unes que les autres. Un moment intense dont la richesse de chaque école et démonstrateur a enjoué l’assistance. Pour ce qui est de l’approche de chaque démonstration, je laisse la parole à Pierre Fissier, notre célèbre Aïki Kohaï, qui à l’instar de son pseudonyme, possède une plume à faire frémir plus d’un pratiquant avancé :-). Vous pouvez retrouver son retour sur la NAMT ici: NAMT 2016: La tradition vivante.

Un grand merci à Léo et son équipe de permettre à cette soirée d’exister :-). Un grand merci également à Shizuka nous ayant fait l’honneur de jouer un morceau dont la douceur et la virtuosité ont émerveillé la salle, là où quelques siècles plus tôt Mozart donnait l’une de ses représentations.

Shizuka Tamaki, photo de Guillaume Roux

Shizuka Tamaki, by de Guillaume Roux

Au plus proche des démonstrations

La première édition de la NAMT à laquelle j’ai assisté fut celle de 2011 en hommage à Noro Senseï, avec la participation exceptionnelle de Kono Yoshinori. Depuis j’ai eu la chance de pouvoir assister à l’ensemble des NAMT et voir de nombreux experts. Toutefois j’avoue avoir longtemps espéré le retour de Kuroda senseï sur scène.

Suivre l’enseignement d’un géant des arts martiaux est une chose mais assister à une démonstration en est une bien différente puisqu’il s’agit d’un instant particulier dans la vie d’un adepte. Le stress, la pression induite par les spectateurs, la volonté de démontrer la meilleure facette de son école, sont un ensemble de conditions poussant un expert à l’un de ses plus hauts niveaux d’exécution.

J’ai quelquefois eu l’occasion d’être un des Uke pour Léo Tamaki lors de ses démonstrations. Si c’est loin d’être une situation confortable pour un élève à qui revient la tâche de donner le meilleur de lui-même, je n’ai jamais ressenti la technique de Léo avec une telle intensité. Démontrer une technique lors d’un cours est une chose, en faire la démonstration publique en est une autre. Pour l’anecdote, lors d’une démonstration sans tatami pour une soirée sur le thème du Japon à Fontainebleau, Léo avait fait le choix que chacun d’entre nous alterne entre le rôle de Uke et celui de Tori, lui compris. J’ai encore le souvenir d’entendre Léo nous glisser, quelques fractions de secondes avant de monter sur scène,  « n’hésiter pas à envoyer, ne me faites pas de cadeau car je ne vous en ferai pas ». Le corps n’avait d’autres choix que de suivre, ce qui donnait une tension particulière, nous plongeant dans un état de réactivité et intensité maximale.

Vivre de l’intérieur une démonstration est une chance et la vivre de l’extérieur au plus près des experts en est une toute aussi passionnante. Et c’est je crois l’un des atouts du Théâtre Déjazet, en dehors de la beauté des lieux, celui de pouvoir nous offrir une soirée au plus proche des démonstrateurs.

Les traditions martiales à l’honneur

Cette année marquait donc la dixième édition avec à l’affiche trois moments forts de la soirée: les démonstrations de Tobin Threadgill,  Kuroda Senseï et son fils, Yasamusa Kuroda. Si leur niveau d’expertise n’est plus à prouver, il est intéressant de savoir que la démonstration est un exercice qui les intéresse peu. Les vidéos sur le net sont d’ailleurs peu nombreuses, donnant à leur participation une sensation de l’ordre du privilège pour les spectateurs.

Si les occasions sont rares de les voir en action face à un public, leurs démonstrations sont de l’ordre de l’authentiques. Leurs désirs étant animés par le souhait de démontrer le fruit de leur école dans le respect des traditions, la compréhension de leur travail est parfois difficilement saisissable pour un public de non initiés. De nombreux amis présents à la soirée ont notamment eu pour réaction, à la fin de la démonstration de Kuroda senseï, « ça va très vite » subjugués par le niveau mais également par plusieurs interrogations quant aux principes régissant l’école.

Concernant la démonstration de Tobin Threadgill, passionnante et de haut niveau, je laisse la parole à Nicolas Delalombre, membre de l’école Takamura ha Shindo Yoshin ryu et élève de Threadgill senseï. Vous pouvez retrouver son retour ici: NAMT et Taikai 2016

Tobin Threadgill, photo by Aïki Kohaï

Tobin Threadgill, by Aïki Kohaï

Tetsuzan Kuroa et Yasamusa Kuroda

La démonstration de l’école Shinbukan Kuroda Ryu fut cette année scindée en deux parties. La première fut représentée par Yasumasa Kuroda, communément appelé waka senseï, jeune maître. La deuxième partie fut démontrée par Testuzan Kuroda. Deux démonstrations qui permirent de présenter trois des cinq écoles régissant aujourd’hui la pratique du Shinbukan, à savoir:

-Tamiya-ryu Iaïjutsu
-Komagawa Kaïshin-ryu Kenjutsu
-Shishin Takuma-ryu Jujutsu

Yasumasa Kuroda, Photo by Aïki Kohaï

Yasumasa Kuroda, by Aïki Kohaï

Lorsque j’ai débuté la pratique du Shinbukan, j’avais lu et entendu parler à plusieurs reprises de maîtres dont les capacités ne cesser de croître malgré l’âge. Malheureusement depuis quelques décennies on observe un changement profond des orientations de pratique lié à l’avènement des activités sportives de combat. Bien qu’il arrive à tout adepte d’atteindre un point culminant dans sa vie, à la frontière entre la pleine possibilité de ses moyens et son niveau technique, notre façon habituelle de bouger nous pousse généralement à une décroissance de notre niveau parallèlement à celle de nos capacités physiques. Et il arrive que notre pratique ait un effet néfaste sur notre corps. J’ai souvent vu des pratiquants de longue date avoir de nombreux soucis articulaires directement liés à leur pratique. Kuroda senseï est l’exemple même de cette « contre-mouvance ».

A mes débuts dans l’école il m’était difficile à chaque stage de voir où senseï en était dans sa pratique. A mes yeux il représentait un niveau ultime fruit d’une vie de pratique. Il m’était difficilement imaginable qu’il puisse aller au-delà. Avec le temps j’ai commencé à percevoir une évolution dans son travail et il m’est aujourd’hui possible de dire que malgré son niveau et son âge, senseï continue d’avancer. C’est l’une des choses m’ayant sauté aux yeux lors de sa démonstration, comparativement à sa démonstration à la NAMT en 2006. Dix ans plus tard, senseï poursuit son cheminement à grands pas laissant derrière lui les limites de ce qu’une majorité pense dans la mesure du possible. C’est je crois une des plus belles leçons qu’il m’ait été donnée. S’il m’est toujours impossible d’identifier où il se situe dans son évolution ainsi que la marge de progression qu’il lui reste, une chose est sûre…. Malgré son âge et son niveau déjà hors du commun, senseï ne cesse indéniablement de progresser. Un témoignage vivant des adeptes du passé…

Tetsuzan Kuroda, by Aïki Kohaï

Tetsuzan Kuroda, by Aïki Kohaï

Vous pouvez retrouver quelques photos de le journée de samedi à l’Aïki Taïkaï et de la NAMT ici.

NAMT 2016

 

 

 

 

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3 réflexions sur “NAMT 2016: Kuroda senseï, un témoignage vivant des adeptes du passé

  1. « n’hésitez pas à envoyer, ne me faites pas de cadeau car je ne vous en ferai pas ». C’est rigolo que tu aies également relevé cette sentence. Cela m’avait marqué sur le coup. Merci pour ce rappel Alex 🙂

    • Salut Germain,

      Une phrase qui raisonne comme le goût d’une période de pratique nostalgique et une excellente soirée sur les planches du théâtre XD.
      A très vite,
      Amicalement.
      Alex

  2. Pingback: Aïki Taïkaï 2016, initiation aux AMHE avec Michel Biays et Lutz Horvath: prise d’initiative et gestion « stratégico tactique  du combat | «Budo Musha Shugyo

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