Système de grade kyu-dan: un moyen d’aider à évaluer le niveau de son travail et d’en comprendre la finalité, non une finalité

La fin de saison arrive à grands pas et comme chaque année elle se clôturera pour de nombreux pratiquants par les passages de grade. L’obtention d’un grade est généralement vue comme le signe de l’aboutissement de centaines d’heures de pratique récompensant un adepte pour son engagement et son travail. Synonyme de motivation pour certains, simple formalité pour d’autres, il est aujourd’hui gage de niveau pour un public non averti.

Traditionnellement, au sein des bujutsu le système de classification classique était majoritairement le suivant :

Shoden : la transmission initiale

Chuden : la transmission médiane assurant la moitié du chemin parcouru

Okuden : la transmission profonde des enseignements essentiels, au sens caché, c’est-à-dire okugi, higi

Menkyo kaiden : certificat et titre de celui à qui tous les secrets ont été transmis.

S’il existe toujours des écoles traditionnelles ayant préservé cette classification, la plupart des écoles actuelles utilisent celui des kyu-dan dont l’apparition est assez récente. Elle remonte à l’ère Meiji et fut entre autres instaurée par Jigoro Kano, fondateur du judo. Un choix de progression intimement lié avec la méthode d’enseignement de chaque expert. Il est d’ailleurs bon d’observer que selon les écoles l’adoption des dan, leur attribution et leur organisation sont diverses, certaines limitant par exemple le nombre de grade à 6, 7, 8 voire pour d’autres à plus de 10 dan. Des divergences notables existent également quant au programme demandé au sein de chaque organisation. Si aujourd’hui, le terme dan est devenu dans le langage populaire un gage de qualité technique et de comparaison, il semble important de soulever cette erreur puisqu’ils ne peuvent être comparés les uns aux autres entre les disciplines mais également au sein d’une même école :

« Aujourd’hui, les grades sont attribués au Japon en fonction des trois points suivants :

-technique
-personnalité et accomplissements
-ce que le pratiquant consacre en retour à son art.

Même si sa technique est excellente, un pratiquant dont la vie quotidienne est déréglée ou le caractère perturbé n’accédera pas aux grades les plus élevés.
Au contraire, un pratiquant de longue date dont la technique peut laisser à désirer mais qui manifeste de grandes qualités et qui aurait rendu de grands services à sa discipline pourra se voir attribuer un grade élevé soit à titre de grade ordinaire soit à titre de grade honorifique. », Tamura Nobuyoshi, « Aïkido, étiquette et transmission ».

Photo de Frédéric Carnet

Photo de Frédéric Carnet

Dans un monde où la compétition est au centre des attentions, cette citation prend toute son importance au sens où elle précise que le grade n’est en rien un gage de niveau technique et comprend plusieurs autres dimensions telles que l’accomplissement personnel ainsi que l’investissement.

Avancer pas à pas

Le terme dan s’écrit généralement avec le kanji 段 signifiant marche, échelon. Il comprend donc l’idée de progression établie par une école dans un but de formation de l’élève au travers d’un système d’examen destiné à guider l’élève dans sa démarche d’apprentissage.

« Dans le cadre du système de grade Kyu-dan chacun doit trouver sa propre place en référence au système des titres d’enseignement, la justification de ce système de grades étant d’aider à évaluer le niveau de son travail et d’en comprendre la finalité.
Comme les degrés d’un escalier, les grades dan doivent être franchis un par un avec une volonté inépuisable de progrès. », Tamura Nobuyoshi.

Il est en outre un moyen pour l’élève de se situer dans son cheminement, de percevoir ses acquis dans le travail proposé au sein de l’école, mais également de percevoir les futures étapes à franchir en vue de guider ses réflexions et son étude. En somme, ils ne sont en aucun cas une finalité, ni une récompense,  mais des portes à ouvrir derrière lesquelles de nouvelles voies de progression se présentent. Il semble également important de préciser que le chemin parcouru par un adepte déterminera également le résultat, le niveau d’exigence pouvant varier selon l’âge, les capacités physiques, l’évolution technique et personnelle, le niveau d’implication d’un élève.

Quel intérêt à présenter un grade en Aïkido ?

Aujourd’hui, deux tendances majeures existent, toutes aussi valables l’une que l’autre, en dehors des passages fédéraux :

-les enseignants faisant parfois le choix de décerner les grades aux élèves dès lors qu’ils ont atteint le niveau requis sans avoir besoin de présenter leur travail à un jury

-les enseignants  choisissant d’organiser un passage officiel qui déterminera si oui ou non un adepte a atteint le niveau requis. Bien évidemment, l’enseignant connaissant ses élèves sait généralement par avance quels grades obtiendront les lauréats, le choix ne se faisant que très rarement le jour J. Il s’agit surtout d’un désir pédagogique de l’enseignant d’amener l’élève à présenter le fruit de son travail à un instant T.

Bien que les deux méthodes soient des choix totalement justifiables, l’une de mes principales questions en cette fin d’année fut de savoir quelle modalité de passage je choisirais pour mes élèves. Mon choix personnel, après une longue réflexion, s’est porté sur le deuxième pour diverses raisons.

Depuis mon enfance, on m’a régulièrement demandé de présenter des grades en judo, boxe française, yoseikan budo ou aïkido, au cours d’évènements fédéraux ou en petit comité au sein de mes clubs respectifs. Bien que je porte peu d’intérêt aux grades je m’en suis toujours remis à la demande de mes enseignants.

Passage de grade 1

Un enseignant souhaitant nous présenter à un examen a ses raisons. Que l’on ait l’impression d’avoir le niveau ou pas, nous devons nous en remettre à sa requête par respect pour son avis et son enseignement. Il serait irrespectueux de décliner son offre comme il le serait de lui demander de passer un grade sans qu’il nous en ait parlé au préalable. Il est de notre devoir de répondre à ses attentes et en retour de fournir les efforts nécessaires pour y pallier. Tiraillé entre la peur de l’échec, le passage devant un public, un jury, le souhait de faire honneur à notre enseignant, c’est loin d’être une situation confortable. Toutefois, j’ai toujours vu ces moments comme un défi personnel, celui d’être capable de présenter au mieux le fruit de mon travail et rendre hommage à mes senseï.

La vie est faite de défis qu’il nous est possible de relever ou non. Parfois notre peur de l’échec nous pousse à trouver tout un ensemble de stratagèmes pour décliner l’offre : « les grades ne m’intéressent pas », « je n’ai pas eu le temps de me préparer », « je ne suis pas disponible le jour de l’examen » etc…

Dans un budo comme l’aïkido, où la compétition n’a pas de raison d’être, rares sont les moments de stress où nous avons l’occasion de nous exercer. En cela les passages de grade me semblent intéressants. Il s’agira de présenter le meilleur de soi-même, de son travail, de sa personnalité dans un cadre stressant sans se laisser perturber dans l’expression de notre pratique. Que l’on soit intéressé ou non, la vie a de beau le fait que, chaque instant de notre existence, des défis se présentent à nous pour nous sortir de notre zone de confort et nous emmener de l’avant.

 « La seule raison d’être des examens de Kyu ou de dan en aïkido est de pouvoir prendre soi-même la mesure de ses progrès techniques ainsi que du niveau mental acquis dans un art où la compétition n’existe pas. Ce qui importe est donc de pouvoir manifester entièrement les résultats de sa pratique quotidienne […] Le calme et la hardiesse du cœur doivent animer une exécution technique d’une précision méticuleuse. Sans peur, sans hésitation, sans morgue, chaque geste doit se faire dans l’engagement total du corps et de l’esprit. Il est bon, dans cette perspective, d’orienter sa pratique quotidienne vers cet engagement total ce qui permettra, lors des examens, sans changement aucun par rapport à l’exercice ordinaire, d’être détendu, relaxé et de garder le geste ample sans se laisser distraire par quoi que ce soit. Il faut rester libre. », Tamura Nobuyoshi.

Je profite de ces dernières lignes pour féliciter tous les lauréats ayant présenté ou qui présenteront d’ici quelques jours le fruit de leur travail à leurs enseignants ou devant un jury, quel qu’en soit le résultat. En vous souhaitant une belle fin de saison :-).

2016-03-30 07.19.38

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4 réflexions sur “Système de grade kyu-dan: un moyen d’aider à évaluer le niveau de son travail et d’en comprendre la finalité, non une finalité

  1. Nice article, mirrors our thoughts ways and intentions of our objectives.
    Aethsetics of in depth practice exercises and develops intuitive understanding and a mind conscious of right which we must follow-up with right action.

    • Hello Russel,

      Thanks for your reading and your participation. I’m agree with you. I think it’s important to see the grade as a way to assess his working level and understand the finality.
      I wish you a good practice and a great day.

      Alex

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