Kuroda senseï et « la compétition du retrait de la force »

Les récits concernant les arts de guerre relatent bien souvent l’existence d’experts aux capacités hors du commun. Popularisés par l’avènement du cinéma d’action durant la seconde moitié du XXème siècle, les contes et légendes sur les faits d’armes de ces redoutables combattants furent la source d’inspiration de nombreux films et ouvrages.

Si aujourd’hui l’air des pratiques sportives semble nous écarter de l’axe de pratique de ses adeptes aux incroyables qualités martiales, ils n’en restent pas moins une image populaire qui perdurent et une source d’inspiration.

Statue de Miyamoto Musashi, parc Musashizuka à Kumamoto, Japon

Statue de Miyamoto Musashi, parc Musashizuka à Kumamoto, Japon

Nos anciens, une source d’inspiration

Lorsque j’ai débuté le judo, l’image la plus représentative que j’avais de ces senseïs était celle du vieux maître capable de maîtriser, sans le moindre effort, n’importe quel individu en une fraction de seconde. Chemin faisant, cette représentation m’a progressivement quitté l’esprit, me plongeant corps et âme dans diverses activités de combat au sein desquelles les qualités physiques restent essentielles pour le compétiteur.

Si la jeunesse et l’ego m’ont longtemps laissé penser que mes aptitudes physiques suffiraient à devenir meilleur, j’aborde aujourd’hui la pratique sous un angle différent. À la fois source d’inspiration tant pour leur niveau technique que pour leur capacité à creuser un écart avec la jeune génération, les senseïs dont nous croisons le chemin sont l’exemple vivant qu’il existe bel et bien des adeptes ayant développé des capacités similaires à celle des guerriers du passé. L’âge n’ayant que peu de conséquence sur leur progression, c’est alors que la notion « voie d’une vie » prend tout son sens.

Le paradoxe de l’efficacité sans force

La notion d’énergie ou encore celle du développement de puissance du corps sont très présentes quelque soit la pratique. Élément essentiel pour un pratiquant de haut niveau, la construction d’un corps stable et puissant reste bien trop souvent un moyen de réalisation technique.

Nous sommes souvent tentés d’utiliser un mouvement puissant pour surpasser la contrainte que nous propose notre partenaire. À cela rien d’anormal lorsque notre corps nous le permet. Toutefois, nous nous sommes tous retrouvés un jour face à un pratiquant bien loti par la nature, avec lequel nous avons conscience qu’en situation de combat il s’avèrerait difficile de le retourner. Pourtant la pratique ne devrait-elle pas nous permettre d’affronter une personne bien plus imposante physiquement ?

Bien que normal chez un débutant, essayer d’utiliser la force pour nous imposer est généralement un outil que nous gardons ancré en nous à long terme. Il n’est d’ailleurs pas rare de voir un élève avancé en user dès qu’une technique ne fonctionne pas comme prévue. Si elle s’exprime naturellement pour dominer aïté elle est bien souvent un moyen de combler un manque, ou un défaut technique.

La compétition du retrait de la force

Cela fait maintenant plusieurs années que je me rends aux séminaires dispensés par Kuroda senseï. Lors de mon premier stage, de nombreuses questions venaient perturber ma progression quant à l’orientation que je souhaitais donner à ma pratique. J’avais visionné et lu plusieurs articles à son sujet et espérais trouver quelques éléments de réponse en allant à sa rencontre. Si son désir de transmettre l’essence de l’école à chacun est au cœur de son enseignement, le niveau du travail proposé fut tel que qu’il me parut à la fois obscur et à des années lumière de ce que mon corps était capable de réaliser.

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J’avais jusqu’à présent abordé nombre de disciplines mais l’univers des Bujutsu était pour ma part méconnu. Capable de réaliser le moindre mouvement à une vitesse prodigieuse dans une logique meurtrière, chacun de ses gestes produisirent en moi une sensation de frisson et d’effroi à l’intérieur de mon corps. Si je trouvais son niveau exceptionnel, ce qui me paraissait comme des prouesses techniques m’apparait peu à peu sous un nouveau jour, bien loin d’une pratique simplement basée sur les qualités physiques.

avec Waka Senseï, fils de Kuroda Tetsuzan

avec Waka Senseï, fils de Kuroda Tetsuzan

Lorsque nous nous plongeons dans l’étude d’une école, il est un certain nombre d’informations que nous enregistrons, ne faisant échos que quelques années plus tard. Pour ainsi dire, notre niveau de compréhension nous emmène bien souvent à sélectionner les informations en laissant dans un coin de notre esprit divers éléments auxquels nous n’avons pas accès dans l’instant. Chemin faisant, ils s’éclairent et un principe passé sous silence durant ces années refait surface. Comme un déclic, une lumière qui s’allume, il prend du sens, éclairant notre étude sous de nouveaux horizons.

Parmi ces éléments, il est une chose que je l’ai entendu dire à chaque séminaire: « par le passé, les adeptes de hauts niveaux avaient dépassé le stade de la compétition de la force ». Point sur lequel il insiste régulièrement en précisant que les samouraïs ayant atteint un niveau de maîtrise exceptionnelle pratiquaient « la compétition du retrait de la force ».

User de la puissance que nous pouvons développer n’est pas un élément à exclure. Toutefois, mon niveau de compréhension actuel me laisse penser qu’elle ne doit pas être un moyen de surmonter un obstacle, souvent source de gestes parasites et d’appels. Elle semble être un plus à la réalisation technique, nous permettant de choisir entre destruction et compassion. Et c’est certainement ce sentiment que les maîtres ayant atteint un niveau hors du commun m’ont laissé.

À l’instar de Kuroda senseï ou encore Hino senseï, je pense notamment au cours d’Irie senseï lors de sa venue pour la Namt 2014. À son contact, bien que chacune de ses  techniques fut très douces, au moindre de ses mouvements le corps était déjà saisi. N’ayant pas besoin d’user de force pour nous déstabiliser, on ressent cette capacité destructrice à n’importe quel instant du mouvement s’il en prend la décision. Tel le magma sommeillant dans les bras de Morphée au cœur du volcan, la puissance technique ne découle pas de sa capacité à vous envoyer gicler dès la prise de contact mais de sa capacité à vous déstructurer avec douceur et vous détruire en une fraction de seconde s’il en fait le choix.

Irie Yasuhiro senseï

Irie Yasuhiro senseï

Probablement qu’aujourd’hui, ce principe ne trouve plus sa place dans la pratique compétitive des kakutogis et les divers méthodes de self défense. Mais c’est à mes yeux un joyau essentiel d’évolution à long terme, au cœur de l’étude des budos.

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3 réflexions sur “Kuroda senseï et « la compétition du retrait de la force »

  1. Konbanwa Alex,

    C’est exactement cela et les années passant tu le comprendras encore mieux et bien des choses que tu penses ne pas avoir retenu ou tout simplement vu te reviendrons lors de la réalisation d’une technique et tout changera à ce moment.
    Et cela arrive de plus en plus souvent parce que ton corps a capté et retenu la meilleure façon d’être utilisé dans le contexte auquel il est « confronté ». Et il est capable de s’adapter à une nouvelle situation avant que ton cerveau ai trouvé une quelconque explication raisonnée!

    Mata ne.

    Jean Luc

    • Konichiwa Jean Luc,

      Effectivement, le fait que le corps s’adapte à de nouvelles situations sans pour autant que l’action passe par la pensée est certainement l’un des objectifs de l’entrainement à long terme. Dans une situation où il n’y a pas de temps pour réfléchir cela s’avère d’autant plus important. D’où l’importance du travail libre :-).

      Mata ne.
      Alex

  2. Pingback: Hino Akira: retrait de la force et apprentissage dans la difficulté | Budo Musha Shugyo

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