Donner pour recevoir: uke, un des piliers de l’apprentissage

Il est couramment admis qu’une vie entière de pratique est nécessaire à la compréhension de l’essence des budō. Si cette affirmation peut parfois sembler discutable, elle n’en reste pas moins une vérité au sens où l’apprentissage ne s’arrête jamais. De nombreux maîtres annoncèrent à la fin de leur vie qu’ils venaient de comprendre certains principes alors qu’ils avaient passé leur vie à les étudier. Je citerai l’exemple de Funakoshi senseï qui déclara, alors âgé de 80 ans, « je commence enfin à comprendre ce qu’est le blocage au visage ».

Gichin Funakoshi senseï

Gichin Funakoshi senseï

Des témoignages d’une vie d’étude qui les amena à remettre continuellement en question leur pratique. Ce n’est bien évidemment pas un cas isolé aux arts martiaux puisque l’on retrouve un même état d’esprit de recherche chez de nombreux musiciens, peintres, artisans. Si le travail personnel est un passage obligatoire de la progression, il ne peut bien évidemment se passer de partenaire, notamment dans des arts concernant le rapport au corps. Avoir de bons enseignants, de bons uke est un facteur non négligeable de notre évolution.

Être uke

Il est souvent énoncé que tori et uke sont les deux facettes d’une même pièce nécessaire à la construction du budoka. Lorsque nous sommes au dojo, nous passons environs 50% de notre temps en tant que tori et 50% en tant que uke. L’enseignant découpant généralement son temps d’enseignement entre démonstrations, explications et remédiations, les moments où il vient nous corriger sont de l’ordre de quelques minutes par exercice. Le rôle d’uke prend alors toute son importance, d’une part pour permettre à tori de progresser mais également pour optimiser son temps d’apprentissage. Si l’accent est souvent mis sur le travail technique de tori, celui d’uke n’en reste pas moins essentiel pour autant.

Aujourd’hui, il apparaît pourtant que son rôle est généralement très peu abordé mis à part le travail des chutes. Si les ukemi sont l’une des premières choses que l’on nous enseigne dans un objectif sécuritaire, c’est généralement l’un des rares moments où nous apprenons à être un partenaire d’étude. Le terme partenaire impliquant une relation d’entre-aide, à l’inverse de celui d’adversaire, nous pouvons alors demander si le rôle d’uke est simplement de faire don de son corps pour subir la technique ? Doit-on simplement être passif en attendant gentiment d’être à notre tour Tori ?

Tour d’horizon étymologique et historique

Uke se compose des kanji 受 et hiragana け. 受 représente le croisement entre deux mains s’échangeant un objet exprimant l’idée de recevoir un présent. け, quant à lui, est un kana, syllabaire se prononçant ke. Uke, signifiant littéralement celui qui reçoit, est un terme que nous retrouvons au sein du verbe ukeru, 受ける, désignant l’action de recevoir mais également d’accepter, de suivre.

En regardant de plus près le rôle d’uke dans les traditions martiales japonaises, nous retrouvons ce terme dans de nombreux koryū tel que l’école Katori Shintō Ryū où il désigne l’instructeur ou l’ancien « recevant » les attaques de l’élève. Dans l’école Toda-ha Bukō-ryū il se définit par uketachi, « le sabre qui reçoit » étant encore une fois un ainé, un enseignant à l’inverse du shitachi, « sabre qui agit », un rôle assigné à celui exécutant la technique, le débutant, l’étudiant.

Si aujourd’hui, dès le début de l’apprentissage, on demande à un élève d’être à la fois tori et uke, la pratique de certains koryū a gardé cette hiérarchisation dans la formation des membres de leur école. C’est par exemple le cas au sein de l’école Shinbukan. Durant les cours, Kuroda senseï, passe avec l’ensemble des étudiants,à chaque asobi geïko*, afin de transmettre les bonnes sensations. Lors de l’étude des katas les élèves travaillent par groupe de niveau mais il arrive régulièrement que senseï demande aux anciens de prendre en charge les nouveaux arrivants. Lorsqu’il nous arrive d’étudier avec un élève direct de Kuroda Senseï nous passons généralement 90% de notre temps dans le rôle de tori. Si cela peut paraître déroutant au premier abord, senseï ne souhaite pas faire d’enseignement de masse, désirant rester au plus proche de la transmission de son école. Partant de ce postulat, cette pédagogie permet à chacun d’accéder plus rapidement à la direction de travail donnée plutôt que laisser les débutants travailler dans la brume.

avec Waka Senseï, fils de Kuroda Tetsuzan

avec Waka Senseï, fils de Kuroda Tetsuzan

En raison de notre contexte socio-culturel actuel il serait illusoire de pouvoir mettre en place cette forme d’apprentissage au vu du renouvellement régulier d’élèves au sein d’un dojo. Mais doit-on pour autant mettre de côté l’importance d’uke dans l’apprentissage?. Si son rôle trouve naturellement sa place dans un koryū, il l’est d’autant plus à notre époque. Les élèves passant aujourd’hui moins de temps sur le tatami, il semble important d’optimiser chaque moment de l’apprentissage.

*Asobi Geïko: exercices éducatifs visant à étudier et à développer les principes essentiels de la pratique, notamment ceux présents dans les katas de l’école.

Uke, un des piliers de la progression

Comme nous venons de le voir, le rôle d’uke avait, à l’origine, une grande importance dans le travail et la progression de tori. Ainsi, nous pouvons imaginer le pratiquant passer plusieurs heures voire plusieurs mois avant de pouvoir être uke à son tour. En somme il existe de nombreuses situations d’apprentissage, plus ou moins fermées, consacrées à l’étude de tori. Nous ne pouvons alors nier l’importance d’une relation sincère entre ces deux entités. De là en découlera la qualité du travail.

Un uke attaquant par mimétisme, sans réelle intention, n’aura pas les mêmes répercussions sur l’étude de tori qu’un uke attaquant avec l’intention de pourfendre son partenaire. De même que pour un uke saisissant  tori pour l’empêcher de bouger et un uke réactif saisissant pour frapper ou projeter.

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J’ai longtemps eu du mal à comprendre le sens d’une saisie destinée à bloquer un partenaire, sans d’autre objectif que de l’empêcher de faire sa technique. Sans doute l’une des plus belles démonstrations d’égo, je me rappelle avoir vu un pratiquant de passage au dojo, d’un fort beau gabarit, essayer de bloquer la technique de mon enseignant de Yoseikan Budo, Jean Luc Dureisseix. Nous travaillons sur Katate Ryote Dori et devions faire Ikkyo . Après quelques secondes à s’efforcer d’essorer le poignet de Jean Luc, le pratiquant commença à se tétaniser. Jean Luc lui demanda gentiment « c’est tout ce que tu peux faire ? tu ne peux pas serrer plus fort ? ». Agacer le pratiquant redoubla d’effort pour le bloquer. C’est alors que Jean Luc lui donna un mae geri au tibia, uke s’écroulant de douleur. Il nous rappela que ce genre de saisie n’avait aucun sens dans ce contexte d’étude, d’autant plus dans une situation martiale, rajoutant que lorsque la personne ne comprend pas, le corps comprend. Trop fixé sur l’idée de bloquer le bras de tori le pratiquant en avait oublié que celui-ci avait un bras et deux jambes libres pour l’attaquer.

Bien évidemment, cette anecdote n’est pas une critique à ce type de travail qui trouve sa place dans une étude d’unification des différentes parties du corps pour pouvoir bouger uke sans utiliser de force physique. Néanmoins il s’agit d’une situation d’étude particulière, dans un cadre bien précis dépourvu de sens martial. Il est donc important de ne pas se leurrer quant à notre façon de travailler et re- contextualiser chaque situation par rapport aux objectifs de travail demandés. Ainsi croire que bloquer une personne relève d’une situation martiale me semble être erroné.

Dans les Koryu, les saisies sont généralement très légères à cause de la fragilité des kimonos traditionnels. Au sein de l’école Shinbukan lorsque nous abordons le travail des asobi geïko les saisies de Kuroda Senseï, et de ses élèves, restent légères mais pas moins efficaces pour autant. Lorsque nous travaillons avec eux, ils bloquent notre mouvement lorsque celui-ci n’est pas correct. A l’inverse le mouvement juste passe. Bloquer pour bloquer n’a ici aucune légitimité, prenant du sens avec des élèves avancés dans le but de permettre à tori d’affiner ses sensations. La différence de niveau de compréhension de l’école leur permet cette marge de bloquer un mouvement incorrect. Mais si la compréhension du geste juste n’est pas encore comprise par uke est-il pertinent de bloquer tori pour le corriger ?

En revisionnant une interview de Mochizuki Hiroo, je suis retombé sur un passage où il relate la méthode de travail de son père. Il y aborde la dureté des saisies liées au travail compétitif et les souvenir de la souplesse dont faisait preuve de son père Mochizuki Minoru lors de ses saisies, à l’image de celle de Mifune Senseï.

S’adapter à chaque partenaire plutôt que s’imposer

Dans un contexte de guerre où le partenaire est susceptible de dissimuler une arme, une saisie puissante perd alors toute valeur, puisqu’elle nous met en situation de vulnérabilité. Il est d’ailleurs régulier avec des pratiquants avertis, qu’uke lâche le keïkogi pour se protéger ou changer son attaque en cas de danger. Un niveau de pratique qui semble au-delà d’une simple saisie où l’on persiste à tenir coûte que coûte.

Je reste bien évidemment partisan qu’une technique doit fonctionner quelque soit le travail d’uke. Néanmoins en situation réelle doit-on persister à imposer notre technique ou nous adapter dans l’instant pour retourner la situation à notre avantage? Tout pratiquant ayant fait du travail libre ou pratiqué le combat, même sportif, affirmera bien évidemment que sans adaptation instantanée pas de kaeshi waza ou de réussite, d’autant plus qu’il existe la probabilité qu’aïté soit plus puissant physiquement.

En lisant les paroles d’Osenseï qui nous parviennent, je suis tombé sur cette citation: « Lorsqu’un adversaire avance, laissez le entrer. S’il tire vers l’arrière, poussez dans sa direction », laissant percevoir dans le travail d’Osenseï l’importance de cette adaptation en mouvement à l’attaque d’aïté. C’est un principe commun à de nombreux budō.

Il est alors important de se poser la question de la pertinence de notre travail en tant qu’uke dans une situation donnée. Si uke a une importance capitale dans l’étude, il convient donc de nous demander « qu’est-ce que je dois mettre en œuvre pour permettre à tori d’étudier? ». Il ne s’agira bien évidemment pas de laisser passer toutes les techniques de tori et l’installer dans une illusion de réussite continue, qui serait également une erreur, mais de proposer une difficulté surmontable, permettant à tori de se corriger progressivement. Léo nous demande par exemple de mettre tori en difficulté au moins 2 fois sur 4. Il convient donc d’identifier le niveau de notre partenaire ainsi que les éléments sur lesquels nous pouvons lui proposer une difficulté surmontable en lien avec le but de la situation d’étude. Lorsque l’on parle de difficulté surmontable il s’agira bien évidemment de s’adapter à chaque pratiquant du dojo.

Dans la vidéo que je vous propose ci-dessus, nous pouvons voir Ueshiba Senseï servir d’Uke à un jeune pratiquant. En bon partenaire d’étude, il ne cherche pas à bloquer tori mais le guider pour trouver le mouvement juste. Il est d’ailleurs justifiable de se poser la question du pourquoi bloquer un débutant alors que la forme n’est pas encore correcte ? Nous viendrait-il à l’esprit de semer divers obstacles devant un enfant apprenant à marcher alors qu’il serait préférable de lui apporter un soutien  pour le guider vers une marche autonome ? Peut-on demander à un enfant de sauter par dessus un obstacle alors qu’il ne tient pas encore debout ?

Optimiser notre temps d’étude, continuer l’étude en tant qu’Uke

Comme nous venons de le voir Uke est loin d’être un rôle passif. A la fois responsable de la progression de tori il l’est également à son égard. Alors que nous passons la moitié de notre temps de pratique à alterner entre ces deux rôles, réduire notre apprentissage au seul rôle de tori m’a toujours semblé une perte de temps. Il est par exemple l’occasion de corriger notre maaï, d’affiner nos attaques, notre intention, d’observer la moindre faille de tori pour le corriger et aiguiser notre œil dans l’objectif de pouvoir en quelques secondes réagir à la moindre faille en cas de conflit. Un ensemble de point précieux que le rôle d’uke permet d’étudier.

En bon miroir, uke recherche l’adaptation aux niveaux de ses partenaires, sans mettre de côté son apprentissage, pour se placer dans une perpétuelle progression commune et personnelle. En travaillant par exemple son attaque il pourra proposer progressivement un travail plus précis sur des attaques de plus en plus difficiles à gérer. Il donnera du sens à son travail en réalisant des attaques de plus en plus efficientes et de moins en moins grossières pour lesquelles nous sommes  aujourd’hui bien souvent la risée des autres disciplines de combat. En tant qu’aïkidoka il sera alors en mesure de proposer une difficulté progressive permettant de à tori de sortir sa zone de confort sans laquelle nous ne pouvons comprendre les principes inhérents à notre pratique.

Comprendre ce que demande l’enseignant pour permettre à tori d’avancer est un combat de tous les instants. Ainsi il cherchera à se demander quel comportement doit-il adopter pour soutenir l’étude d’aïté et éviter de n’être que l’ombre de lui-même, attendant patiemment son tour pour travailler.

Si bienveillance, harmonie et compassion sont des principes majeurs valables aux deux partenaires, il semble important de savoir donner pour recevoir. Uke semble être un rôle bien plus important qu’il n’y paraît permettant de re-contextualiser chaque moment d’étude en vue d’une progression commune et d’une conservation de l’essence martiale nécessaire à l’étude des budō, le plaçant comme l’un des principaux acteurs de la réussite.

Bienveillance et harmonie, Tamura Senseï et Léo Tamaki, Paris, avril 2008

Bienveillance et harmonie, Tamura Senseï et Léo Tamaki, Paris, avril 2008

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5 réflexions sur “Donner pour recevoir: uke, un des piliers de l’apprentissage

  1. Konbanwa Alex,

    j’avais oublié cette anecdote! Mais il y a toujours des gens comme cela, même encore, surtout s’ils ont pratiqués une autre discipline. Et ils restent dans leurs certitudes et sont complètement déstabilisés quand je passe du registre sport de combat ou pratique martiale classique à celui de survie selon les concepts des Koryu.
    Ton article est très intéressant et soulève un point très important: quel est le rôle de Uke et son travail en fonction de la discipline pratiquée et du contexte d’étude. Comme j’enseigne des disciplines différentes, les notions de Uke sont parfois très éloignées selon la discipline. Et les élèves sont souvent perdus. Ce qui oblige de toujours préciser ce qui doit être fait quand on est Uke.
    Nous pourrons en parler la prochaine fois qu’on se verra!

    Mata ne.

    Jean Luc

    • Konnichiwa Jean Luc,

      Le rôle de Uke est complexe et souvent mal compris par les élèves. Le rôle de l’enseignant prend alors tout son sens dans l’étude, notamment vis à vis de la compréhension de ce qu’est « être un bon Uke » en fonction de l’étude ou de la discipline. En tant que Uke, si son rôle n’est pas toujours évident à saisir, il me semble important de se demander « que dois-je faire pour permettre à mon partenaire de progresser et étudier? ». Bien évidemment cela nécessite d’évaluer le niveau de Tori pour pouvoir donner un maximum.

      Mata ne.
      Alex

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