Questions de lecteurs: aïkido, progression et efficacité

Ces dernières semaines ont été  des plus riches. Préparation d’interviews, entrainement et passage sur Paris pour le stage annuel de Shinbukan, ont laissé ma boîte mail se remplir de messages auxquels je n’ai pris le temps de répondre. Parmi les derniers messages reçus, certains thèmes de discussion ont été abordés à plusieurs reprises tels que la progression, la réussite et l’efficacité de l’Aïkido.

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Si se questionner sur notre pratique est tout ce qu’il y a de plus normal, ces thèmes ont la particularité d’avoir interrogé, à un moment donné, le parcours d’un grand nombre d’entre nous. N’échappant pas à la règle, je suis loin d’avoir toutes les réponses à celles que je me pose et celles-ci sont certainement celles pour lesquelles mon avis a connu de nombreuses variations au point d’avoir bien souvent des avis très tranchés sur la question, voire opposés. C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles j’aborde très rarement ces thèmes tant la multitude de réponses existe, et sont, sans doute, aussi intéressantes les unes que les autres.

Voici quelques extrait de ces échanges*:

*Je tiens à préciser que mon avis n’est en aucun cas une vérité et n’est que le reflet d’une pensée arrêtée à un instant T de mon parcours. En espérant qu’elles apporteront matière à réflexion que l’on soit d’avis ou non :-).

Adrien: « Actuellement je ressens le besoin d’aller rencontrer d’autres enseignants et  disciplines que celle que me dispense mon professeur. Je ne remets pas en cause son travail mais désire découvrir ce qui se fait ailleurs et crains de lui manquer de respect. J’aurais aimé avoir ton avis au vu de ton parcours ? J’ai souvent entendu dire que les pratiquants aux multiples expériences avaient un avantage sur les autres.»

« Actuellement je ressens le besoin d’aller rencontrer d’autres enseignants et formes de pratiques que celle que me dispense mon professeur. Je ne remets pas en cause son travail mais désire découvrir ce qui se fait ailleurs et crains de lui manquer de respect. J’aurais aimé avoir ton avis au vu de ton parcours ?»

C’est une question propre à chaque enseignant. Personnellement, si aujourd’hui je continue de m’inspirer de mon vécu pour avancer, les élèves venant me voir n’ont que mon ressenti et ma compréhension personnelle. Je les incite donc à échanger avec des pratiquants venus d’autres horizons. Je souhaite que chacun d’entre-eux puisse se construire à travers l’expérience et l’échange, mon étude ne faisant en aucun cas foi de vérité.

Toutefois, s’il est intéressant de découvrir différents courants de pratiques, il est tout aussi important que les deux enseignements que tu suivras n’interfèrent pas dans ta progression au sein des deux écoles. Il faudra redoubler d’efforts pour laisser de côté ce que tu as vu ailleurs et te plonger totalement dans le cours de chaque enseignant. Il est important de faire confiance à son professeur et de respecter son cours en essayant d’étudier avec sérieux ce qu’il t’enseigne.

Bien sûr, il ne s’agit ici que d’un avis personnel et je pense qu’il serait plus judicieux d’en parler avec ton enseignant, qui sera certainement plus à même de te guider dans tes réflexions.

« J’ai souvent entendu dire que les pratiquants aux multiples expériences avaient un avantage sur les autres. »

Il s’agit avant tout d’une question de personnalité. Je connais de très bons « combattants de rue » n’ayant jamais pratiqué dans un dojo, ou très peu, ayant dérouté des adeptes chevronnés. Pour eux pas de règlement en tête, la seul idée de mettre au sol leur assaillant les anime quelque en soit les moyens utilisés (frappe aux parties, utilisations d’objets à disposition etc…). Le fait de pratiquer dans un dojo ne faisant aucunement foi d’efficacité face à un agresseur déterminé. Nombre de pratiquants s’enferment, à la longue, dans une forme qui les handicape, les empêchant de s’adapter à de nouvelles formes de corps.

Je reçois aujourd’hui régulièrement des pratiquants venus du Karaté, Judo, Aïkido qui essaient de comprendre les principes proposés en se référant à ce qu’ils connaissent. Jusque là rien  d’anormal. Parmi eux, ceux qui progressent généralement le plus vite sont ceux qui adoptent avec brio l’esprit de Shoshin. Capable de faire abstraction de leurs connaissances pour se plonger pleinement dans le travail proposé, avant de faire un parallèle avec leur vécu. Et c’est bien souvent le cas des débutants, qui ont une marge de progression bien plus importante que des anciens venus d’autres horizons, n’ayant d’autre repère que ce qui leur est enseigné. Les habitus sont souvent longs à déconstruire et il est parfois plus facile de partir de zéro. Si nous pouvons y voir un avantage c’est surtout dans l’expérience acquise à travers l’échange avec des pratiquants ayant des codes et des principes différents. S’ouvrir aux autres est un élément qui me semble central dans l’étude des Budo.

Et s’il n’est pas nécessaire de pratiquer de multiples disciplines pour progresser, il est important de ne pas s’enfermer dans sa pratique en ayant des idées préconçues sur ce qui se fait ailleurs. Rien ne vaut le partage pour sortir de sa zone de confort. Il est d’ailleurs beaucoup plus facile de réaliser une technique sur un partenaire formaté que d’avoir un résultat satisfaisant face à un adepte ne répondant pas au code de notre école. C’est l’une des raisons qui me pousse  aujourd’hui à travailler régulièrement avec des pratiquants extérieurs au monde de l’aïkido, en entrainement libre ou lors de stages multi-disciplines.

Stage inter-disciplines avec Simon Pujol, photo de Thomas Taragon

Stage inter-disciplines avec Simon Pujol, photo de Thomas Taragon

Fabien: « Peut-on apprendre et réussir en Aikido sans être passé par d’autres arts martiaux ou sports de combat ? Cette discipline semble être une sorte de finalité dans le budo.»

 « Peut-on apprendre et réussir en Aikido sans être passé par d’autres arts martiaux ou sports de combat ?»

La notion de réussite est très vaste. Selon les individus la définition est différente. Pour certain il s’agit de la compréhension seule des principes et leurs applications dans le cadre de l’Aïkido. Pour d’autre, il s’agira d’être efficace quelque en soit la situation. La question de l’efficacité de l’Aïkido revient régulièrement.

Il existe aujourd’hui différentes voies d’étude au sein des arts martiaux japonais. Celle des Kakutogi, celle des Budo et celle des Bu Jutsu, chacune présentant ses propres caractéristiques et règles d’applications (cette dichotomie pouvant s’étendre à l’ensemble des disciplines aux origines martiales). Le débat de l’efficacité des unes par rapport aux autres n’ayant à mes yeux aucun sens puisqu’elles obéissent à des objectifs de formation très divers.

Si nous mettons, par exemple, un expert de Bu Jutsu dans un ring face à un champion de MMA, il ne fait aucun doute que la situation tournera probablement à l’avantage du pratiquant de Kakutogi. Le règlement, l’environnement étant établit pour une forme compétitive où l’on veille à préserver l’intégrité physique des pratiquants. A l’inverse, au cours d’un combat de survie, la situation risque d’offrir davantage de possibilités au pratiquant de Bu Jutsu, dont l’étude se base sur cette forme de travail. Loin des règlements avec protection (coquilles, gants) et interdiction de frapper les yeux ou encore les parties. Bien évidemment, il s’agit de généralités. Il existe de nombreux experts de Kakutogi capables de réagir face à une situation non conventionnelle, de par leurs capacités techniques, psychologiques et stratégiques développées au cours d’entrainements souvent draconiens.

Comme tu l’auras compris c’est un débat auquel je porte peu d’intérêt ne faisant que renforcer le clivage et le cloisonnement des écoles. Je suis persuadé que chaque discipline recèle de points intéressants à étudier. On retrouve notamment bien plus souvent des pratiquants de Kakutogi s’intéressant au Budo et Bu Jutsu que des « Budoka » et « Bu Jutsuka » s’intéressant au adepte de Kakutogi. Je crois qu’il est important de faire preuve d’humilité. Les compétiteurs, malgré les défauts et dérives que la compétition entraine, ont le mérite d’avoir une pratique sincère où les questions d’efficacité se résolvent souvent par les gants et non au travers de longues explications, souvent bancales, auxquelles s’adonnent quelques enseignants

Visite de Mike Tyson au Honbu dojo du Yoshinkan à Tokyo, pour rencontrer Shioda Gozo Senseï

Visite de Mike Tyson au Honbu dojo du Yoshinkan à Tokyo, pour rencontrer Shioda Gozo Senseï

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Je ne crois pas en une discipline meilleure que les autres. S’il y en avait une certainement que beaucoup d’entre nous laisseraient tomber leur école pour celle-ci. La différence se faisant dans la sincérité, l’étude et l’objectif de chacun. L’homme en lui-même faisant la différence et non la discipline

« Cette discipline semble être une sorte de finalité dans le budo »

Si l’Aïkido est à mon sens un trésor qui recèle de tous les outils nécessaires à la progression, les adeptes ont tendances à se formaliser et croire que l’Aïkido est au dessus du reste. S’il n’est pas nécessaire d’avoir pratiqué d’autres disciplines pour progresser en Aïkido, il est à mes yeux important de s’ouvrir au monde et échanger avec les autres courants pour alimenter ses réflexions, peaufiner sa technique, son étude. L’échange et le partage étant le fer de lance de l’évolution.

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4 réflexions sur “Questions de lecteurs: aïkido, progression et efficacité

  1. Konbanwa Alex,

    Je n’aurais pu dire mieux que tu ne le fais dans ce post.
    Comme le Yoseikan Budo est à la fois un Sogo Budo et un Kakutogi, il apporte bien des réponses à ce genre de questions mais ne donnent pas toutes les réponses! C’est bien pour ça que je continue toujours à conseiller les pratiquants à aller suivre ou étudier d’autres disciplines ou façons de faire et ainsi de créer leur propre pratique correspondant à leur propre personnalité. Pratique personnelle susceptible d’évoluer en fonction de leur compréhension et de leurs propres découverts.En fait, cela a toujours était la démarche de Mochizuki Minoru sensei et de Mochizuki Hiroo sensei. Démarche que j’ai toujours essayé d’appliquer.
    Quand j’entends quelqu’un dire, je pratique les arts martiaux (?) je ne peux combattre avec les pratiquants des sports de combat (?), cela m’agace fortement. Il faut être capable avec sa propre pratique de rencontrer n’importe quelle autre méthode et s’adapter et en retirer les leçons pour progresser un peu plus. Si ce n’est pas le cas, ce n’est pas la peine de continuer à pratiquer ou de se chercher une excuse quelconque comme je l’ai entendu lors d’un stage de Ken Jutsu que je donnai! C’est aussi ne pas avoir compris ce que nos maîtres ou enseignants nous ont transmis.
    Quant à croire que la discipline que l’on pratique est meilleure que toute les autres ou est la finalité du Budo, c’est une croyance puérile particulièrement commune chez beaucoup de pratiquants même avancés!
    A samedi au stage avec Léo!

    Mata ne.

    Dureisseix Jean Luc

    • Konbanwa Jean Luc,

      Merci pour la lecture. Effectivement et au delà du fait d’affronter un adverse issu d’un Kakutogi, échanger et progresser avec d’autres adeptes est à mes yeux importants.

      Mata ne,
      Alex

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