Hitotsu No Uchi, origine de la notion de Ippon et questionnement sur l’étude du principe de frappe unique

Le travail de l’attaque est souvent un sujet à controverse notamment en Aïkido. Moyen d’engager le combat, elle constitue un élément majeur de recherche commun à nombre d’écoles et systèmes martiaux. On en retrouve notamment de nombreuses formes tant dans les principes de réalisation que stratégiques. Finaliser l’assaut au premier contact, attaquer pour déstructurer ou bien leurrer, sont des échantillons parmi un large panel de possibilités. Aujourd’hui la question de leur efficacité continue d’être au cœur des débats. Éternel sujet d’évolution et de remise en question, existe-t-il une vérité ou des vérités ?

L’une d’entre elle a connu son heure de gloire durant les années 50 et poussé de nombreuses personnes à ouvrir les portes d’un dojo . Il s’agit de l’attaque unique, popularisée par l’avènement des films d’arts martiaux, aujourd’hui parfois décriée avec le développement des kakutogis. Qui n’a jamais rêvé de mettre au sol son assaillant en une fraction de seconde ? Si la réalité, avec la part d’imprévisible qu’elle suscite, rend son application difficile, il est pourtant de nombreuses vidéos prises à la volée montrant des assaillants tomber au premier jet.

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Bien que cela paraisse relever d’un scénario cinématographique, il fut un certain nombre d’experts parlant de cette attaque unique très tôt dans l’histoire des arts martiaux. Je prendrais l’exemple de Musashi, abordant ce sujet dans le Gorin No Sho, pour qui chaque coup devait être efficace au point de pouvoir tuer un adversaire même lors d’une rencontre entre lui et un coup hasardeux.

Qu’elle soit le fruit du hasard ou non, elle sous-tend pourtant plusieurs principes qui révèlent peut-être une importance particulière dans le monde des Bu Jutsu. Il ne s’agira bien évidemment pas dans ce post de dire si oui ou non l’entrainement permet cette éventualité mais d’étudier l’intérêt que peut conférer l’idée de s’entrainer dans cette voie.

La frappe Unique : Hitotsu No Uchi et la notion de Ippon dans les kakutogi

Dans ses écrits, voici ce que Musashi écrit :

« Hitotsu No Uchi, la frappe unique :

Obtenez la capacité de vaincre avec certitude en ayant à l’esprit la frappe unique. Il est impossible d’acquérir cette frappe sans bien étudier la stratégie. C’est en vous entraînant à cette frappe que vous obtiendrez une libre maîtrise de la stratégie. Ceci est la voie de la victoire à vos grès dans tous les combats. Il faut bien s’exercer. »

Avant de nous attarder sur les notions stratégiques qu’implique cette attaque, regardons d’un peu plus près ce qu’induit l’état d’esprit de l’attaque Hitotsu No Uchi. Que l’on croit ou non à la capacité de cette frappe, il semble important de souligner ici l’idée de technique décisive qui eu une emprunte non négligeable sur les arts martiaux japonais.

Tel que nous l’indique Tokitsu Kenji, Musashi décrit ici la forme originelle de la notion de Ippon. Un terme que nous retrouvons aujourd’hui dans la plupart des Kakutogi d’origines Japonaises, notamment lors des compétitions. Étymologiquement, Ippon est constitué de la contraction du terme Ichi, 一, signifiant un seul et de Hon, 本, se traduisant par origine, racine, essentiel. Il exprime donc l’idée d’un seul coup essentiel. On le retrouve notamment à l’intérieur de l’expression Ipponmichi désignant l’idée de chemin sans bifurcation, route directe.

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Ippon du japonais Japonais Shohei Ono face au français Ugo Legrand, finale des mondiaux 2013

Devenu un critère de jugement majeur en compétition, il constitue le point décisif et ultime, qui définira automatiquement le combattant comme vainqueur de l’échange, gage de réussite et d’efficacité technique. Pourtant, outre l’univers cinématographique ou encore les contes et légendes, existe-t-il des exemples concrets de cette capacité à déployer une attaque décisive et ultime dès les premiers instants d’un conflit?


L’attaque unique du Jigen Ryu

Parmi les écoles qui ont sans doute profondément influencé le monde des arts martiaux japonais, il y a le Jigen Ryu, dont le Karaté tire nombres de principes dont celui de l’attaque unique à l’origine de sa célébrité durant ces premières heures, tel que nous le souligne Roland Habersetzer. Il n’est bien évidemment pas un principe isolé à l’école Jigen Ryu, et reste un objet d’étude commun à divers Koryu. Toutefois cette école est certainement l’une des plus réputées pour avoir poussé son étude à un haut niveau d’expertise.

Issue du clan Shimazu, de la province de Satsuma, l’école Jigne Ryu a fondé sa réputation sur la spécificité de son travail de l’attaque et ses nombreux faits d’armes sur le champ de bataille. Pourfendre l’ennemi d’un seul coup, Ikken Hissatsu*, afin d’éliminer rapidement l’ennemi et enchainer sur d’autres assaillants, occupait une place prépondérante dans l’étude.

« Le Jigen Ryu eut très vite une réputation d’invincibilité. Sa redoutable efficacité reposait sur une préparation physique et mentale exceptionnelle et intense. Les techniques de frappes au sabre n’étaient étudiées que pour l’attaque, le but étant de ne porter qu’un coup unique (Ikken Hissatsu*) mais avec une force terrible (Unyo No Ken), en couvrant rapidement la distance séparant de l’adversaire. […]Puis on s’en dégageait aussitôt pour faire face à un nouvel adversaire. »*

*Ikken Hissatsu est un principe utilisé en Karaté traditionnel. Composé du kanji , Ichi(un) et de , Kobushi (poing), Ikken signifie un seul poing. Hissatsu, 必殺, quant à lui est signifie fatal, mort certaine. Il traduit donc la capacité à pourfendre un adversaire en lançant une unique attaque. Un principe essentiel faisant écho à celui d’Ikken Ha Ki appartenant à l’univers du Kenjutsu signifiant « d’un seul coup, anéantir un démon ».
*Extrait de Encyclopédie des Arts martiaux de l’Extrême Orient par Roland Habersetzer

 

La réputation de l’aptitude au combat du clan Satsuma fut telle que nombre de personnalités comme Kondo Isami, chef de la Shinsen Gumi*, ordonnaient à leurs hommes : « N’essayez pas de parer leur première attaque. Ne croisez surtout pas votre sabre contre le leur. C’est seulement si vous pouvez esquiver la première attaque que vous aurez une chance de gagner »*.

 * Shinsen Gumi: Unité des forces gouvernementale créée en 1863 pour réprimer le mouvement révolutionnaire
 * Extrait de: Le corps de Kendō, Kenji Tokitsu

Si nous pouvons nous poser des questions quant à la véracité de ces faits, les recherches archéologiques ont permis de mettre à jour un certain nombre d’éléments allant dans le sens de ces dires. Les traces de fractures de crâne retrouvées lors de fouilles de lieux de batailles historiques auxquelles avait pris part le clan Satsuma en sont un bel exemple. Les analyses ont d’ailleurs montré qu’elles avaient été provoquées par la propre Tsuba des victimes. Cette découverte démontre bien qu’il existait bien une attaque sortant de la norme, pouvant pourfendre l’adversaire rapidement.

Lorsque j’aborde cet exemple avec des pratiquants, la première réaction est généralement : « cette frappe devait être surpuissante ! ». Effectivement, nous ne pouvons nier la puissance qu’était capable de développer les Samouraï du clan Satsuma en combat. Surtout quand on s’attarde sur la particularité de leur entrainement qui consistait, pour une partie, à frapper des milliers de fois un pilier avec un bâton. Entrainement qui sera à l’origine de l’utilisation du Makiwara en karaté.

«Notons que dans l’école de sabre Jigen-ryu, l’adepte s’exerçait quotidiennement à des frappes contre un poteau planté au sol, « trois mille frappes le matin et huit mille frappes le soir », disait-on […] A l’époque Edo (1603-1867), dans les villages attachés à la ville de Kagoshima (Seigneurie de Satsuma au sud du Japon), on trouvait des poteaux destinés à cet exercice dans différents endroits du village. Pour cet exercice, on usait plusieurs bâtons à chaque séance d’entraînement. C’est pour cette raison qu’autour de ces poteaux on pouvait trouver de nombreux bâtons posés au sol pour cet exercice. Tous les passants, même les paysans, pouvaient ainsi s’y exercer.»*

* Le corps de Kendō, Kenji Tokitsu

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Même si cette réflexion est tout à fait valable, il semble important de ne pas s’arrêter sur ses premières impressions et d’essayer de voir plus loin que ce que l’on veut bien nous laisser paraître. Si la puissance de frappe est indéniablement une des causes de ses blessures mortelles, elle ne peut à elle seule être un gage de réussite.

Au-delà du développement de puissance

Il y a quelques mois je discutais de cette anecdote avec un ami boxeur qui fut un temps mon partenaire de pratique. Ancien compétiteur, aujourd’hui entraineur, il m’expliquait qu’en boxe le vainqueur n’était pas forcement le plus puissant. Bien évidemment je n’apprendrais rien aux pratiquants confirmés en transcrivant son discours. Il me rappelait par la même occasion que la préparation des compétiteurs incluait une préparation physique draconienne au cours de laquelle, les boxers étaient préparés à donner comme recevoir. Chose que l’on retrouve dans la plupart des sports de contact et que mon enseignant de Yoseikan Budo nous faisait également travailler.

Si notre intérêt pour la pratique des activités de combat a toujours nourrit notre amitié, malgré nos divergences de pratique, il est une chose sur laquelle nous sommes tombés d’accord. Les attaques, qui mènent au KO, sont bien souvent l’assemblage entre la puissance mais également l’effet de surprise, empêchant le corps de se préparer à l’impact.

Victoire aux points de Manny Pacquiao face à Chris Algieri

Victoire aux points de Manny Pacquiao face à Chris Algieri

Dans le cas du clan Satsuma, le fait que la victime ait été tuée par la rencontre entre son crâne et sa propre Tsuba implique, au-delà du développement d’une puissance hors du commun, la capacité à ne laisser sa victime déployer sa parade. Surpris par l’attaque, la vitesse d’exécution ou la capacité à mettre son adversaire en retard temporel semble être un fait probant de l’efficacité de leur assaut.

Invisibilité, perceptibilité et compréhension fine du maaï

Dans le monde du sabre, si la particularité des lames minimise la nécessité d’une puissance extraordinaire, notamment durant la période Edo où les duels sans armures étaient courants, j’ai souvent vu Kuroda Senseï attaquer sans que l’adversaire n’ait eu le temps de bouger. La soudaineté de l’attaque, la vitesse, l’absence d’appels, réduisent la perceptibilité de celle-ci, nous laissant souvent la sensation d’invisibilité de ses mouvements. On le voit à son point de départ et une fraction de seconde plus tard à son point d’arrivée. Entre temps, il arrive que l’on demande ce qu’il s’est passé et que notre corps n’est eu le temps de réagir. Des points que j’avais développés dans de précédents posts :

-Kuroda Tetsuzan et la constance des mouvements
-Travail de pression et déclenchement de l’attaque l’exemple des felins

Si cette capacité à rendre imperceptible le départ des mouvements de l’attaque permet de mettre en retard l’adverse dans ses réactions, elle ne peut être dissociée d’une compréhension fine de notion spatio temporelle telle que la maîtrise du maaï , de la stratégie de combat ou encore de la perception de l’intention. Des points que j’aborderais dans les semaines à venir.

Si l’idée d’attaque unique peut paraître illusoire, bien que des faits remontent de l’histoire pour nous donner un aperçu du niveau d’une élite de la caste Samouraïs, il n’en reste pas moins un point important d’étude qui sous-tend nombres de principes majeurs pour avancer dans la voie et comprendre l’essence même des Budo.

KurodaIai

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2 réflexions sur “Hitotsu No Uchi, origine de la notion de Ippon et questionnement sur l’étude du principe de frappe unique

  1. Konbanwa alex,

    c’est exactement cela!
    Comme j’avance en âge, pour continuer à rechercher cette attaque unique j’utilise l’enseignement de Kuroda Sensei afin de diminuer tout ce qui peut être un appel. Et je fais cette recherche à travers l’étude d’un Kata de base de Ken Jutsu, dont tu as vu une partie de la 1ère série lors de ton dernier passage où nous avons échanger.
    Cette recherche était aussi à l’origine du Shiai de Karate en Ippon Shobu et nécessitait une préparation autant physique que psychologique. Cela existe encore dans beaucoup d’écoles de Karate.
    On peut aussi faire cette recherche en Iai Jutsu Batto Jutsu sous forme de Kumi Iai, pratique pouvant s’avérer très dangereuse même avec Bokuto. Je vais en montrer les bases samedi prochain lors du stage que je dirige.
    L’essentiel dans cette recherche, c’est que Ukedachi et Shidachi sont partenaires et non ennemis, que les rôles sont interchangeables lors de l’échange, que l’usage des protections sont nécessaires car les coups ou les frappes sont portées. Bien sûr cela en fonction du niveau de chacun. Mais bien des désillusions seront là!

    Mate ne.

    Jean Luc

    • Konnichiwa Jean Luc,

      Effectivement, je me rappelle le travail de la première série lors de mon passage à Brive. Je l’ai d’ailleurs intégré à mon entrainement perso :-). Merci pour les informations supplémentaires que tu apportes à cette réflexion, c’est toujours un plaisir d’avoir ton point de vue!

      Je te souhaite un bon stage et un très bon weekend!
      Amicalement.
      Alex

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