Budō, apprentissage et transmission: de l’élève actif à l’élève acteur de sa progression

La transmission est certainement l’un des points essentiels de la construction sociale chez l’homme. Point de départ de l’évolution, les derniers siècles ont vu apparaître une réelle volonté de questionnement et approfondissement de cette notion, défini par Marcel Mauss comme le « roc » sur lequel se sont bâties les sociétés humaines.

La découverte de techniques et leurs enseignements a permis leur développement au point de les rendre toujours plus efficaces. Des siècles de savoirs qui nous sont parvenus et continuent d’être polis, participant aujourd’hui à la florescence technologique que nous connaissons.

Avant de continuer il semble important de nous attarder sur la notion de technique et définir ce que nous entendons par ce terme. Pour cela, je laisserai la parole à Marcel Mauss, pionnier de la recherche sur les techniques du corps et leurs transmissions.

« J’appelle technique un acte traditionnel efficace (et vous voyez qu’en ceci il n’est pas différent de l’acte magique, religieux, symbolique). Il faut qu’il soit traditionnel et efficace. Il n’y a pas de technique et pas de transmission, s’il n’y a pas de tradition. C’est en quoi l’homme se distingue avant tout des animaux : par la transmission de ses techniques et très probablement par leur transmission orale ».

Ayant fait ses preuves au sein d’un groupe, d’une culture, d’un domaine de connaissance spécifique, nous retrouvons donc à travers la notion de technique celle d’acte traditionnel. Reconnu comme efficace par une majorité, voyant en lui un intérêt à être enseigné, cette transmission a subit des évolutions au cours  des siècles alimentant encore aujourd’hui les débats et recherches puisqu’elle représente en soi une technique que nous nommerons technique d’enseignement ou forme d’enseignement.

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Budō et transmission

Le premier kanji 武,Bu, composant le terme Budō, que l’on retrouve dans nombre de termes japonais lié au domaine militaire (Buji 武事, Buryoku 武力, Bujutsu 武術)*, signifie guerre. Le deuxième 道, Dō, désigne la voie. Les Budō sont donc des voies guerrières, majoritairement théorisées, au XX° siècle, marquant leur particularité dans les méthodes d’enseignements, par l’adaptation à l’afflux de pratiquants. On retrouve notamment une forte inspiration des méthodes de formation militaire dans leurs transmissions dont l’exemple le plus probant est certainement l’image d’un groupe d’élèves répétant à l’unisson les mouvements démontrés par un instructeur, tel que nous le souligne Léo dans son article : La pédagogie en Aïkido, réflexions sur l’enseignement de Tamura senseï.

Si leur transmission reste encore imprégnée du modèle autoritaire japonais comme acte traditionnel efficace d’émission, les experts s’étant implantés hors du Japon se sont adaptés à nos cultures en faisant évoluer leur enseignement.

* Buji 武事 : affaire militaire
Buryoku武力 : force militaire, force armée
Bujutsu 武術 : arts guerriers

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Qu’est-ce qu’un bon enseignant ?

Dans son ouvrage, Aïkido étiquette et transmission, Tamura Senseï précise que « le principal quand on enseigne est d’être un bon professeur […] il est important de connaître les désirs des élèves, leurs besoins et ce qu’il est nécessaire de leur apporter.»

On retrouve ici l’idée de pédagogie et de l’importance de saisir chez chacun des élèves les besoins pour les aider au mieux à avancer. Être un « bon professeur » rejoint donc l’idée d’une recherche continuelle sur l’acte de transmettre pour aider les élèves à progresser un maximum. Et comme nous le précise Tamura Senseï, « On ne peut pas dire que le bon professeur soit uniquement celui qui est plus fort physiquement que les autres ou celui qui possède de bonnes techniques. »

Tamura Senseï, photo site de l'E.N.A

Tamura Senseï, photo site de l’E.N.A

Il existe de multiples formes d’enseignement, de théories de l’apprentissage, d’angles d’approche et si on est parfois tenté de se réfugier dans l’une d’entre elle, je reste partisan du fait que chacune apporte son pesant d’or selon le moment, l’objet d’étude et bien évidemment l’élève nous faisant face. Nombres de méthodes d’enseignement existent. Peut être autant qu’il y a de manière d’apprendre. Certains apprennent rapidement les formes par le processus observation/imitation, d’autres sont plus sensibles au contact de l’enseignant ou encore au travail par répétition etc… Le tout n’étant pas figé, le rôle du professeur est alors d’adapter au mieux le contenu de son cours au profil, au niveau de l’élève et peut-être le guider vers la familiarisation à d’autres formes d’apprentissage en vue de développer chez lui une sensibilité au désir d’apprendre et à l’autonomie pour quitter progressivement le banc de la subordination à l’enseignant. Car bien que le savoir s’acquière par la transmission, l’expérience et l’autonomie de l’élève sont certainement deux des clés de la progression.

J’ai souvent entendu des enseignants dire à leurs élèves que ce n’était pas le moment pour eux de chercher seul ou d’aller voir des experts d’autres courants en stage. Pourtant la curiosité et l’envie dont font preuve ces élèves semblent être une qualité indéniable de leur volonté de progresser et d’avancer. Il serait à mon sens plus judicieux de s’en réjouir et de les inciter à continuer dans cette voie.

Être autonome, aller à la rencontre d’autres pratiquants, chercher le savoir par soi-même, sont à mon sens des qualités de l’élève vers lesquelles l’enseignant devrait concourir. Chose passant par exemple par le développement de la capacité à observer chez l’élève, premier acte de prise d’initiative par rapport à l’enseignement proposé. « Il faut faire comprendre à l’élève l’importance de bien observer les techniques des enseignants, des anciens et des pratiquants moins avancés que soi-même. Il faut les amener à comparer leurs techniques à celles des autres pour mieux progresser. » Tamura Senseï.

Un aspect d’autant plus important, lorsque l’on rentre dans le domaine de la relation à l’autre et tout ce que cela induit. Si l’enseignant est détenteur d’un savoir, l’apprentissage est sous-tendu par la dialectique « savoir à acquérir » / « savoir étudier » qui permettra aux élèves d’évoluer au travers des différents stades Shu, Ha, RI.

L’enseignement selon le principe du Shidō

Le terme japonais Shidō est formé de l’union des idéogrammes Shi 指, signifiant doigt et dō 導, ayant la même prononciation que le dō 道 d’aïkido, désignant l’action de guider. Il désigne donc l’idée de donner une direction, principe inhérent au statut de Senseï , celui qui nous guide dans la voie.

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Dans un premier temps, la qualité de l’enseignant réside bien évidemment dans la capacité à faire acquérir aux élèves une première base qui est la forme. Cette idée rejoint celle de Shu correspondant à la période d’intégration où l’élève reproduit scrupuleusement le travail de l’enseignant. « Toutes les études passent par l’imitation. On essayera, pour commencer, de faire en sorte que les élèves s’attachent à reproduire, le plus exactement possible, la technique démontrée par le professeur sans chercher à la discuter », Tamura Senseï.

Une fois la forme intégrée, la maîtrise de celle-ci permet de rentrer en profondeur dans le travail proposé. Car bien que la forme ait son importance, elle ne présente que la partie visible de l’iceberg. L’enseignant prend alors le rôle de guide. C’est en outre l’une des qualités pédagogique de Kuroda Senseï au travers des Asobi Geïko ou encore de Léo Tamaki au sein de l’école Kishinkaï. On rentre alors dans un processus d’essai/erreur nous permettant progressivement de comprendre en sensation chaque mouvement.

Photo de Shizuka Tamaki

Photo de Shizuka Tamaki

Ressentir par le corps et comprendre en sensation

Les arts corporels intègrent la notion de relation à l’autre ainsi que celle de la relation à soi. Notre corps, matérialisant notre présence au monde, est bien plus qu’un simple outil pratique puisque nous n’avons pas un corps mais nous sommes un corps. Singulier, intime, propre, doté d’une sensibilité, c’est ainsi qu’il devient un lieu d’interactions avec notre environnement à partir desquelles se dégagent nos sens, capable d’aborder le monde et d’apprendre sans passer nécessairement par la réflexion. Ils impliquent donc naturellement le problème de la singularité des sensations par rapport à soi et chaque individu que l’on rencontre de part la diversité des habitus corporels.

Donner une place importante au ressenti, dans des situations pédagogiques à vivre proposées aux élèves, leurs permettront de prendre de vrais repères, puisqu’ils leurs appartiendront. « Le corps n’est pas une machine, c’est un chemin à parcourir » (TAFFANEL (J.), « Se noyer sans se perdre », Fous de danse, revue Autrement, n° 51, juin 1983).

L’autonomie dans l’interaction prend alors toute son sens, ainsi que le rôle de l’enseignant devant trouver le bon moment pour corriger et guider les élèves. Tel un chef d’orchestre, laisser les élèves faire leur propre chemin tout en interagissant à l’instant opportun devient alors le cheval de bataille de l’enseignant. L’élève quitte progressivement le statut de l’imitation pour rentrer dans le monde de la recherche, de l’étude personnelle pour comprendre les principes qui lui sont enseignés.

Ressentir et comprendre le sens de ce ressenti sont alors une étape importante de l’apprentissage et de l’autonomie, préparant l’élève à rentrer un jour dans l’étape du Ha correspondant à la période « destructrice » tel que Sugano senseï le définit. « L’élève travaille dans des directions parfois opposées à celle de son maître et fait le maximum d’expériences possibles afin de s’approprier ce qu’il a reçu dans l’étape précédente ». Outre la préparation au changement d’étape, cette période d’apprentissage par le ressenti contribue au développant de l’adaptation dans l’instant au corps d’Aïté, cher au travail libre, sans avoir nécessairement besoin de passer par la pensée.

L’acte d’enseignement ne s’agira donc pas de dispenser simplement un enseignement technique mais de concourir également à une conscientisation du rôle d’apprenant en vue de former un élève acteur de sa progression possédant les clés pour avancer, la vie durant, dans la voie qu’il a choisi d’entreprendre.

Photo de Shizuka Tamaki

Photo de Shizuka Tamaki

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4 réflexions sur “Budō, apprentissage et transmission: de l’élève actif à l’élève acteur de sa progression

  1. Konbanwa Alex,
    Excellent article dont je partage le fond,
    je rajouterai néanmoins que souvent on ne devient pas enseignant mais que l’on découvre qu’en réalité on l’est au fond de soi même; que l’on a ce besoin de transmettre, de donner aux autres ce que l’on a tout simplement! Et que si on n’a pas ce ressenti, on peut avoir tous les diplômes possibles, avoir étudié toutes les théories et techniques d’apprentissage, on échouera dans notre fonction d’enseignant.
    Aller faire un cours sans en avoir envie, sans avoir envie de tout donner dans une ambiance chaleureuse et surtout être capable d’apprendre des élèves, c’est du temps perdu pour tout le monde.

    Mata ne.

    Jean Luc

    • Konbanwa Jean Luc,

      Je rejoins ton avis.Comme dans toutes choses, l’envie et la motivation sont essentiels pour la réussite de tous. Un enseignant non motivé a énormément de répercussion sur les élèves. On s’en aperçoit ne serait-ce que lorsque l’on a un petit coup de fatigue, l’ambiance de cours est déjà très différente si on n’y prête pas attention 🙂

      Mata ne.
      Alex

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