Atemi, héritage martial et tradition : des Bujutsus au Budo

Si l’écriture est un outil pour lequel j’ai toujours eu un certain penchant, se lancer dans l’aventure d’un blog n’est pas chose aisée. En outre, il existe aujourd’hui de nombreux blogs de qualité offrant matière à réflexion, permettant à chacun d’avoir accès à un grand nombre de sources d’informations passionnantes.

Mais si écrire sur un blog est un exercice plaisant, écrire pour un magasine a certainement été l’un des exercices les moins évidents auquel j’ai eu l’occasion de me confronter. Il y a quelques mois, à la fin de l’entrainement, Léo me proposait de rédiger un article pour Dragon Magazine sur la notion d’Atemi. D’abord surpris, j’ai accepté sans réellement avoir conscience de la difficulté de la chose. S’il s’agissait d’un principe d’actualité dans mon étude personnelle, réfléchir sur un thème imposé dans un cadre précis s’annonçait comme un défi auquel je ne m’étais pas confronté depuis que j’avais quitté les bancs de l’université.

Atemi est un terme que l’on retrouve dans les arts martiaux d’origine japonaise généralement définit comme un coup, sans armes, donné avec l’une des parties du corps. Mais bien plus qu’une simple action, il représente un axe de recherche et une base d’étude commune à une majorité de disciplines de combat. Pour cette article j’avais donc fait le choix d’explorer, sans prétention, l’origine de ce travail en Aïkido et de questionner sa présence dans la pratique actuelle.

J’en profite pour remercier Léo pour cette opportunité et vous mettre en lien les articles d’Erwan Cloarec et Nicolas Delalombre que vous pouvez retrouver sur leur blog et que je vous recommande vivement :

Deux ou trois choses que je sais des atemis, par Erwan Clorarec

L’Atemi dans le Budo Japonais, par Marco Pinto, traduction de Nicolas Delalombre

Pour compléter les sources de réflexion je vous conseille également le blog « Paresse martiale » où vous pourrez retrouver un post sur la notion d’Atemi ici.

Atemi, héritage martial et tradition : des Bujutsus au Budo

Le  terme atemi se compose du kanji Mi, 身, signifiant corps, et du verbe ateru signifiant frapper juste, heurter (当てる) mais également affecter (あてる). Atemi traduit ainsi l’idée de frapper avec justesse dans le but d’affecter profondément le corps de l’adversaire. Cette action induit donc le fait de toucher des parties particulièrement faibles du corps, souvent définies comme des points vitaux, afin de provoquer une perte de connaissance ou la mort. Pour compléter cette définition, je laisserai la parole à Tamura senseï : « Blesser en surface ou même briser un os n’est pas un Atémi ».[1].

Nous pouvons d’ores et déjà voir que l’atemi comportait à l’origine des limites quant à sa catégorisation. Il ne s’agissait pas de n’importe quelle forme de frappe, mais bien d’un type de coup ne laissant aucune possibilité de réponse après impact. Pour comprendre les paroles de Tamura senseï, remontons aux racines de la création des systèmes martiaux japonais.

Outre les influences religieuses et spirituelles, l’Aïkido est le résultat de l’étude de diverses traditions martiales par son fondateur Ueshiba Moriheï. Des systèmes guerriers élaborés au fil des siècles dont l’essence consistait à donner la mort avant d’être tué. Comme l’écrit Ellis Amdur: « Lorsque les hommes se battent à la guerre, ils se projettent au sol, s’empoignent, s’enserrent, et, en prenant tout ce qui leur tombe sous la main, tentent de tuer leur ennemi. Un nombre incalculable de guerriers sont morts une dague plantée dans les côtes, la tête écrasée contre une roche ou étouffés par un étranglement sans merci. Ceux qui ont survécu se sont souvenus. Ils se sont rappelés qu’un genou plaqué dans les côtes et dans un certain angle empêchait l’ennemi de bouger ; qu’un pouce appuyé contre la trachée, contrairement à ce qu’on pouvait s’attendre, avait très peu d’effet sur un cou bien musclé, qu’un ennemi que vous amenez au sol sans lui avoir immobilisé les bras pouvait dégainer un couteau et vous poignarder au moment où vous aviez cru à la victoire en tombant par-dessus lui ».[2].

De telles informations circulaient et aboutissaient à la codification de systèmes basés sur l’expérience de la guerre. La création de la Takenouchi ryu, qui fut l’une des premières écoles spécialisées dans les techniques de corps à corps sur le champ de bataille, en est un parfait exemple.

La recherche de l’efficience à chaque étape du combat fut dès le début la raison d’être principale des Koryus. Citons l’exemple de l’Araki ryu, dont la filiation est en étroite relation avec la Takenouchi ryu. Ellis Amdur le décrit comme une école « prédatrice dans le sens où elle préconise tout ce qu’il faut faire pour survivre : les assauts féroces, feindre la soumission, l’attaque surprise, sacrifier une position de force pour pouvoir tuer à partir d’une soi-disant position de faiblesse et la retraite tactique« . Il ne s’agit donc pas ici de l’étude du combat ritualisé, mais bien de celle du combat de survie. Un monde où seule la mort détermine les vainqueurs et vaincus. Les techniques n’étant pas destinées à blesser mais tuer, on comprend alors pourquoi une frappe ne provoquant pas au minimum une perte de connaissance, n’était pas considérée comme un atemi.

Sankyoku Isezaki Araki-ryu, circa 1954 - photo courtesy of Hal Sharp

Sankyoku Isezaki Araki-ryu, circa 1954 – photo courtesy of Hal Sharp

Chaque école avait développé des attaques qui pouvaient varier en fonction des principes d’utilisation du corps et des stratégies qui leur étaient propres, mais dont le but commun était de régler le conflit le plus rapidement possible. On constate donc que les atemis du Bujutsu étaient de l’ordre de la destruction, éloignés de la notion de compassion telle que l’on peut la retrouver dans le Budo, différents des coups « mouchetés » des Kakutogis, et inadaptés aux self-défenses modernes car ne prenant pas en compte le principe de réponse proportionnelle. Quelle place peuvent alors occuper les atemis dans l’apprentissage d’un budoka contemporain ?

Atemis dans l’Aïkido contemporain

Aujourd’hui en Aïkido, les atemis si ils sont étudiés, sont relégués au second plan, l’accent étant mis sur le travail de « techniques » par tori. Tamura senseï nous explique les raisons de cette évolution : « Dans la pratique actuelle, on a supprimé l’atemi pour éliminer le risque de blesser un débutant, également pour éviter que le pratiquant privilégie l’étude de l’atemi au détriment de la technique, aussi pour empêcher des étudiants à l’esprit mal tourné d’en faire un mauvais usage alors qu’ils auraient progressé dans la technique« .

Si toutes ces raisons sont valables, il est intéressant de constater que d’autres disciplines ont fait un choix différent. C’est notamment le cas en Yoseïkan Budo, école fondée par Mochizuki Hiroo, et qui fut à la base de ma formation martiale. Mochizuki Hiroo est le fils de Mochizuki Minoru, budoka de légende qui fut notamment élève de Kano Jigoro et Ueshiba Moriheï. Pratiquant de nombreux Budos comme son père, il fut aussi l’élève du fondateur de l’Aïkido.

La place des atemis dans le Yoseïkan Budo

Le travail des atemis occupe une place essentielle dans l’apprentissage du Yoseïkan. Au sein de cette école, la formation commence par l’apprentissage du mouvement ondulatoire[1] et ses applications sur un travail de percussion sur cible. Les cours débutent ainsi généralement par un travail sur les atemis.

Mochizuki Senseï

Mochizuki Senseï

Si les atemis font partie des réponses possibles de tori, l’importance de leur étude tient aussi au fait que l’on ne peut travailler sérieusement sans une attaque efficace d’uke. L’apprentissage est d’ailleurs régulièrement remis dans un contexte de combat afin de permettre au pratiquant d’approfondir les principes travaillés dans une situation plus « vivante ». Les passages de grade comprennent en outre une épreuve de travail sur cible afin de pouvoir mesurer la qualité des attaques des candidats.

A l’instar de l’Aïkido, le Yoseïkan intègre l’éventualité d’être attaqué par une saisie, une arme ou une frappe. On y enseigne aussi que l’atemi est présent au sein de chaque mouvement. Dans l’enseignement que j’ai reçu en Yoseïkan Budo, il m’a souvent été dit qu’Atemi et Irimi étaient la source des techniques. Des paroles dont tous les Aïkidokas devineront l’origine.

Irimi et atemi

Il existe une relation très intime entre les notions d’irimi et atemi. Irimi implique l’idée de rentrer dans l’attaque adverse pour déstructurer aïte, le neutraliser, stopper son action en recherchant le trajet le plus court possible.

Tamura senseï précise: « toutes les techniques de l’Aïkido incluent l’atemi […] En Aïkido l’atemi est aussi utilisé pour dominer la volonté d’attaque, provoquer une douleur aux points vitaux, perturber la concentration de l’adversaire, stopper son intention d’action ».

Ueshiba Senseï appliquant un Atemi, avec André Nocquet

Ueshiba Senseï appliquant un Atemi, avec André Nocquet

Nous retrouvons ici l’idée première de nos anciens, prendre l’ascendant dès le début du combat afin de le terminer au moment où il commence. A partir de là, deux possibilités s’offrent à tori : celle de toucher pour détruire, ou celle de ne pas toucher pour préserver.

Une fois rentré dans l’attaque d’aïté, on peut utiliser divers atemis si l’on a décidé de « toucher ». En fonction de la forme d’atemi employée, les effets seront différents et aboutiront au développement de techniques spécifiques liées aux réaction créées.

Il est aussi possible de donner la sensation à aïte qu’il va être frappé en utilisant l’intention. Si cela est correctement exécuté le sentiment d’appréhension gèlera le développement de l’attaque et, comme lors d’une frappe « réelle » provoquera diverses réactions en fonction de l’intention déployée. Cette façon de faire est évidemment plus proche de l’idéal de compassion que l’on associe à l’Aïkido, mais est très difficile à mettre en œuvre. En effet, décider de ne pas porter le coup ne signifie pas faire semblant de le porter. Il est important qu’uke sente que si le développement de l’attaque continue, il est en danger. Ce n’est qu’alors, lorsque uke est stoppé, que tori peut choisir de ne pas porter son atemi.

Mais comment pouvoir amener uke à stopper son attaque par l’intention, si l’on n’est pas capable de le faire à travers un véritable contact ? Malheureusement on ne peut atteindre ce haut niveau de pratique en faisant l’économie du travail des atemis. Seule la capacité à les exécuter et à les percevoir peut permettre à un adepte de les faire sentir à un attaquant, lui permettant ainsi de dominer une volonté d’attaque sans dommage. Une idée qui rejoint celle de Tokitsu Kenji[3] lorsqu’il parle de combat d’intention, notamment le fait de vaincre avant d’avoir frappé. Un principe qui prend toute son importance dans la voie de l’Aïkido.

L’atemi, un élément clé de l’apprentissage pour tori et uke

Dans le cadre du dojo, l’étude débute à travers une situation prédéfinie dans laquelle l’attaque est d’abord un outil pédagogique. Malheureusement elle reste bien souvent au stade de « media d’étude », vidée de sa substance et souvent dangereuses pour celui qui voudrait en user face à un agresseur.

Pourtant ce n’est que grâce à un travail face à des attaques de qualité que tori pourra :

– progressivement passer de la gestion du stress provoqué par l’attaque, à un stade supérieur de conscience tel que l’esprit de non pensée,

– dépasser la réaction d’opposition agressive spontanée qui est courante chez la majorité d’entre nous, pour apprendre à s’harmoniser à l’attaque avec compassion,

– travailler sa capacité de lecture d’intention face à des attaques sans appel ou geste parasite.

Ce ne sont là que quelques uns des nombreux bénéfices d’un travail accru sur la qualité des atemis, en particulier dans l’attaque.

A noter que la lecture d’intention ne peut avoir lieu que lorsqu’il existe une réelle volonté d’attaque du uke, et donc une réelle capacité à attaquer. Un travail que Kuroda senseï décrit ainsi : « Voilà ce que nous cherchons, saisir l’intention. Dans le même temps il est indispensable que nous ne donnions pas de signal à l’adversaire et que nos gestes soient invisibles lorsque nous frappons« .[4].

L’apprentissage des atemis nécessite autant de travail de tori que de uke. Un des problèmes qui ne manquera pas de se poser à eux est la gestion du ma-aï. En effet, bien trop souvent les pratiquants frappent sans se soucier de savoir si leur distance est correcte et leur permettrait de toucher avec efficacité sans être touché.

Savoir faire évoluer la difficulté de la tâche est un élément essentiel dans l’apprentissage d’un élève. En tant qu’enseignant il est intéressant d’offrir une évolution progressive allant d’une situation simple et cadrée permettant de mettre l’accent sur des détails techniques, à des situations de plus en plus complexes en augmentant les éléments d’incertitudes et l’intensité des attaques de uke.

L’atemi, au cœur de l’Aïkido

Si Tamura senseï expliquait les raisons de l’absence du travail des atemis, il est intéressant de connaître la suite de sa citation :

Osenseï définissant l’Aïkido dit « l’Aïkido est irimi et atemi. Donc ceux qui affirment qu’il n’y a pas d’atemi en Aïkido, connaissent moins que rien à l’Aïkido ».

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Ueshiba Senseï

S’il vécut l’époque où le travail des atemis s’effaça, maître Tamura en souligne paradoxalement l’importance. Nul doute que cet enseignement recèle une part de danger. On peut toutefois se demander si son absence ne condamne pas la pratique à n’être qu’un ersatz, et si le public n’est pas aujourd’hui suffisamment mature pour pouvoir travailler à nouveau cet élément que maître Ueshiba mettait au cœur de la pratique. Car s’il est heureusement peu probable pour la majorité d’entre nous de nous retrouver face à un expert qui essaiera de nous tuer, le travail d’attaques de plus en plus intenses soutenues par une intention violente n’est-il pas le seul qui permettra aux pratiquants d’atteindre leur plus haut niveau ?

[1]Aïkido, méthode nationale, Tamura Senseï, 1977

[2] Traditions martiales : Origine et transmission du savoir dans les écoles d’escrime japonaise, Ellis Amdur, 2006

[3] La voie du Karaté: pour une théorie des arts martiaux japonais, Tokitsu Kenji, 1979

[4] Kuroda Senseï et le Magicien, Léo Tamaki, Budo No Nayami

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5 réflexions sur “Atemi, héritage martial et tradition : des Bujutsus au Budo

  1. Konnichiwa;Alex,

    Presque tout est dit au sujet des Atemi portés à mains nues! Mais il ne faut pas oublier ceux portés avec une arme telles que les différentes sortes de bâtons, le pommeau du sabre, et bien d’autres encore…. L’orientation de ne pas pratiquer les Atemi pour diverses raisons n’est que le choix d’une faction de l’ Aikido, bien d’autres écoles ont choisi une autre approche pédagogique tout aussi valable et respectable!
    Pour savoir ce que l’on est capable de faire face à des Atemi portés avec une recherche totale d’efficacité rien ne vaut de se mettre en face d’un adepte de bon niveau en Karate ou Kenpo ou autres disciplines de cette tendance; comme cela se faisait au Dojo Yoseikan de Shizuoka au temps de Mochizuki Minoru Sensei. Principe de recherche que nous avons gardé en Yoseikan Budo sous diverses formes.
    Mata ne.
    Jean Luc

    • Konnbanwa Jean Luc,

      Merci pour ton retour. Comme tu le précises, le travail avec d’autres pratiquants tel que les Karatéka ou pratiquants de Kenpo sont essentiels pour progresser. Je reste convaincu que c’est dans l’échange et non en restant enfermé dans son style que l’on progresse. Axe de travail que j’ai également gardé dans mon entrainement. Pour ce qui est du travail des Atemi avec arme c’est effectivement un sujet peu abordé pour lequel je prépare un article futur :-).

      Mata ne.
      Alex

      • Konbanwa Alex,
        il me tarde de lire ce que tu vas développer sur les Atemi avec armes. Pratique qui pour moi est des plus normales et évidentes surtout dans certains contextes du combat.
        Mata ne.
        Jean Luc

  2. Pingback: L’étude commence au delà de notre zone de confort | Budo Musha Shugyo

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