Ensō : l’harmonie par la voie de l’équilibre du visible et du non visible

La voie du Budō est généralement assimilée à la voie du samouraï, dans le sens où l’éducation doit être à la fois guerrière, philosophique et religieuse. Certains puristes diront que la voie du guerrier est celle des Bujutsū. Comprenant pour l’essentiel une éducation martiale, alimentée par l’apprentissage de techniques dévastatrices, on comprend pourquoi les Bujutsū semblent plus aptes à la formation du guerrier.

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Le début du siècle a vu la parution d’un ouvrage intitulé Bushido l’âme du Japon écrit par Nitobe Inazô. Il offre une vision idéalisée du Samouraï qui correspondait en réalité à une réflexion de l’auteur, bien loin de la réalité du terrain. Bien que le samouraï lambda était loin d’être celui que prétend le livre, on ne peut réfuter l’idée que la philosophie des courants Bouddhistes et Shintoïstes ait eu une influence sur les arts martiaux au Japon. En effet, les écrits de Takuan Soho, Musashi Myamoto, Munenori Yagyu démontrent l’étroite relation entre le monde du sabre et la philosophie japonaise.

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C’est ainsi que les anciens créèrent au début du XXème siècle, les Budō. Mais quelle différence existe-t-il entre les Budō et les Bujutsū ?

Les Bujutsū sont des systèmes de combat destinés à former le futur guerrier et lui permettre de se défendre et sauver sa vie. Il inclut donc l’apprentissage de divers techniques destinées à provoquer le plus de dégâts possibles, voire tuer. Néanmoins cette formation comprend à la fois une éducation du corps et de l’esprit par la pratique.

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A l’inverse des Bujutsū, les Budō intègrent la notion de voie. Le pratiquant de Bujutsū s’implique généralement par nécessité, alors que le pratiquant de Budo s’engage dans une voie par choix. Je vous invite à lire cet article sur Shimizu Senseï qui nous parle de la différence entre le deux.

Au du XIXème siècle, le Japon ouvre ses portes au monde et sort progressivement du monde féodal. La pratique de Koryū traditionnels perd peu à peu l’intérêt de la population, avec la disparition des castes guerrières et l’arrivée de nouvelles technologies militaires. Les anciens voient donc dans les arts martiaux non plus une façon d’éduquer à la guerre mais d’éduquer l’Homme à travers l’apprentissage de techniques et principes issus des Bujutsū. Néanmoins, ils ne font qu’officialiser ce qui existait déjà dans certains Koryū japonais et textes anciens, en intégrant la notion d’engagement dans une voie.

Do, la voie

Dō, la voie

Les Budō forment aujourd’hui un système d’éducation tant sur le plan corporel que spirituel en mettant l’accent sur des principes essentiels et communs à la philosophie et aux arts martiaux. Formant un système complet censé se suffire à lui-même par la pratique, il n’est donc pas nécessaire de pratiquer un courant religieux japonais ou faire une retraite dans un temple pour progresser. Néanmoins, bien qu’il ne soit pas indispensable, l’apprentissage des coutumes et traditions japonaises peut s’avérer être un atout pour la compréhension de la pratique.

C’est ainsi que dans la culture Zen, on retrouve de nombreux élans communs au monde des Budō, que ce soit dans la manière d’aborder le monde, les éléments, la vie, la relation aux autres ou encore la mort.

Parmi les symboles importants de la culture Zen, il y a l’Ensō, 円相, symbole récurrent dans les œuvres de calligraphie japonaise, que la plupart d’entre nous avons déjà rencontré dans notre parcours de pratiquant. Alors quel lien existe-t-il entre les principes de l’Aïkido et le message dégagé par l’Ensō ?

 

Ensō de Ryonen Genso (1646-1711)

Ensō de Ryonen Genso (1646-1711)

 

L’Ensō, un point central de la culture Zen

L’Ensō est défini comme un cercle, symbolisant en zen l’illumination, la force, l’élégance, l’univers et la vacuité. Traditionnellement, l’Ensō est réalisé d’un seul mouvement sur de la soie ou une feuille. Pouvant être complètement fermé ou légèrement ouvert, être finement tracé ou brossé grossièrement, de manière régulière ou parfois volontairement irrégulière, nous pouvons nous demander s’il s’agit réellement d’un cercle ?

Enso de Daido Bunka (1680-1752)

Enso de Daido Bunka (1680-1752)

Si l’on regarde de plus prés la définition du cercle, celui-ci correspond à une courbe plane fermée dont tous les points sont à égale distance d’un point intérieur appelé centre. Néanmoins, le dessin d’un cercle à la main n’est pas celui d’une machine, et donc ne peut être un cercle parfait. L’Ensō n’est donc pas un cercle.

Le mot Ensō est constitué de deux kanji. Le premier est 円, qui se prononce « en » et signifie cercle, circulaire. On l’utilise notamment aujourd’hui pour symboliser l’unité de monnaie japonaise, le Yen. Le deuxième Kanji, 相, se prononce « sō », signifiant aspect, réciproque, mutuel. Nous pouvons donc traduire le terme Ensō, par « forme à l’aspect circulaire »ou « forme à l’aspect d’un cercle ».

Ensō de Fukushima Keido

Ensō de Fukushima Keido

Au final, cette calligraphie bien qu’ayant une forme circulaire, ne représente à la fois pas moins et pas plus qu’un cercle. Moins car il ne satisfait pas à la définition géométrique du cercle et plus car sa signification s’étend au-delà d’un simple cercle. Ne représentant d’ailleurs pas plus une forme qu’un vide, on constate une certaine réciprocité entre sa forme circulaire et le vide qui l’entoure. La présence du vide forme le cercle mais la formation du cercle nous rappelle également la présence du vide. L’Ensō est le vide, le vide est l’ Ensō. Une idée qui rappelle les écrits présents dans le Sūtra du Cœur *:

« O Shâriputra, les formes ne sont autres que le vide, le vide n’est autre que les formes; les formes sont le vide, le vide, ce sont les formes. »

* Sūtra du Cœur : texte du Bouddhisme Mahāyāna, probablement le texte bouddhique le plus connu et important.

Combinant le vide et le plein, le visible et l’invisible, il offre à son observateur plusieurs interprétations. Il signifie pour certaines personnes le cycle sans fin de la vie, mais également la simplicité, la plénitude ou l’harmonie entre les éléments.

L’Ensō présente, en outre, une étroite relation avec la singularité du moment de sa création, rendant cette œuvre non reproductible. Il est d’ailleurs couramment admis qu’il révèle l’état d’esprit de celui qui l’a peint au moment de sa réalisation.

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Dialectique perfection et imperfection

La forme de l Ensō est très variable selon les auteurs. Il peut être tracé dans le sens des aiguilles d’une montre mais également dans le sens inverse. Son point de départ, situé généralement en bas à gauche, peut se faire à n’importe quel endroit de la forme. Fermé ou non, certains pensent que l’imperfection de cette forme circulaire traduit une volonté de démontrer que la perfection ne réside pas dans une chose simplement parce qu’elle est belle mais dans l’équilibre que représente celle-ci. La perfection d’une calligraphie représentant l’Ensō ne réside donc pas dans une quelconque perfection géométrique.

Comme tout art, il n’en reste pas moins une calligraphie visant la perfection du geste et de l’équilibre entre l’invisible et le visible que l’auteur ne peut atteindre qu’au travers d’une libération de l’esprit et du geste. Elle n’est donc pas la résultante d’une beauté gestuelle ou visuelle mais d’un équilibre entre l’esprit de l’auteur, son trait et les éléments qui composent sa toile.

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Awase et Musubi: quand l’harmonie émane de l’équilibre entre le visible et le non visible.

Le deuxième Kanji , 相, du terme Ensō, signifiant aussi réciprocité, est notamment l’un des Kanji qui compose le mot Aïte, . Une notion très présente au sein des budos, notamment à travers les notions d’Awase et Musubi.

Awase est souvent traduit par la notion d’harmonie. Néanmoins, la notion d’harmonie fait appel à deux termes importants sans lesquels elle ne peut exister. Le premier vient du verbe Awaseru 併せる, qui se traduit par réunir, unifier, combiner. Il s’agit alors de s’unir à ce qui nous entoure, en l’occurrence à Aïté dans la pratique.

Le piège reste qu’une technique peut avoir une harmonie visuelle, observée de l’extérieur, sans pour autant qu’elle ne soit harmonieuse à l’intérieur. Mais comme le souligne l’Ensō, la perfection n’est pas la conséquence d’un bel aspect extérieur mais bien d’un équilibre entre les éléments. Rappelons que la composition du terme Aïté, comme celui d’Ensō, fait appel aux Kanji, 相, qui induit une notion de réciprocité entre les éléments et donc entre Tori et Uke.

Photo Hélène Rasse

Photo Hélène Rasse

La notion d’harmonie fait donc également appel à la notion de Musubi venant du verbe Musubitsuku. Musubitsuku, 結び付く, signifie s’unir à, s’attacher à, être lié à quelque chose. Composé du Kanji Musu, 結, qui se traduit par lier, nouer, on ressent l’idée de connexion et d’union entre les deux partenaires/adversaires. L’idée de connexion est d’ailleurs une des traductions du mot Musubitsuki.

Il s’agit ici de quelque chose de non visible, que seul Uke et Tori peuvent ressentir dans l’action. Les heurts, les tensions, les infimes déséquilibres, que l’on ne voit généralement pas de l’extérieur. La perfection émane alors de l’équilibre qui existe entre le visible et le non visible, entre Awase et Musubi.

 

Nous pouvons alors dire qu’il n’y a pas d’Awase sans Musubi et de Musubi sans Awase. Le tout forme une unité, à l’image d’Uke et Tori, pour former l’harmonisation des deux à travers le mouvement. Uke est alors le reflet de Tori, et inversement, tel le reflet de la lune sur l’eau.

« En Asie,la Voie est devenue la morale la plus élevée et l’essence de toute religion et de toute philosophie. Par exemple, le Yin et le Yang du Yi King ; le U et le MU ; « l’existence et la non existence » de Lao Tseu. Cela veut dire oublier son corps et son esprit personnel : ce qui est l’esprit absolu, le monde du non-ego. Cela veut dire s’harmoniser »Taisen Deshimaru

Noro Masamichi

Noro Masamichi

L’expérience des Uchi Deshi

Lors d’un cours, Léo nous expliqua que les Uchi Deshi n’avaient parfois pas plus d’heures d’entrainement que des élèves extérieurs pouvant assister à la plupart des cours de la journée. Même si de nombreux enseignants de qualité furent élèves d’Osenseï, ceux dont on parle le plus sont les Uchi Deshi. Alors quel avantage pouvait procurer le fait d’être Uchi Deshi ?

Comme le souligne Chiba Senseï, « L’uchi deshi recevait rarement un enseignement technique spécial. Au contraire, la partie la plus intense de notre formation a été notre interaction avec O-Sensei dans tous les aspects de sa vie quotidienne comme être son assistant personnel, qui l’accompagne lors de voyage, préparer ses repas et le bain, masser son dos, lui faire la lecture, des choses comme ça. Les gens qui n’ont jamais été qu’uchi deshi peuvent avoir des difficultés à comprendre la signification de ce contact quotidien. »

Il y a quelque temps, Julien Coup m’expliquait que Toshiro Tsuga disait souvent que le niveau de Tamura Senseï était lié en partie à son excellent travail de Uke. Il lui permit de ressentir et comprendre profondément le travail d’Ueshiba Senseï.

Ueshiba Senseï et Tamura Senseï

Ueshiba Senseï et Tamura Senseï

Si l’on analyse la vie quotidienne des Uchi Deshi, on se rend compte qu’en dehors des entrainements journaliers, leur rôle dépassait celui du simple résident et pratiquant. Uchi Deshi signifie élève qui vit à l’intérieur du dojo. Mais ce statut était souvent associé à celui d’Otomo*.

*Otomo est une tradition japonaise, très présente chez les Senseï d’arts martiaux, généralement considérée comme une méthode de formation des Uchi Deshi. De par son statut celui-ci devait prendre soin du Senseï à la façon d’un serviteur.

La vie d’un Uchi Deshi n’était donc pas une vie de pratique de tout repos, comme nous pourrions être tentés de le croire. Vivant au sein du dojo et donc souvent à proximité du Senseï, son quotidien se voit accompagné de nombreuses tâches domestiques. Que ce soit de l’entretien des locaux intérieurs et extérieurs, la préparation du dojo à l’entraînement ou d’ autres évènements (cérémonie et rites Shinto par exemple), la vie d’un Uchi Deshi concerne également l’aide du Senseï au quotidien.

Il s’agissait donc d’être constamment en harmonie avec le lieu de vie, les évènements qui y ont lieu, et les besoins journaliers du Senseï. Une formation qui peut paraître étrange vue de l’extérieur, mais qui ne l’est pas tant au regard des principes de l’Aïkido. Ainsi, Awase et Musubi firent partie du quotidien des Uchi Deshi, dont leur statut leur permis de comprendre ces principes mieux que quiconque.

De gauche à droite: Noro Masamichi Senseï, Ueshiba Kisshomaru Senseï, Ueshiba Morihei Senseï, Tohei Koichi Senseï, Tada Hiroshi Senseï

De gauche à droite: Noro Masamichi Senseï, Ueshiba Kisshomaru Senseï, Ueshiba Morihei Senseï, Tohei Koichi Senseï, Tada Hiroshi Senseï

Voici quelques témoignages d’Uchi Deshi d’Osenseï, dont les traductions sont issues du site Aïkicam :

Tamura Nobuyoshi – interview aikido journal

« Lorsqu’on prenait le train par exemple on devait acheter les tickets. Il fallait évidemment faire la queue. Mais Osenseï partait sans attendre. Et on avait bien sûr les bagages. Il y avait des portillons mais personne n’arrêtait un grand-père qui marchait l’air de rien. Je paniquais et il était difficile de le voir parce qu’il était petit. Finalement je le retrouvait tant bien que mal et on prenait le train. A Tokyo il fallait que les uchi-deshi viennent le chercher à son retour. On ne pouvait évidemment pas savoir dans quel wagon il était. On savait juste dans quel train il serait. On attendait à l’entrée en gare et on regardait pour essayer de l’apercevoir. Et souvent le temps qu’on le trouve il était parti en taxi et on se faisait sermonner à notre arrivée ! Tout nous servait d’entraînement. O Sensei décidait aussi les choses subitement. Un jour il me demande d’aller chercher un taxi. Nous nous dirigeons alors vers Shibuya car il veut aller dans un établissement religieux appelé le Korindo. Le taxi ne savait évidemment pas où cela se trouvait et O Sensei s’est mis en colère. Finalement il reconnut le chemin et nous avons pu y arriver. Ce jour-là j’ai compris que je devais m’informer de l’endroit où nous nous rendions et du chemin pour y arriver. C’était une bonne leçon. »

Ueshiba Senseï et  Michio Hikitsuchi sur le quai

Ueshiba Senseï et Michio Hikitsuchi sur le quai

Mitsunari Kanaï – Interview de Julien NEVES-PELCHA – aikidosphere

« J’étais otomo d’O-Sensei, parce que partout où Osenseï devait se rendre, il devait toujours y avoir quelqu’un avec lui. J’ai fait tout ce que vous savez ! A  cette époque, le Hombu Dojo était très pauvre, il n’y avait pas de télé, rien. Ainsi, le Uchi Deshi devait lire des livres à O-Sensei tous les soirs, lui donner des massages, préparer sa salle de bain tout juste comme ce que l’on pourrait appeler une femme de chambre. (…) Il était si doux avec les personnes extérieures qui venaient pratiquer au Hombu Dojo. Il était très gentil et doux, mais pas avec nous. »

Mitsunari Kanaï

Mitsunari Kanaï

Kazuo Chiba – Interview aikidojournal.com

« Notre formation a été beaucoup plus difficile et plus intense, pas doux et facile. O-Sensei était très strict à ce sujet.  L’Uchi Deshi recevait rarement un enseignement technique spécial. Au contraire, la partie la plus intense de notre formation a été notre interaction avec O-Sensei dans tous les aspects de sa vie quotidienne comme être son assistant personnel, qui l’accompagne lors de voyage, préparer ses repas et le bain, masser son dos, lui faire la lecture, des choses comme ça. Les gens qui n’ont jamais été qu’uchideshi peuvent avoir des difficultés à comprendre la signification de ce contact quotidien.

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 Nous étions utilisés pour accompagner O-Sensei quand il voyageait dans des endroits comme Osaka et Wakayama, expéditions qui durait habituellement une semaine. Les bras chargés de bagages d’O-Sensei, ainsi que les nôtres, avec bokken et jo attachés dans le dos, nous devions interpeller un taxi à la gare de Tokyo. Arrivés à la gare, O-Sensei sautait immédiatement dans un wagon et disparaissait à l’intérieur, nous laissant le soin d’acheter les billets de train et régler d’autres détails. Nous étions obligés de courir après lui car il coupait tout droit à travers la station et la foule de gens (…).

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Quand il y avait un escalier à gravir, nous poussions O-Sensei par derrière, et pour redescendre nous étions positionnés une marche en dessous afin de lui offrir une épaule pour se raccrocher. (…) De temps en temps il y avait un uchideshi qui n’arrivait pas à suivre, mais O-Sensei montait tout simplement dans le train et laissait tout, tout le monde essayait de faire tout son possible pour réussir à monter dans le train avec le reste du groupe.

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La plupart des hôtels où nous avons séjourné étaient composés de deux chambres et une toilette. O-Sensei dormait dans la chambre du fond et les uchideshis étaient entassés dans l’autre. Avec l’âge O Sensei se levait généralement cinq ou six fois pendant la nuit pour aller aux toilettes et nous devions l’aider. Je ne pouvais pas dormir du tout pour les deux ou trois premières années, parce que je ne pouvais jamais dire quand il allait se lever.

Quand il se levait, nous devions ouvrir la porte et venir l’aider à manipuler son Haori (veste), puis l’escorter à la toilette, ouvrir la porte et allumer la lumière. Ensuite, nous devions l’aider à se laver et sécher ses mains, puis le ramener dans son lit avant de retourner dans notre chambre. Évidemment, vous ne pouvez pas dormir beaucoup en vous levant cinq ou six fois par nuit. Tout le monde perdait huit ou neuf livres au cours de la semaine et nous rentrions déguenillés à la maison.

La chose intéressante est que, environ quatre ans après, j’ai été capable de dormir à poings fermés. D’une certaine manière je sentais dans mon sommeil chaque fois qu’O Sensei devait se lever pour aller aux toilettes. Je me réveillais, sautais hors du lit, ouvrais le porte et il était là ! Un timing parfait, vous savez ? Une sorte de communication sans parole s’était développée. En japonais nous disons ishin denshin, ce qui signifie quelque chose comme « la communication, comme si deux personnes avaient le même esprit. »

C’est le genre de formation qui vous permet de détecter l’intention de votre partenaire sur le tapis. Lorsque vous et votre partenaire êtes face à face armés de sabres, par exemple, la chose importante n’est pas qui est plus fort et qui est plus faible, mais plutôt de savoir comment vous pouvez saisir l’intention de l’autre. Pour être en mesure de se déplacer au bon moment, vous devez être en mesure de voir les ouvertures quand elles apparaissent.

Je ne sais pas si ce type de formation était intentionnel de la part d’O-Sensei, mais en tout cas, il a influencé ma technique dans le sens que je suis devenu capable d’agir en réponse au mouvement de ki de mon partenaire (…) Bien sûr, je ne peux pas faire ça tout le temps …. Je voudrais bien, alors là je serais vraiment un expert… »

Ueshiba Senseï et Chiba Senseï

Ueshiba Senseï et Chiba Senseï

Il semblerait par la suite que certains élèves de Ueshiba Senseï aient reproduit le même processus de formation, voici un témoignage de Michiharu Mori, Uchi Deshi de Shioda Gozo :

 » La chambre de Shioda Senseï était juste à côté de la mienne et parce que j’étais Uchi Deshi, je devais toujours être sensible à ce qu’il faisait à la porte d’à côté. J’écoutais les mouvements de Shidoa Senseï et quand il voulait aller à la salle de bain, je me précipitais et ouvrais la porte pour lui. Indépendamment de ce que je faisais, je devais être réceptif à ce que Shioda Senseï était en train de faire. Après ma première année d’Uchi Deshi, je suis tombé gravement malade des nerfs puisque chaque son de porte me faisait penser à Shioda Senseï.

Par exemple, en tant qu’Uchu Deshi, je devais savoir quand Senseï était en train de boire le thé et je devais être capable de faire la différence quand il plaçait sa tasse pour reposer sa boisson de quand la tasse était placée sur la table après qu’il ait fini sa boisson, pour me précipiter dans la pièce et rapidement remplir sa tasse à nouveau. Quand il mangeait son repas, je devais détecter à l’oreille quand il avait terminé pour récupérer rapidement son plateau.

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Les salles de bain japonaises sont habituellement différentes de celles trouvées dans l’Australie. Au Japon, la salle de bain a deux sections, la première pour se déshabiller et se rhabiller, et une salle intérieure où vous lavez votre corps en dehors du bain ainsi quand vous entrez dans le bain vous êtes propre et vous ne salissez pas l’eau.

Dans la salle de bain, si Senseï voulait prendre un bain je devais aller avec lui, ouvrir la porte, lui demander de bien vouloir entrer, m’excuser d’entrer également dans la salle et toujours dans le bon timing. Quand il se déshabillait, je devais l’aider à enlever ses vêtements, les plier rapidement et attendre son prochain besoin. Quand il avait besoin de savon ou d’eau, je devais lui donner avant qu’il ne se déplace, m’assurer que le bain était chaud et retourner rapidement dans sa pièce, récupérer ses vêtements et courir de nouveau. Je devais être totalement en accord avec Senseï, à tout point de vue, en tant qu’Uchi Deshi. Une fois que Senseï était prêt pour sa prochaine implication, je devais rapidement être prêt pour mon prochain cours tout en aidant Shioda Senseï, sans négliger mes autres obligations.

Shioda Gozo

Shioda Gozo

En tant qu’Uchi Deshi, je devais aussi sentir son intention. Quand je pouvais ressentir ses humeurs et j’avais le sentiment que je pouvais être son Uke. Pour apprendre sa vraie technique, inévitablement je devais le comprendre dans son ensemble, sa vie privée et sa vie au Yoshinkan. Nous marchions ensemble et lorsqu’il regardait un étudiant et inclinait la tête, je devais comprendre ce qu’il voulait dire. Je devais également savoir à quel étudiant Senseï faisait référence pour corriger sa technique. Si je ne répondais pas aux attente de Senseï, je recevais une sérieuse réprimande.  »

A travers ces témoignages, on constate à quel point la tâche d’Uchi Deshi pouvait être contraignante, car comprendre et donner avec justesse à une personne peut s’avérer difficile, notamment dans le cas d’un personnage comme Osenseï. Bien plus qu’un simple contact et un besoin d’aide, il semblerait qu’Ueshiba Senseï, ou encore Shioda Senseï, aient donné un enseignement particulier, aux Uchi Deshi, concernant les facultés à ressentir, être à l’écoute et la capacité à s’unir au monde qui les entoure.

Awase et Musubi semblent alors se placer au centre de la formation du Budoka comme un principe majeur indispensable à la compréhension de principe tel que le ressenti du monde environnant ou encore la lecture d’intention.

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Création personnelle avec Bolas enflamées

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3 réflexions sur “Ensō : l’harmonie par la voie de l’équilibre du visible et du non visible

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