Mikiri, l’art de discerner avec une minutie tranchante

Étudier les principes mais rester humble

Il y a quelque temps, j’ai publié un article concernant les origines de l’Araki Ryu. Au cours de mes recherches, l’intérêt était de montrer la spécificité de cette école mais également les raisons qui ont amené à sa création.

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A une époque où les guerres font parties du quotidien des Samouraïs, il est évident que la notion de survie, est à l’origine

de la création d’écoles d’études et d’entrainement à la guerre. Celles-ci débouchèrent sur différents courants qui forment aujourd’hui la particularité de la culture martiale Japonaise.

Dans un monde où la notion de vie et de mort sont au centre des préoccupations, le vainqueur d’un combat se définit généralement par la capacité à s’en sortir vivant. Loin des codes sportifs d’aujourd’hui, le combat de survie ne possède aucunes règles à part celle d’user de n’importe quel moyen pour triompher.

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Loin de cet univers sanglant où guerres et duels ont cédé le pas à la diplomatie et l’instauration de loi réprimandant la moindre altercation, il est parfois difficile de s’imaginer leur quotidien. Nous donnant parfois l’impression d’être des « warriors » une fois sur le tatami, Ken à la main.

Je pense qu’il faut rester humble par rapport à cela et s’entrainer sans cesse, dans l’objectif de comprendre les principes qui ont traversé le temps. Pratiquer dans l’objectif d’être le plus fort n’a plus de sens aujourd’hui, car qu’est-ce qu’être fort ? Qu’est-ce qu’être faible ? Fort oui, mais après ? Bien loin des systèmes réglementés et compétitif, les notions de vie et de mort sont loin d’être un jeu.

Néanmoins même si les mœurs ont évolué, il me semble important de garder en tête l’état d’esprit avec lequel pratiquaient les anciens. Car l’étude des principes est intimement liée à cet univers que nous ne connaissons qu’à travers la littérature et la rencontre de certains maîtres.

Mikiri : fondement de la voie de la stratégie

Au travers de notre étude, il en ressortait que l’Araki Ryu était une école mettant l’accent sur les principes de la stratégie. Ce qui explique pourquoi Ellis Amdur décrit l’Araki Ryu comme une école « prédatrice dans le sens où elle préconise tout ce qu’il faut faire pour survivre : les assauts féroces, feindre la soumission, l’attaque surprise, sacrifier une position de force pour pouvoir tuer à partir d’une soi-disant position de faiblesse et la retraite tactique ».

Lorsque l’on étudie la voie de la stratégie, notamment au travers des textes anciens, on s’aperçoit que certains principes, tels que Mikiri, constituent la base de la notion de survie.

Mikiri est un terme dont l’origine est attribuée à Miyamoto Musashi. Il définie entre autre l’incroyable compétence de Musashi à estimer les capacités de ses adversaires, à analyser avec justesse les situations qui se présentaient à lui.

Littéralement, Mi signifie « regarder, voir » et Kiri signifie « coupe ». Tokitsu Kenji traduit cette expression par « voir avec une minutie tranchante », « trancher du regard ». Nous pouvons également le traduire par « le regard tranchant ».

(- Tokitsu Kenji, Miyamoto Musashi: maître de sabre japonais du XVII° siècle, l’homme et l’œuvre, mythe et réalité)
 
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Au cœur d’un combat où notre vie est sur la balance, on ne peut pas se permettre de prendre du temps pour tester et comprendre la façon dont fonctionne notre adversaire. A l’inverse d’un combat organisé, il n’y a pas de coach pour nous conseiller, ni de round et temps de repos pour nous permettre d’établir une stratégie. Nous sommes seuls face à nous même et notre (nos) adversaire(s). Le combat peut durer quelques minutes comme une fraction de seconde.

En prenant en compte ce contexte, Mikiri peut se traduire par la capacité à évaluer, ressentir les forces et les faiblesses adverses, dès les premiers instants de l’affrontement.

Connaissances de soi et études des écoles de sabre

Bien évidemment face à une personne immobile, il est difficile de discerner les capacités adverses. A ce sujet, Musashi nous dit:

« à l’occasion de combat singulier, vous sondez les tactiques de chacun des adversaires, vous tentez de connaître force et faiblesse de leurs techniques, vous comprendrez ainsi comment gagner contre toute personne grâce à la sagesse de la stratégie. »

(-Miyamoto Musashi, Gorin No Sho, le traité des cinq Roue, 1645)
Gorin No Sho, rouleau des cinq roues

Gorin No Sho, rouleau des cinq roues

On comprend alors que la notion de Mikiri est au cœur de la voie de Musashi. Dans cette optique, il est important de rappeler l’importance qu’il donnait à l’étude non seulement du sabre mais également des différents écoles existantes. Cette étude constitue l’un des fondements de sa stratégie, lui permettant au premier coup d’œil de définir le style de son adversaire ainsi que ses forces et faiblesses. Il y attache une importance particulière, dans le rouleau du vent :

« J’écris le rouleau du vent à propos des autres écoles de stratégie, pour expliquer ce qu’elles sont dans ce rouleau. Vous ne pouvez pas comprendre avec certitude la voie de votre propre école sans connaître celles des autres »

Bien évidemment ses écrits sont à re-contextualiser. Depuis, de nombreuses écoles ont vu le jour, d’autres ont disparu et la plupart ont subi un certain nombre de modifications au cours du temps.

Au regard de ce principe, il est intéressant de voir que plusieurs siècles auparavant, Sun Zi écrivait :

« La connaissance est essentielle à la victoire. Lorsqu’on connaît parfaitement ses propres forces et faiblesses ainsi que celles de l’ennemi, la défaite est impossible, même sur cent batailles ».

(-Sun ZI, L’art de la Guerre, début du V° siècle avant J-C)
Une version bamboo de l'art de la guerre

Une version bamboo de l’art de la guerre

Statue de Sun Zi Yurihama, Tottori, Japon

Statue de Sun Zi Yurihama, Tottori, Japon

Au-delà de la compréhension des forces et faiblesses de notre adversaire, notre connaissance de nous même prend alors toute son importance. Un regard tranchant permettant à Musashi, selon Tokitsu Kenji, d’éviter de combattre un adversaire susceptible de lui être supérieur :

« A cette époque, les rencontres au sabre entre adeptes de différentes écoles signifiaient, dans la plupart des cas, la mort. La décision de lancer ou d’accepter un défi demandait une extrême prudence. La simple bravoure ne suffisait pas pour survivre à un duel à mort, il fallait avoir un niveau comparable à celui de l’adversaire. Or, il est indéniable que Musashi ne s’est jamais trompé dans l’estimation juste de la force de son adversaire, ce qui lui a permis d’éviter de combattre contre un adversaire capable de le vaincre »

Le milieu : un allié non négligeable

Bien que le dojo offre un cadre idéal pour l’étude et la compréhension des principes, lorsque l’on est en milieu naturel, il est parfois difficile de les mettre en application. Les terrains accidentés, les roches, les pierres qui bougent sous nos appuis, ou encore les racines, sont autant d’éléments qui peuvent présenter un certain désavantage. Il est alors important de prendre en compte l’environnement qui nous entoure.

Néanmoins, il est également possible de tourner ces désavantages du milieu en avantage. C’est une chose que Miyamoto Musashi développe au début du rouleau du feu. Je citerais, par exemple, un passage connu :

« En ce qui concerne l’évaluation du lieu, un premier enseignement est de se placer dos au soleil, prenez la garde avec le soleil derrière votre dos. Selon la situation, si vous ne pouvez pas vous placer dos au soleil, il faut vous placer avec le soleil à droite. Il en va de même pour la lumière lorsque vous combattez dans une maison… Dans tous les cas il est important de pousser les adversaires vers un endroit difficile…Dans tous les cas, il faut les diriger là où le terrain est mauvais, où il y a des obstacles. En tenant compte des avantages et des désavantages du local, il faut chercher à vaincre d’abord dans la prise de l’emplacement. »

On voit bien ici que, pour Musashi, la simple force individuelle n’a pas de réel sens dans le combat et trouve ses limites selon le milieu, l’adversaire ainsi que le nombre d’assaillant. Cette notion prend notamment de l’intérêt lors d’une grande bataille comme celles auxquelles il a participé au cours de sa vie.

Statut représentant le combat entre Miyamoto Musashi et Kojiro Sasaki

Statue commémorative sur le combat entre Miyamoto Musashi et Kojiro Sasaki, île de Ganryu-jima au large de Kita-Kyushu Mojiko

La notion de Mikiri apparaît donc comme un principe essentiel de la voie dans laquelle Musashi a s’est engagé. Une voie où la notion de victoire n’est pas seulement liée à l’entrainement technique, mais qui se veut comme l’étude de la stratégie. Une idée qu’il alimente en nous indiquant :

« la voie de ma stratégie, c’est encore connaître avec certitude le principe qui permet de vaincre seul contre cinq ou contre dix adversaire en risquant sa vie ».

On comprend alors l’importance de la tactique ainsi que la capacité à avoir un regard tranchant sur notre environnement et nos capacités dans le monde de la survie.

Statue de Miyamoto Musashi, parc Musashizuka à Kumamoto, Japon

Statue de Miyamoto Musashi, parc Musashizuka à Kumamoto, Japon

 

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4 réflexions sur “Mikiri, l’art de discerner avec une minutie tranchante

  1. Konnichiwa Alex,

    Excellente réflexion bien documentée!
    MiKiri peut aussi signifier « interstice » (en japonais « sukima »), c’est-à-dire avoir la capacité de percevoir la moindre faille chez l’adversaire et attaquer au moment même où l’on perçoit cette faille. Cela peut avoir lieu lors de l’attaque de l’adversaire et la faille peut autant être une faille physique que mentale! Et l’interstice est ce qui sépare les deux actions des deux adversaires et qui doit être la plus minime possible. L’action se déclenchant comme le soleil passant à travers l’interstice dès qu’elle apparaît!
    Une des recherches fondamentales que l’on essaie d’acquérir dans l’étude des Kata avec partenaire puis lors de Kumidachi! Et plus tard pour ceux que cela intéresse par la pratique des Randori..

    Mata ne.

    Jean Luc

    • Konnichiwa Jean Luc,

      Je suis d’accord avec toi. C’est un point que j’ai mis de côté pour l’aborder dans un prochain post. J’ai essayé d’apporter une réflexion en m’appuyant sur différentes sources notamment les écrits de Musashi, car il n’est pas toujours évident de faire un lien entre ce qui est dit et ce principe, puisqu’il est rarement exprimé de façon explicite :-).

      Mata ne,
      Alex

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