Araki Ryu, l’art de la survie

L’an dernier, à l’occasion de sa venue pour la NAMT 2013, Ellis Amdur a participé à l’Aïki Taïkaï. L’occasion de découvrir l’Araki Ryu.

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La semaine qui suivit, Ellis Amdur vint au Kishinkaï dojo dispenser un cours privé aux membres du dojo. Une intimité appréciable qui nous permit de nous plonger au cœur de cette école, l’espace de quelques heures d’entrainement.

Certaines Koryu permettent de développer des capacités corporelles et techniques hors du commun. A l’inverse, même si le travail technique d’Ellis Amdur, et de de son école, est d’une grande expertise, l’Araki Ryu m’a semblé mettre l’accent essentiellement sur l’aspect psychologique et psychique de la notion de survie. Pour bien comprendre cette orientation d’étude, il semble important de faire un état des lieux sur les origines de l’Araki Ryu.

Le champ de bataille : violence et réalité

De nombreuses études sur le moyen âge, toutes cultures confondues, ont vu le jour dans la littérature contemporaine. Certaines d’entre elles permettent d’aborder le champ de bataille à partir d’une analyse sur le rapport cause de la mortalité / armement et équipement guerrier. Malheureusement je n’en ai pas trouvé concernant la période médiévale japonaise.

 

Bataille de Kawanakajima

Bataille de Kawanakajima


Je me baserai donc me baserai sur une étude menée par Alain Mounier-Kuhn, intitulé « Les Blessures de Guerre et l’armement au moyen âge dans l’occident latin ». Bien évidemment, on peut se demander le lien qui existe entre les batailles en Occident et en Orient, de par
 les diversités culturelles. Néanmoins, même si l’armement est quelque peu différent, la majorité des catégories d’armes se retrouvent dans les deux cultures. Ainsi l’étude se base sur 8 catégories d’armes :

– Les armes tranchantes : divisées en deux sous catégories, Epées, dagues puis Haches

– Les armes de trait : Flèches, arcs, arbalètes

– Les armes perforantes : Lances, Piques

– Les armes de Jet : Javelot

– Les Pierres

– Les armes contondantes : Fléaux, masses d’armes

Les armes à feu

Néanmoins, certaines catégories comme les armes contondantes, me paraissent difficilement associables à une arme Japonaise destinée au champ de bataille. Mes connaissances étant limitées dans ce domaine et leurs valeurs meurtrières étant plutôt faibles (seulement 7%), je n’aborderais par la question de l’utilisation de cette catégorie d’armes au sein de ce post.

Cause de mortalité au cœur de la bataille

Les résultats de l’étude montrent que les parties les plus  touchées sont : la tête pour plus de 50% des blessures (notamment par les armes de trait et les dagues/Epées) ainsi que le Thorax (par les armes perforantes essentiellement) puis l’abdomen (en priorité par les Epées et dagues). Ainsi, les zones restent ciblées à des parties vitales nécessitant, à mon sens, des attaques directes, laissant peu de place au hasard. Pas le temps de faire des échanges prolongés lorsque nous sommes entourés d’ennemis.

Selon l’étude, la majorité des blessures proviennent d’armes perforantes (un tiers des blessures), tels que la lance, que nous pouvons associer à la Yari Japonaise. Nous pouvons alors imaginer la violence de la charge lors de l’engagement dans la bataille.

 

Samouraï Yari en main

Samouraï Yari en main


Viennent ensuite les armes de trait avec plus d’un quart des blessures. La portée
 des flèches, possédant une force de perforation importante à plus de 50 mètres, explique les nombreuses  pertes humaines avant même que les deux armées croisent le fer.

 

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Au travers de ces deux catégories d’armes, on atteint presque deux tiers de la principale cause de mortalité. Dans le pourcentage restant,  la catégorie qui se détache est celle des épées et dagues, correspondant à un quart des blessures meurtrières (le reste étant attribué aux pierres (4%), armes à feu (2%), arme de jet (1%), armes contondantes (7%)).

Contrairement à ce que l’on pourrait penser le combats au corps à corps n’ai pas à l’origine de la plus grande cause de mortalité même si celle-ci possède une importance cruciale dans l’orientation de la victoire (près d’un tiers des morts si l’on prend en compte l’ensemble des armes de combat au corps à corps).

Naissance de systèmes basées sur l’expérience du champ de bataille

Dans un monde où la guerre est permanente, les écoles se créent à partir des réalités de terrain. Comme nous l’avons vu, la lance était une des principales causes de mortalités, ce qui a inspiré certains styles de pratique. On y retrouve par exemple des postures et une utilisation du corps proches de celle nécessaire au maniement de la Yari.

D’autre se sont concentrées sur le travail au corps à corps, puisque nous avons pu constater qu’après les armes perforantes, les armes de corps à corps sont les deuxièmes plus meurtrières.  On peut donc s’imaginer que l’expérience des survivants a eu une influence non négligeable dans la création des systèmes martiaux, afin de préparer au mieux possibles à la bataille.

Ainsi Ellis Amdur écrit dans son ouvrage « Traditions Martiales »:

« Lorsque les hommes se battent à la guerre, ils se projettent au sol, s’empoignent, s’enserrent, et, en prenant tout ce qui leur tombe sous la main,tentent de tuer leur ennemi. Un nombre incalculable de guerriers sont morts une dague plantée dans les côtes, la tête écrasée contre une roche ou étouffés par un étranglement sans merci. Ceux qui ont survécu se sont souvenus. Ils se sont rappelés qu’un genou plaqué dans les côtes et dans un certains angle empêchait l’ennemi de bouger ; qu’un pouce appuyé contre la trachée, contrairement à ce qu’on pouvait s’attendre, avait très peu d’effet sur un cou bien musclé, qu’un ennemi que vous amenez au sol sans lui avoir immobilisé les bras pouvait dégainer un couteau et vous poignarder au moment où vous aviez cru à la victoire en tombant par-dessus lui. »

Il nous raconte que de telles informations circulaient rapidement, pour donner lieu à la codification de systèmes basés sur l’expérience du champ de bataille. C’est ainsi que les premières écoles de combat au corps à corps virent le jour.

C’est le cas de la Takenouchi-Ryu qui fut l’une des premières écoles spécialisées dans les techniques de combat au corps à corps sur le champ de bataille. Elle eu une grande influence dans l’histoire des Ryu de l’Ouest du Japon. L’Araki Ryu étant une des écoles se réclamant comme l’une des descendantes de la Takenouchi-Ryu, filiation qu’Ellis Amdur démontre dans son ouvrage. Cette filiation vient alors expliquer la particularité de cette école.

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Comme il l’indique dans son ouvrage, l’Araki Ryu n’est pas une école « d’engagement total dans le combat » à l’image de la Jigen Ryu, mais plutôt une école « prédatrice dans le sens où elle préconise tout ce qu’il faut faire pour survivre : les assauts féroces, feindre la soumission, l’attaque surprise, sacrifier une position de force pour pouvoir tuer à partir d’une soi-disant position de faiblesse et la retraite tactique ».

C’est ainsi que certains katas sont destinés à l’assassinat. Si l’on regarde le premier kata, Araki-Ryu Sai No Kyoku (attaque surprise alors que l’on sert le saké) enseigné au sein de l’école, Tori offre du saké ou du thé à son invité, pour pouvoir l’assassiner par surprise.


Araki-Ryu Sai No Kyoku

Lorsque Ellis Amdur est venu au dojo nous dispenser un cours privé d’Araki Ryu, il a introduit son cours par un travail sur le Kiaï  spécifique à cette école,  à continué avec l’enseignement de ce premier kata.

 

Ellis Amdur au Kishinkaï Dojo, photo de Shizuka Tamaki

Ellis Amdur au Kishinkaï Dojo, photo de Shizuka Tamaki


Celui-ci résume bien à mon sens les principes de l’école. Tori accueille son invité avec bienveillance. Je me rappelle qu’en réalisant sa démonstration, il nous expliqua qu’il fallait être bienveillant, mais pas trop souriant au risque de dévoiler notre intention. Tromper l’ennemi apparaît alors comme l’un des principes au centre de l’étude d’Araki-ryu Sai No Kyoku .

Dans un premier temps, Tori vient se munir d’un plateau pour offrir à boire à son hôte. Chaque mouvement est à prendre en compte, aucun geste n’est réalisé au hasard. Lorsque l’on est décidé à tuer de sang froid, l’homme rentre bien souvent dans un état secondaire. Le stress, l’adrénaline, le doute envahissent le corps. Néanmoins, il s’agit ici de ne rien laisser paraître, garder le contrôle de soi en feignant que tout est normal et que nous allons passer un bon moment avec notre invité.

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Ensuite on pose le plateau, on prend la coupe de saké et l’offre à Uke. Lorsque celui-ci tend ses mains pour prendre l’offrande, Tori jette alors le contenu du bol au visage d’Uke, tout en saisissant ça main afin de le renverser au sol. Une fois Uke en position de faiblesse Tori se rue alors sur lui pour lui voler son Tanto et lui asséner plusieurs coups.

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Lorsque Ellis Amdur nous avait démontré ce premier kata, nous avions été impressionnés par la fraction de seconde où il avait complètement changé de visage, attaquant avec hargne et détermination Uke. Chacun d’entre nous avait eu une sorte de sursaut. L’effet de surprise avait paralysé Uke ainsi que l’ensemble des membres du dojo, ne laissant aucune possibilité à sa victime de réagir.

L’Araki Ryu, l’art de survivre

Au regard de cet objectif de formation, il faut comprendre que cette école était destinée à préparer les jeunes paysans au combat. Lors des batailles, les samouraïs n’étaient pas les seuls au combat. Les jeunes des campagnes étaient souvent enrôlés dans l’armée. Leurs journées étant rythmées par le travail des terres, ils n’avaient que peu de temps pour pouvoir se préparer à une éventuelle guerre. On peut donc comprendre, qu’au-delà même du travail en corps à corps, issu de la Takenouchi-Ryu, l’accent est été mis sur la notion de survie en milieu hostile par n’importe quel moyen.

Comme le souligne Alain Mounier-Kuhn dans son étude, au-delà du fait que la victoire dépendait de la condition physique des combattants, du nombre, de la science tactique des généraux, il souligne que le fait d’être mort, blessé ou indemne à la fin de la bataille résultait de la science du combat, de l’entraînement de chacun et de la qualité de leur armement défensif. Pour Alain Mounier-Kuhn cela inclut, outre le travail technique, une préparation psychologique du combattant ainsi qu’un développement de la notion de courage et de la volonté de vaincre était nécessaire.

L’Araki Ryu représente alors un témoin de la formation passée des combattants car bien plus qu’une école possédant une richesse technique et tactique, elle constitue un bel exemple d’art axé sur la formation à la survie.

Foto: Merlijn Torensma

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13 réflexions sur “Araki Ryu, l’art de la survie

  1. Konbanwa Alex,

    Excellent article de présentation de cette Koryu.
    Je crois que chaque Koryu présente des conceptions plus ou moins similaires quand on a l’occasion de voir leurs Kata. Il y a beaucoup de situations étonnantes dans ces Kata qui montrent des solutions aussi bien pour l’attaque que pour la défense. Ce qui laisse supposer que le créateur du Kata s’est trouvé confronté à une situation similaire et s’en est sorti ou a assisté à un affrontement à partir de cette situation. Il en a tiré un enseignement qu’il a transmis par ce Kata.

    Mata ne.

    Jean Luc

    • Konbanwa Jean Luc,

      En effet chaque Koryu présente des choses très intéressantes, d’autant plus quand on regarde de près leurs histoires. Je viendrai à parler de l’histoire du fondateur de l’Araki Ryu dans un prochain post qui laisse paraître quelle est l’origine de ce premier kata 🙂
      Mata ne,

      Alex

  2. Merci pour cet article très intéressant. Pour les études sur la mortalité des champs de bataille japonais, il faudrait que je retrouve (si possible) mes sources, mais une grand part était due aux projectiles (principalement flèches, qui contrairement à l’occident – surtout français – n’étaient pas considérées négativement (arcs pas employés par la chevalerie française, laissés à la piétaille; arbalètes interdites par plusieurs bulles du saint-siège même si utilisées par les mercenaires génois), et les pierres).

    • Bonsoir,

      Merci pour la lecture. Si tu retrouves tes sources n’hésites pas à les partager. En fait selon les périodes, les armes qui causent le plus de dégâts évoluent en fonction de l’évolution des équipements et des principes stratégiques et tactiques. SI je ne me trompe pas, il s’est produit également ce genre d’évolution au Japon.
      Bonne soirée,

      Alex

  3. Hello Alex,
    Je te recommande « Samouraï, techniques de bataille et armement du 13e au 19e siècle », ouvrage de vulgarisation de l’historien Thomas D. Colan : il ne fait que survoler les choses (et contient des illustrations pas très intéressantes, par contre l’iconographie est riche, quoique pas toujours pertinente) mais donnent pas mal de détails chiffrés qui t’intéresseront certainement.
    Par exemple : « Au 14e siècle, une moyenne de 73% de l’ensemble des blessures était imputable à des projectiles, essentiellement des flèches et des pierres. Les sabres causaient 25% des blessures, tandis que les blessures par piques atteignaient un peu plus de 2%. »…
    Ou encore : « Étonnamment, la nature des combats au corps-à-corps changea radicalement au Japon au cours du 15e siècle. Contrairement à ce qu’on affirme couramment, le sabre, la supposée « âme des guerrier », fut bien plus rarement utilisée après 1467. Ainsi, tandis que les sabres provoquaient 92% des blessures infligées lors des combats rapprochés (par opposition aux batailles rangées) au 14e siècle, ils ne furent responsables que de 20% des blessures à partir de 1467. Les piques qui elles n’avaient que 2% des blessures de ce genre au 14e siècle, causèrent 80% d’entre elles de 1467 à 1600.»

    • Salut Taro,

      Merci pour le partage de cette source. J’avais eu vent de celle-ci mais ne connaissant pas l’origine de ces données chiffrés, je n’en ai donc pas tenu compte. Est ce que tu sais d’où proviennent ces données de l’ouvrage?
      Amicalement,

      Alex

      • il faut que je retrouve la source de la source 🙂 mais apparemment les armées japonaises tenaient des registres très précis, sortes de compte-rendus de batailles…
        Amicalement,
        Taro

      • Merci Taro, il y avait également des registres en France à certaines périodes. Mais de récentes études des corps issus de cette période montrent que les registres occidentaux sont loin de la réalité :-/

        A bientôt,
        Amicalement,
        Alex

  4. Un livre qui aborde toutes ces questions des armes utilisées, des blessures, de la mortalité sur les champs de bataille au Japon : Samouraï, techniques de bataille et armement du XIII au XIX siècle. de Thomas D-Colan aux édidions « Du may ». C’est le meilleur livre que j’ai trouvé sur le sujet en français. Voilà le commentaire que j’en avais fait sur le blog de la CRK L-Roussillon.

    Abordant l’histoire du Japon et des guerriers japonais sous l’angle des « techniques de bataille », ce livre est une intéressante étude sur l’évolution de l’armement et des tactiques du japon médiéval depuis l’époque du premier shogun au 13e siècle jusqu’à la défaite des derniers révolté de Satsuma en 1875.
    – Divisé en six chapitres centrés chacun autour d’un thème illustrant l’évolution chronologique de l’armement principale (les cavaliers archers, les fantassins, les piquiers, les chefs de guerre, les armes à feu et l’artillerie), – ce livre montre la richesse des techniques utilisées par les guerriers japonais.

    Le principale intérêt de cet ouvrage est d’aborder l’histoire du japon sous un angle résolument militaire.
    – Cet angle de présentation permet ainsi de découvrir des armes peu connu comme les arquebuses (teppo), les armes de sièges d’origines chinoises ou les canons.
    – On y découvre aussi que le samouraï est un homme d’écrits, d’actes juridiques pour faire reconnaitre ses exploits et qu’une comptabilité très minutieuse des effectifs, des pertes et du type de blessures reçues est établie dès l’époque Kamakura.  

    Enfin, ce livre montre que, contrairement au mythe développé sous la « pax Tokugawa » du samouraï et de son sabre, les combats au corps à corps étaient assez rare et que l’arme de prédilection de l’époque des « royaumes combattants » fut la lance (yari) car plus facile et meilleur marché à produire que le katana.

    S’appuyant sur une iconographie de gravures anciennes souvent inédites et de dessins permettant de visualiser les équipements, le maniement de l’arc ou de l’arquebuse, ce livre s’adresse aussi bien à un public de passionnés qu’au néophyte ou au lecteur adolescent. Seul petit bémol à cet excellent ouvrage, le côté un peu répétitif de certains dessins et commentaires annexes.

  5. Pingback: Armement, blessures et art de la guerre au Moyen Âge | Budo Musha Shugyo

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