Interview de Tanguy Le Vour’ch, la voie de la conscience du corps

Tanguy est un Sempaï que j’ai rencontré lors des stages instructeurs de l’école Aunkaï, avant ma venue sur Paris.  Chercheur et enseignant d’aïkido, j’ai découvert au fil du temps, un artiste redoutable faisant preuve d’énormément de douceur et de simplicité.

Fils de Jean Yves Le Vour’ch, il est l’une des rares personnes ayant eu la chance de côtoyer régulièrement Tamura Senseï, dès son plus jeune âge. 3ème Dan Aïkikaï et 4ème Dan Kishinkaï Aïkido, il a alimenté ses réflexions en allant à la rencontre de maîtres tels que Akuzawa Minoru ou encore Kuroda Senseï.  Constituant aujourd’hui l’un des piliers du Kishinkaï Aïkido, école fondée par Léo Tamaki, il anime régulièrement des stages avec des experts tels que Farouk Benouali, Isseï Tamaki, Julien Coup, mais également des pratiquants de divers horizons, dont notamment des instructeurs de Systema.

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Tanguy, peux-tu nous parler de ton parcours martial ?

J’ai débuté l’Aïkido enfant, j’ai pratiqué pendant deux ans. En parallèle, j’ai commencé l’escrime sportive. Les horaires se chevauchaient, j’ai dû faire un choix. L’escrime m’enthousiasmait davantage. J’ai poursuivi jusqu’à mes 16, 17 ans. A cette période, j’ai repris l’Aïkido sous la direction de mon père. Je me déplaçais dès que possible au stage de maître Tamura avec mon frère et les élèves du club.
J’ai fait une licence Staps après le bac. J’ai choisi comme option sportive la boxe. J’ai eu une initiation en boxe française et anglaise mais je ne me suis pas réellement investi. Grâce à Léo, il y a 6 ans, j’ai eu la chance de rencontrer Maître Kuroda et de rentrer au Shinbukan. Je me suis aussi essayé à l’Aunkai pendant 4 ans et  j’essaye de faire le maximum de stages avec Hino Sensei et Kono Sensei.

Kuroda Senseï, photo de Frédérick Carnet

Kuroda Senseï, photo de Frédérick Carnet


Pourquoi et quand as-tu débuté l’Aïkido ?

J’ai débuté l’Aïkido à mes seize ans car j’étais un peu déçu de la pratique en escrime. Je pratiquais dans un petit club, il y avait pas d’émulation, le maître d’arme avait peu de temps, je me sentais limité dans ma progression. J’avais aussi une vision idéalisée de ce sport.
J’aurais aimé que ce soit un art martial. Même enfant, je n’avais pas d’admiration particulière pour les escrimeurs de haut niveau que j’observais à la télévision. Jeter le masque et hurler pour la victoire, pleurer et s’effondrer pour une défaite. Un jour, en forme et préparé, le lendemain, baisse de motivation, rien ne fonctionne…
Je sentais déjà que je ne voulais pas restreindre mon expérience de vie à cela. J’étais attiré par autre chose. Lorsque je voyais maître Tamura avec mon père ou que je lisais les histoires d’Osensei, je sentais que ce monde de conditions n’était pas le seul possible. Ce que m’inspirait maître Tamura m’a fait débuter  l’Aikido.

Tamura Senseï, photo de Frédérick Carnet

Tamura Senseï, photo de Frédérick Carnet


Lors de nos précédentes rencontres tu m’avais parlé de ta première rencontre avec Tamura Senseï, je suppose que cela a dû être une expérience particulièrement marquante. Peux-tu nous en parler en quelques mots ?
 

Quand je suis né, mon père était déjà assez proche de maître Tamura, il m’a donc vu bébé.

Je suppose que tu as donc eu l’occasion de voir Tamura Senseï régulièrement durant ton enfance. Tu as donc indirectement pu goûter à son enseignement avant même de commencer ta pratique de l’Aïkido ?

Lorsque je rencontrais Tamura Sensei à Brest, parfois il me demandait de lui montrer mes déplacements en escrime. Il corrigeait mes positions ou me donnait des conseils. Cela est arrivé qu’il joue à l’escrime avec moi, nous faisions quelques passes d’armes avec les mains. Mais c’était rare.  Je m’en souviens comme si c’était hier, ce sont des moments qui ont beaucoup compté pour moi, j’avais tellement d’admiration.
C’est avec mon père que j’ai eu vraiment contact avec l’aïkido. Il me demandait de le saisir ou de l’attaquer sans arrêt pour qu’il travaille ses mouvements, à table, dans l’ascenseur, devant la TV. Il n’arrêtait jamais. Avec mon frère, parfois, on trouvait cela agaçant!

Jean Yves Le Vour'ch, élèves et proches de Tamura Senseï

Jean Yves Le Vour’ch, élèves et proches de Tamura Senseï


Tamura Senseï semble être quelqu’un de décisif dans ton parcours, peux-tu nous raconter quelques anecdotes de stage dont tu as été témoin ?

Il y en a beaucoup, mais en voici une : lorsque j’avais 14 ans, j’avais accompagné mon père lors d’un stage en Autriche. Je m’entraînais à l’escrime quand mon père était en cours. Un des amis de mon père m’a surpris et en a parlé à Tamura Sensei. Il était surpris qu’un jeune garçon s’entraîne seul.

Un soir après un repas, il m’a demandé de me mettre en garde face à lui. Nous étions à mains nues et ce n’était pas la première fois qu’il jouait avec moi. Je me suis mis en garde à une distance de marcher fente. J’avais estimé naïvement que vu sa garde de sabre et son âge, il lui faudrait trois pas pour être à portée.
Je pensais le laisser venir et rentrer sur son deuxième pas. Il n’a pas bougé. J’ai attendu. Et je ne sais toujours pas trop pourquoi j’ai regardé ses yeux. J’ai eu la sensation d’être littéralement aspiré. A tel point que j’ai cru que s’il allongeait le bras, il me touchait. J’ai eu peur, j’ai reculé précipitamment. Il a ri, baissé sa garde et comme souvent, alors que je retournais vers la table abasourdi, m’a mis une belle tape derrière la tête en souriant. Je n’ai jamais ressenti cela depuis.

Tanguy avec Tamura Senseï

Tanguy avec Tamura Senseï


Dans ton précédent article, publié dans le hors série n°1 de la revue Dragon magazine, tu nous dis que ta rencontre avec Léo Tamaki a été une chance dans ton parcours. Quand as tu rencontré Léo pour la première fois ? Que t’a-t-il apporté dans ta vie de pratiquant ?

Je ne me rappelle plus quand je l’ai vu pour la première fois, mais je sais qu’un jour à un stage de maître Tamura, mon père me l’a présenté. J’ai discuté avec lui quelques instants, il était assis dans des gradins qui bordaient l’énorme tatami d’un des stages de Tamura Sensei. Je crois lui avoir posé une question sur la boxe et le relâchement. Il m’a répondu avec gentillesse. Je ne savais pas trop quoi dire et j’étais assez timide alors l’échange fut de courte durée, je me suis éclipsé rapidement.

Je l’ai revu ensuite à plusieurs occasions mais dans mon esprit, j’ai véritablement rencontré Léo en 2009 pendant le master tour au Japon. Je lui suis très reconnaissant  pour ce qu’il m’a apporté. Il m’a donné confiance en ma pratique et surtout en mon potentiel. Il m’a beaucoup soutenu, encouragé, à oser la créativité, la recherche, l’exploration. Il m’a aussi apporté de précieux conseils pendant ces quatre années. Du point de vue de son enseignement, j’ai aussi énormément appris de lui et j’ai encore beaucoup à apprendre.

Tanguy Le Vour'ch et Léo Tamaki

Tanguy Le Vour’ch et Léo Tamaki


Le Japon est souvent un rêve, voir un passage vu comme obligatoire dans la vie des pratiquants d’arts martiaux d’origines japonaises. Le Master tour au Japon a-t-il été un moment particulier pour toi ? Quels souvenirs en gardes-tu ?

Le master tour a été un moment fort pour moi. Il correspondait à une période difficile dans ma vie. C’était aussi une période charnière. La pratique avec des grands maîtres d’exceptions dans leurs dojos, les discussions, les échanges, notamment avec Léo, m’ont beaucoup apporté. C’est après ce voyage que mon orientation de pratique s’est modifiée.

J’avais envisagé ce voyage comme un temps de réflexion et de changement. Je n’ai pas été déçu.

Au travers de ton parcours tu as donc pu rencontrer des maîtres exceptionnels tels que Kuroda Senseï, Hino Senseï, Akuzawa Senseï ou encore Kono Senseï . Peux-tu nous parler de leurs pratiques ? 

Il m’est difficile de parler en détail de la pratique de maitres d’un tel niveau, ce ne serait que des interprétations maladroites de leurs arts. Rencontrer ces maîtres a vraiment été une expérience inoubliable, je souhaite à chaque pratiquant de rencontrer un jour des adeptes de ce niveau. Leurs manières de mouvoir leur corps est hors du commun. Chacun d’eux base ses mouvements sur différents principes très  raffinés.

Les principes qu’ils utilisent sont en parfaite cohérence avec leurs représentations de l’efficacité martiale et des compétences à avoir pour la réaliser. Ainsi, un certain principe utilisé par l’un peut s’opposer à celui utilisé par l’autre sans qu’aucun ne soit faux. C’est comme s’ils basaient leurs pratiques sur des fréquences différentes.
Leurs mouvements, le parfum de leurs mouvements, leurs structures de corps, leurs rapports à l’autre, leurs tactiques, leurs stratégies et même l’ambiance de leurs cours sont totalement cohérents avec leurs recherches et pourtant propres à chacun.

Tanguy avec Kuroda Senseï

Tanguy avec Kuroda Senseï


Pour certains d’entre eux, leurs travails semblent éloignés. Trouves-tu une complémentarité dans leurs enseignements? Comment intègres-tu les principes de leurs écoles dans ta pratique personnelle ?
 

Oui leurs méthodes me semblent éloignées sur certains points, ce sont des pratiques très précises. Comme je le disais tout à l’heure, j’ai la sensation qu’ils évoluent dans des fréquences différentes. Peut-être est-il possible de passer d’un mode à l’autre, mais je ne pense pas que l’on puisse superposer leurs pratiques.
En ce sens, il n’y a pas de complémentarité entre eux. Leurs recherches sont spécifiques mais leur système de combat est complet.

Selon moi, si l’on veut performer dans une de ces écoles ou bouger de la même façon que l’un de ces maîtres, il faut faire un choix et s’y tenir. D’un autre point vu, individuellement, on peut recevoir, dans l’enseignement de ces maîtres des éléments dont on a besoin pour évoluer dans sa propre pratique. Chacun doit trouver en lui-même ce dont il a besoin.
Je me suis investi avec ces maîtres de façons différentes suivant les périodes, avec des intensités différentes, j’ai fait des choix, notamment en arrêtant l’Aunkai. Cela peut donner l’impression d’un parcours décousu et ça l’est probablement mais j’ai fait des choix en fonction de ce que je ressentais juste en moi. Je pense qu’il n’y a pas de linéarité dans l’étude.

Concernant l’intégration des principes, je ne plaque pas  l’enseignement de ces maîtres sur ma pratique de l’Aikido… Cependant,  il y a des principes et des compétences qui me sont apparus comme essentiels à la compréhension de la pratique de Tamura Sensei et à ma progression dans l’étude.
En général, je ne réfléchis pas en amont aux modifications techniques, les idées et les changements s’opèrent en pratiquant. Certaines fois, c’est en expliquant aux élèves que les choses viennent, cela me surprend, et là, je sais que c’est juste.

On entend souvent parler des principes d’utilisations du corps et la modification de notre façon de mouvoir le corps dans le monde des Bujutsu. Quelles particularités régissent ces différents principes ? 

Je pense que peu importe les principes d’utilisation du corps choisis, la modification de l’utilisation du corps passe par un déconditionnement des schémas acquis.  La prise de conscience des tensions dans le corps et donc le relâchement en sont une des conséquences. Un autre point serait l’absence de mouvement réactif en soi et vis-à-vis de l’autre.

Le mouvement doit se situer dans l’accueil du mouvement de l’autre, ou mieux encore, doit être initié par l’intention de l’autre (qui est un mouvement en soi). Les principes utilisés ne dépendent pas des capacités innées de la personne. Il existe sans aucun doute d’autres particularités communes aux différents principes utilisés mais ceux-ci me semblent les plus généralistes.

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Quel est le but de cette modification du corps ? Quelle différence y a-t-il avec la façon dont nous utilisons celui-ci au quotidien ?
 

Selon moi, le but de la modification des schémas corporels est la transcendance de la dualité. Mais ce n’est qu’un support, il y en d’autres.

Hino sensei, m’a dit un jour à Valencia que dans le Budo c’est la conscience qui guide le corps, dans le sport de combat, c’est le mental. C’est une phrase qui me parle beaucoup et qui me motive à poursuivre l’étude. Je pense que dans la vie – dans la vie quotidienne- c’est identique. Cependant, ce sont des concepts complexes qui n’ont pas le même sens pour tous.

Il semble donc y avoir une très grande différence avec la façon dont le corps est utilisé dans le monde des sports de combat ? 

Oui, je pense. Les sportifs cherchent à mieux faire leurs mouvements. Dans certains bujutsu ou budo il s’agit de bouger différemment. Cependant il est fort probable que certains sportifs réalisent aussi des mouvements différents. Ils le font juste sans avoir conscience du processus en jeu et la transformation ne concerne pas tous les mouvements du corps. Dans le bujutsu ou le budo aussi, les gens qui ont transformés radicalement leurs façons de se mouvoir sont très peu nombreux.
Dans tous les cas, je pense qu’il faut vraiment éviter tout jugement de valeur. Dans le budo, un des idéaux est le dépassement du rapport de force. Dans ce cas, il n’y a pas d’autres choix que de tenter de bouger différemment du commun, quel que soit la méthode pour y parvenir.

Dans le sport, l’idée est d’être le plus fort dans son domaine, ou du moins d’aller aussi loin que notre potentiel nous permet d’aller. Un des problèmes des pratiquants de budo, bujutsu, c’est que souvent, à trop vouloir dépasser le rapport de force, on finit par oublier qu’il y a un rapport de force. Si on néglige cela, on sombre vite dans le mensonge et les promesses. Dans le sport, les principes sont peut-être moins subtils mais il y a souvent plus d’honnêteté et plus de travail.

Du coup pour toi, est-il plus important de développer un travail souple ou un travail puissant ? 

A mon sens, sans relâchement il est difficile d’avoir une puissance réelle. Cependant, rechercher tout de suite la puissance mène vite à une impasse car la force brute et la puissance sont des notions très liées dans l’esprit. La plupart des gens qui recherchent exclusivement la puissance restent trop tendus, trop lents, trop prévisibles. Finalement, ça limite leur puissance et leur mobilité. C’est vrai dans les bujutsu comme dans la boxe.
Je pense que le travail en légèreté permet de modifier la façon de se mouvoir de façon plus radicale sans créer d’effets pervers. La puissance peut ensuite apparaître sans nuire au mouvement.

Tanguy et Isseï Tamaki

Tanguy et Isseï Tamaki

Penses-tu que l’Aïkido doit évoluer dans sa forme, ses techniques et ses principes ?

Je ne pense pas que l’Aikido doit obligatoirement évoluer dans sa forme, ses techniques et ses principes. C’est au choix de chacun.  Par contre, je suis sûr que le niveau en Aikido doit évoluer. Personnellement, il y a de forte chance que ces trois éléments évoluent dans ma pratique.

Penses-tu qu’il est naturel que l’Aïkido évolue, au court du temps, dans sa forme ses techniques et ses principes ? 

Tout est en mouvement perpétuel, il en va de même pour l’aikido. Même en tentant de reproduire les choses du passé à l’identique, elles évoluent.

Dans le monde de l’Aïkido, certains enseignants privilégient le travail sans armes et d’autres avec armes. Où places-tu le curseur de ces deux aspects de l’entrainement dans ton enseignement ?

Je privilégie le travail à mains nues mais je donne un ou deux cours d’armes chaque semaine et j’illustre très fréquemment mes techniques par des mouvements aux armes.

Selon toi, qu’apporte le travail aux armes ? 

Le travail aux armes permet, selon moi de développer toutes les qualités martiales de façon fine : la sensibilité, la garde, les déplacements, la ligne, la rapidité, la précision, le relâchement, l’utilisation du poids de corps….

Tanguy et Thibaut Chatry

Tanguy et Thibaut Chatry

On a souvent tendance à négliger le travail de Uke. Quel regard poses- tu sur le travail d’Uke dans la progression de Tori ? Comment cela se traduit dans ton enseignement ?

Le travail d’Uke est un élément essentiel de la pratique. Il faut lui donner du sens. Je pense que la baisse du niveau en Aikido provient d’une trop fréquente incompréhension de ce travail. C’est Uke qui donne la situation de travail. Son rôle est prépondérant. Dans les anciennes méthodes occidentales ou japonaises, c’est le professeur qui sert d’uke. C’est lui qui donne le La. Je pense que reconsidérer ce travail avec sérieux suffirait à améliorer le niveau global en Aikido.

Selon moi et c’est ce que je tente de transmettre aux personnes qui suivent mes cours, le Uke doit s’adapter au niveau de son partenaire pour ne pas l’empêcher de travailler et augmenter graduellement la difficulté. Il doit se préserver de façon cohérente avec le travail proposé et attaquer avec présence et conviction.
Il doit, lui aussi, travailler à améliorer son mouvement et sa perception du partenaire, sa possibilité de retourner la technique, développer les kaeshi waza. Il doit également avoir une vision ouverte du travail. Il y a de nombreuses dérives dans la façon d’attaquer en Aikido.
Souvent les uke savent qu’ils ne vont pas être frappés ou blessés, cela conditionne énormément leur présence et leur attitude. Ils n’envisagent pas de donner une seconde attaque en cas d’échec du premier mouvement. Ils n’envisagent pas non plus réellement de toucher lors de leurs attaques.

Une autre tendance  consiste à attaquer tout droit, en oubliant qu’on attaque une personne et que, si l’on voit la personne bouger, on la suit ! Mis en comparaison avec d’autres arts, cela fait sourire. Vous attaquez un boxeur en Tsuki, il esquive et passe dans votre dos, comme réponse, vous bloquez en vous campant dur sur vos appuis et en gardant votre bras raide devant vous, vous en êtes certain, son Iriminage ne passera pas ! Ce serait risible si on ne voyait pas ça de trop nombreuse fois.
Il en va de même pour les saisies. Les saisies ont un but, c’est une action qui se situe dans un court laps de temps, le temps de déstructurer l’adversaire pour frapper, passer dans le dos, déséquilibrer etc …au risque d’être soi-même frappé ou déséquilibré. Même au ralenti ou en gonogeiko, uke doit avoir conscience de ce qui se joue.

Le plus dérangeant je trouve, c’est que  les débutants généralement, quand ils n’ont pas été déformés par d’autres méthodes de travail ineptes, ont de bonnes attitudes et une compréhension rapide. Un mauvais travail d’uke selon moi peut conduire non pas à une absence de progression mais à une régression du point de vue martial.
Travailler 20 ans sur de fausses données, sur des situations inutiles développera des actions aussi fausses qu’inutiles. J’essaye de toujours conserver ça à l’esprit pour moi et mes élèves car il est facile et confortable de s’égarer dans la facilité.

Tanguy et Miguel Silva

Tanguy et Miguel Silva

Peux-tu nous dire un mot sur ta pédagogie et ta façon d’enseigner ? 

Beaucoup d’enseignants ont privilégié un temps la méthode analytique. Je pense que c’est une erreur. La pédagogie écologique et la pédagogie située me paraissent bien plus appropriées à la pratique des arts martiaux.
Le traitement de l’information de la méthode analytique est trop lent. Notre art est basé sur la sensation, l’adaptation instantanée, pas sur la reproduction de gestes figés dans une situation stable.

Je m’applique à donner du sens aux mouvements et à l’interaction entre Tori et Uke. Je mets en place des situations de contraintes variées pour que le corps intègre plus rapidement les principes de l’Aikido.
En tant qu’enseignant, je fais tout pour ne pas me laisser enfermer dans mon statut. La prise de risque, l’expérimentation, l’absence de complaisance des élèves,  m’aident à évoluer et à casser le mythe du professeur intouchable.

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Les personnes qui suivent ton enseignement sont donc à la fois tes élèves mais sont aussi, en quelque sorte, à l’origine d’une partie de ta progression ?

Oui, bien sûr. Nous vivons en interdépendance. Penser que l’on progresse seul ou que l’on peut vivre de façon indépendante est une illusion. Je donne beaucoup d’heures de cours, il est donc normal que mes élèves participent grandement à ma progression. Cependant, il ne faut pas oublier ou négliger le travail personnel ni l’étude avec des personnes plus avancées que soi.

Que souhaites-tu pour tes élèves ?

Je souhaite qu’ils développent un grand sens critique, qu’ils s’épanouissent dans la pratique de l’Aikido, qu’ils réalisent leurs potentiels et surtout qu’ils vivent libres et debout !

Aujourd’hui tu es l’un des membres principaux du Kishinkaï Aïkido, peux-tu nous dire quelques mots sur cette nouvelle aventure ?

Je suis très heureux et très fier de participer à ce mouvement développé par Léo. A la base, nous sommes  4 en France, Léo bien sûr, Issei, Julien et moi.  Miguel Silva et Ivan Garcia participent aussi à ce projet en Espagne et Arnaud Lejeune en Belgique.
D’autres personnes sont susceptibles de rejoindre ce groupe. En premier lieu, les élèves de haut niveau de Léo qui enseigneront ! Je pense que tu en connais certains 😉 !  J’ai vraiment bon espoir que ce groupe permettra de développer un Aikido de qualité, en toute liberté et en toute indépendance.

Les membres actuels de ce groupe ont tous un très bon niveau et une recherche approfondie qui promet le meilleur. Ce sont aussi des personnes aux qualités humaines remarquables. Je n’ai eu aucune hésitation lorsque Léo m’a proposé d’intégrer une telle équipe.

Merci Tanguy pour tes réponses et ta disponibilité 🙂

Merci beaucoup Alex pour tes questions !

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Merci Tanguy

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15 réflexions sur “Interview de Tanguy Le Vour’ch, la voie de la conscience du corps

  1. Bonjour, interview très éclairante. Cependant est il possible de développer ces 2 notions de pédagogie écologique et situé qui assombrit du coup 😉
    ?

    • Bonsoir Ian,

      En fait les théories de l’apprentissage sont très utilisées dans le monde des Stapsiens dont Tanguy et moi-même sommes issus. Il y a tout d’abord les théories cognitives qui partent du postulat que l’on a un programme moteur, pré-existant en nous, qui régule nos mouvements. Quelque chose qui commande nos mouvements, nos gestes et les régule. Ça se traduit par des pédagogies par l’exemple où l’on te démontre, on t’explique et de dit ce qu’il faut faire. Ton cerveau enregistre les infos en schéma moteur et doit reproduire.

      A l’opposé il y a les théories écologiques, qui se basent sur le fait que ton corps est en interaction avec lui-même et le monde qui l’entoure. Dans cette théories, l’apprentissage n’est pas le résultat d’un passage brusque d’une coordination débutante à une coordination experte. Cette transition nécessite le passage par des coordinations intermédiaires, nécessaire à la progression de chacun. A travers cette approches, le comportement n’est plus considéré comme issue des représentations symboliques, stockées au niveau du système nerveux centrale, mais comme la résultante de l’interaction d’un réseaux de contraintes pesant sur l’individu. Ces contraintes sont mécaniques, informationnelles, énergétiques mais peuvent aussi provenir de l’individu.
      Ainsi l’apprentissage n’est pas issu d’informations où l’on te dit de faire tel ou tel chose et de le reproduire, mais des contraintes liées à l’environnement. Par exemple lorsque tu travail un mouvement, on aura beau te dire de le faire, temps que tu ne l’a pas senti par toi même tu ne feras que de l’imitation. Avec le temps et les contraintes posées par ton corps et ton environnement (Uke par exemple) l’action de ton corps s’affine. Tes sensations et tes mouvements se modifient progressivement en fonction de toutes ses informations.

      Attention tout de même les théories ont toutes du bon et du mauvais et sont parfois complémentaires pour un même apprentissage. Mais je suis d’accord avec Tanguy lorsqu’il nous dit que les pédagogies écologiques et situées (apprentissage par et dans l’action) ont plus de sens dans l’apprentissage des Budos 🙂

      J’espère que j’ai répondu à ta question. J’ai essayé de faire simple, mais lorsque l’on rentre dans un dialogue sur les théories de l’apprentissage, c’est difficile d’aller au plus simple XD.

      Bonne soirée,
      Alex

  2. Bonjour Alex,
    Après avoir passé le w-e avec Tanguy pour la première fois dans le cadre d’un stage, je ne peux que confirmer tes propos a son sujet … et la légitimité d’un article en son honneur.
    Super entretient … Il le vaut bien 😉
    A bientôt
    Remi

    • Salut Rémi,

      Merci. Tanguy est une personne que j’apprécie beaucoup de par son travail mais aussi humainement. Je conseille à tous les pratiquants intéressés par le travail de Léo d’aller à la rencontre de Tanguy. Car même si leurs travails se complètent, Tanguy apporte une touche personnel, fruit de ses nombreuses rencontres, vraiment très intéressante!

      A bientôt,
      Amicalement,
      Alex

      • Excellente nouvelle ça ! Hâte de les découvrir.

        Au plaisir également,
        Simon

  3. merci pour cette interview prolifique et la manière dont elle a été orientée. bon vent et bonne voie

    • Salut Akli,

      Merci pour la lecture, tout le travail revient à Tanguy et ses réponses:-). Une personne qui mérite à se faire connaître et que j’incite à aller rencontrer, car c’est une personne très riche techniquement et humainement!
      Bonne continuation,

      Alex

  4. Bonjour
    Oui tu as répondu à ma question sur cette notion écologique. Je t’en remercie.
    Bien à toi
    Ian

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