Kaeshi Waza : de la contre-technique au retournement-technique

Dans le monde des pratiques martiales d’origines japonaises, le terme Kaeshi Waza est couramment utilisé. Il y a quelques semaines, lors d’un stage, un pratiquant m’a posé quelques questions à ce sujet, notamment ma vision des Kaeshi Waza par rapport à mon vécu en Aïkido et en Yoseikan Budo.

Kyuzo Mifune Senseï

Kyuzo Mifune Senseï

Généralement traduit par « contre- technique », dans l’imaginaire des pratiquants, les Kaeshi Waza représentent l’idée de contrer ou d’empêcher son partenaire de réaliser sa  technique afin de renverser le rapport de force. On voit alors apparaître certaines dérives, telles que bloquer le mouvement en utilisant seulement la force. Malheureusement on persiste bien souvent à bloquer le travail de Tori alors que nous sommes en fâcheuse situation.

Un comportement souvent dénué de sens puisque Tori n’a, en effet, pu réaliser sa technique jusqu’au bout, mais dans une situation libre, il y a de grandes chance pour que celui-ci s’adapte et modifie son mouvement.

Si l’on part du principe qu’avec le temps les capacités physiques de notre corps diminuent, il paraît inconcevable qu’à un âge avancé, une personne âgée puisse résister à l’attaque d’un jeune adepte en pleine force de l’âge,  seulement avec l’usage de la force.

Akira Hino Senseï, photo de Hélène Rasse

Akira Hino Senseï, photo de Hélène Rasse

Pourtant lorsque l’on voit les vidéos de Mifune Senseï, ou rencontre Hino Senseï, Kono Senseï et Kuroda Senseï, on se rend compte qu’il est facile pour eux de retourner le rapport de force sans que l’on ne ressente d’opposition physique. Il en va sans dire que leur pratique leur a permis de développer des capacités qui dépassent le simple développement de la puissance musculaire.

De la contre-technique au retournement de technique

Le terme de Kaeshi Waza se compose de deux mots. Le plus connu est Waza, qui signifie  « technique ». Kaeshi correspond à un dérivé du verbe Kaesu, signifiant « restituer, rendre, retourner ». Par exemple, le verbe Kaesu est utilisé lorsque l’on parle de « retourner une faveur ».

La traduction exacte de Keashi Waza est à mon sens  « retournement de technique ». Cette traduction nous induit qu’il ne s’agit pas de contrer ou bloquer une technique mais de retourner la technique de notre adversaire. Retourner la situation en reprenant l’avantage et non en rentrant dans une situation où l’on bloque sans inverser le rapport de force.

Retourner la situation à son avantage

Lorsque l’on travaille avec les élèves d’écoles où l’on développe une sensibilité fine de la conscience du corps, il devient difficile de retourner leur travail. Lors de travaux libres, à la moindre contrainte, crispation de notre part, il devient facile pour eux de s’adapter et modifier leur travail en fonction de ce qu’on leur donne. Alors comment aborder le travail du retournement de technique?

Lorsque je suivais les stages de Mochizuki Senseï, il parlait souvent de donner l’illusion à notre adversaire. Donner l’illusion que sa technique va marcher. Pour lui, si l’on bougeait ou changeait un paramètre avant le « point de non retour », Uke pouvait facilement changer la situation.

Par exemple, lorsque Uke porte une frappe à Tori, si Tori sort de la ligne d’attaque au moment où Uke commence à bouger, il devient facile pour Uke de changer la trajectoire ou stopper son attaque pour enchainer. Il insistait beaucoup pour que l’on soit capable de réagir au bon moment, sans anticiper, en ressentant le moment juste pour réagir.

Hiroo Mochizuki Senseï

Hiroo Mochizuki Senseï

Le point de non retour

Lorsque l’on porte une attaque, il existe différentes phases. Il existe une étape où notre corps prend la décision de déclencher l’attaque. Une étape souvent accompagnée chez les débutants par une étape de pensée, où le cerveau décide de porter l’attaque. Une étape au cours de laquelle, un expert est capable de stopper notre geste avant même qu’il ne commence.

Ensuite, il y a le moment du déclenchement de celle-ci, où il est facile pour des pratiquants avancés de réadapter la direction de l’attaque voire la stopper dans l’action. Puis il y a un moment que j’appelle « le point de non retour », où le mouvement arrive presque à son terme. Notre cerveau pense alors que l’attaque va aboutir en touchant ou perturbant notre adversaire pour pouvoir finaliser ou enchainer.

Lorsque je suivais régulièrement les cours de mon enseignant de Yoseikan Budo, nous pratiquions régulièrement des combats où Tori n’avait le droit qu’aux projections, déplacements. Uke n’ avait le droit d’attaquer qu’avec les poings, les pieds, genoux voire coudes. La complexité de la situation rendait  difficile le travail de Tori, car à la moindre erreur était sanctionnée par Uke. Dans ce cas de figure, il fallait être capable, en plus de ressentir l’intention, d’amener Uke à croire en son attaque, lui donner l’illusion de la réussite en bougeant au moment idéal pour le retourner sans qu’il ne puisse réagir.

Il en va de même pour l’ensemble des techniques. Lorsque l’on réalise un Nage Waza, un Kokyu Nage, Kansetsu Waza , si l’on réagit trop tôt, l’adversaire  à la possibilité de stopper, voire modifier son mouvement. Alors comment retourner la situation à son avantage sans pour autant bloquer, figer l’action ?

Awase et Musubi, encore et toujours au cœur de l’action

Il y a quelques mois j’avais publié un post sur les concepts d’Awase et Musubi lors de la réalisation d’Ukemi. Voici ce que j’écrivais :

« Awase correspond à l’harmonie. On parle souvent d’être en harmonie avec son Uke mais il est également important de pouvoir être en harmonie avec son Tori. Le travail des deux partenaires peut parfois, paraître harmonieux extérieurement, sans pour autant que Uke soit en réelle harmonie avec son Tori. Il ne fait alors que subir habilement le travail de son partenaire.

Pour qu’il y ait une réelle harmonie, le concept de Musubi doit être présent. Il s’agit de l’état de fusion entre Uke et Tori, qui fait alors disparaître l’état d’opposition pour laisser place à l’harmonie.

Ainsi, lorsqu’Uke est capable de ressentir le travail de Tori, il peut alors adapter son comportement aux moindres variations qui ont lieu dans le travail de Tori. Il devient alors facile pour Uke de choisir entre la chute pour fuir, mais également la réalisation de Kaeshi Waza. »

Kaeshi Waza

Kaeshi Waza

A travers ces deux notions, on rejoint l’idée de s’harmoniser, de fusionner avec notre partenaire comme si le mouvement de notre adversaire était le notre. Accueillir notre adversaire plutôt que bloquer ou le repousser.

Il ne s’agit en aucun cas d’anticiper le travail adverse, car il devient facile pour lui de nous retourner en modifiant son travail en fonction de nos réactions. Il s’agit de suivre son mouvement dans l’idée de se fondre avec son corps, s’unir avec sa technique pour ensuite la retourner dans l’idée d’un prolongement, d’une extension de ce que l’adversaire nous donne et non dans l’idée de bloquer ou empêcher la réalisation de son travail.

Ressentir ce que fait l’adverse et laisser naître ce qu’il créer pour l’aider à disparaître naturellement dans le vide, en l’aspirant à l’aide de son mouvement au travers de notre Kaeshi Waza, et non en cherchant à anéantir coûte que coûte sa technique au risque de se retrouver dans une position d’opposition figée.

Un sujet qui me fait penser aux célèbres paroles d’O Senseï :

« Le principe essentiel de l’aikido est de s’harmoniser avec le mouvement de l’Univers : c’est devenir Un avec l’Univers même. »

Ueshiba Senseï

Ueshiba Senseï

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3 réflexions sur “Kaeshi Waza : de la contre-technique au retournement-technique

  1. Konnichiwa Alex,

    Très bonne analyse sur un sujet très vaste et effectivement souvent très mal compris!
    Cette notion de Kaeshi Waza est particulièrement étudiée dans le Hyori No Kata en Yoseikan Budo. Kata créé par Mochizuki Minoru Sensei et perfectionné par son fils Mochizuki Hiroo Sensei. Avec en plus dans ce Kata la notion du travail en armure, la recherche du déséquilibre et le moment de ce que tu appelle le point de non retour où un des deux pratiquants est sur le point de conclure sa technique qui sera retournée à ce moment là par son partenaire. Dans ce Kata, les notion de Tori et Uke sont interchangeables à chaque technique, l’ensemble représentant la complémentarité du In (Yin) et du Yo (Yang). Ce Kata est pour moi d’une très grande importance!
    La mise en pratique de cette recherche des Kaeshi Waza se fait par l’intermédiaire du Kyoei Randori où la notion de vainqueur et de perdant n’existe pas, les deux partenaires s’entraidant mutuellement dans leur recherche (sens du terme Kyoei)

    Mata ne.

    Jean Luc

    • Konnichiwa Jean Luc,

      Hyori No Kata, pour le peu que j’en connaisse, est un kata vraiment intéressant. Comme tu le dis, je crois que dans ce type de travail il est important que les notions de vainqueur et de vaincu soient inexistantes. Être capable de reconnaître lorsque l’on est pris par un Kaeshi Waza, où reconnaître lorsque l’on ne peut pas rentrer de Kaeshi Waza car on est pris, sont des choses importantes pour pouvoir travailler et progresser dans cette forme de travail.

      Mata ne,
      Alex

  2. Pingback: L’étude commence au delà de notre zone de confort | Budo Musha Shugyo

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