Nos ancêtres et les morts, dialectique du temps et de l’instant présent: réponse aux quatre questions d’Erwan

Lorsque je me suis lancé dans l’aventure Parisienne et du Kishinkaï Aïkido, je pensais tout d’abord aller à la rencontre d’une pratique qui m’ouvrirait de nouvelles réflexions de progression dans ma recherche. C’était sans compter que je croiserais le chemin de personnes d’exception. Des personnes qui m’ont aidé à grandir en partageant leurs expériences avec humilité et humanité.

Erwan fait partie de ces personnes. Je ne l’ai croisé qu’une dizaine de fois lors de stages, mais chaque échange a été d’une grande richesse. Il y a deux semaines, il m’a écrit pour me proposer de répondre à quatre questions qu’il avait énumérées sur son blog. Des questions qui constituent une bonne base de réflexion sur notre cheminement, sur nous-mêmes. Une fois de plus il m’a permis de chercher au plus profond de moi dans une période qui tombait à point nommé.

Erwan Cloarec, photo du Centre Tsurugi

Erwan Cloarec, photo du Centre Tsurugi

Lorsque j’ai lu son message, je venais de lire ses questions, dont certaines que je me posais depuis quelques temps, et auxquelles je n’avais pas de réponse. Celles que j’ai à l’heure actuelle n’ont d’ailleurs rien de figé. Avec l’entraînement, la préparation des cours et la disparition d’un proche, je m’étais dit que je commencerai à y réfléchir lorsque les choses se calmeraient un peu.

Pourtant, de retour auprès de mes proches, j’ai passé trois jours au chevet d’un des miens pour l’accompagner dans ses derniers instants parmi nous. Je n’ai pu résister durant cette période à prendre mon pc pour écrire quelques lignes, qui sont bientôt devenues des paragraphes, pour enfin se transformer en pages.

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Sans doute poussé par les circonstances, j’avais choisi de parler des anciens et les morts. Mais au fil des lignes, dans le méandre de mes pensées et de mes questionnements, les trois autres thèmes ont fait leur apparition. Finalement, ces quatre questions sont intimement liées à mes yeux. Maillons d’une même chaîne, elles constituent la base d’un questionnement que nous pouvons nous poser régulièrement au cours de notre vie, et j’ai la conviction qu’elles n’ont pas été choisies par hasard par Erwan.

J’ai donc fait le choix de ne pas traiter chaque question séparément, mais de construire une réflexion autour de cet ensemble indissociable. Bien entendu il ne s’agit que d’une réflexion personnelle, que je ne considère en aucun cas comme une vérité exclusive.

L’homme, un spécialiste de la transmission

L’une des bases de l’évolution de l’homme, et ce qui fait sa différence avec une grande partie des autres êtres vivant, est sa capacité à transmettre et faire évoluer le savoir des anciens. Ainsi, d’outils de pierre et de bois, l’homme est arrivé à maîtriser le fer, jusqu’aux polymères qui nous entourent aujourd’hui au quotidien. Chaque création évoluant constamment dans un souci d’efficacité.

L’évolution s’est donc faite grâce au partage d’une somme d’expériences, et aux apports des générations successives. Mais cette évolution ne peut se faire efficacement qu’à travers une compréhension fine du choix de nos anciens. Sans doute un des points qui nous permet d’évoluer plus vite que le reste du monde animal.

La compréhension de l’enseignement de nos anciens, proches ou autres, est une chose qui me paraît être au cœur de la singularité de l’histoire de l’Homme. Georges Santayana disait « Ceux qui oublient le passé, se condamnent à le revivre ». Cela passe inévitablement par la prise de conscience de l’origine des événements, des choix au risque de revenir au point de départ. Pourquoi nos anciens ont-ils fait ces choix ? Pourquoi nous ont-ils transmis telle ou telle chose ? Comment en sont-ils venus à de telles conclusions ?

Ueshiba Moriheï

Ueshiba Moriheï

Par exemple, pourquoi retrouve-t-on dans les origines du travail en Aïkido des formes d’étude sur des saisies solides, puissantes ? Il faut se replonger dans le contexte et ne pas oublier qu’à l’époque, l’activité phare était le judo. Un judo qui se « sportivisait » peu à peu, dont l’invention du Keïkogi permettait de faire des saisies puissantes pour pouvoir projeter son adversaire. L’Aïkido baignait dans ce contexte, où il fallait prouvait l’efficacité de son école, face à des judokas dont les habitus prenait petit à petit une voie sportive.

Si l’on regarde les Kata du Shinbukan, qui se pratiquaient à l’origine avec des Kimono (dont les manches étaient décousues lorsqu’on le rangeait) il n’était pas question de tirer puissamment sur celles-ci au risque de se retrouver avec une manche et de n’avoir aucun effet sur notre adversaire. Les saisies étaient donc très légères. Les deux types de travail sont intéressants mais différents à cause du contexte dans lequel ils sont nés.

Kuroda senseï en démonstration à la NAMT07 en tenue traditionnelle

Kuroda senseï en démonstration à la NAMT07 en tenue traditionnelle

Bien que ce genre d’étude ait longtemps été le cadet de mes soucis, je trouve important aujourd’hui de chercher à comprendre leurs travaux, et ce qui poussaient nos anciens à faire ce genre de choix. C’est quelque chose qui fait partie, à mes yeux, de la notion de respect. Car respecter la transmission d’un savoir ne signifie pas se limiter à l’application de celle-ci, mais consiste aussi à avoir une réflexion sur le travail, les modes de vie et les expériences de nos anciens, pour donner du sens à leurs savoirs et les comprendre.

L’humanité, un cycle perpétuel d’évolution

Au travers de la transmission, l’homme est également un être qui évolue en fonction de son propre parcours. Au fil du temps les savoirs, les pensées se modifient, changent évoluent, se nourrissant des divers expériences et rencontres vécues. Alors qu’il serait facile de se cantonner aux choses que l’on nous transmet, il est important de rechercher aux origines, mais également de laisser les choses évoluer naturellement.

Lorsque l’on naît, on apprend d’abord à marcher, parler, on suit l’enseignement de nos parents, du système scolaire, on se construit des outils pour ensuite voler de nos propres ailes. Bien évidemment, il est tout à fait normal que certaines personnes fassent le choix de s’efforcer à garder le travail tel qu’il leur a été transmis. Et c’est une richesse d’avoir des personnes comme cela, ce qui nous permet d’avoir accès à un certain type de savoir.

Néanmoins, peut importe nos choix, je crois qu’il ne faut pas s’opposer au changement s’il se fait naturellement. Le monde évolue, et nous avec. Cela revient au système Shu, Ha, Ri que Léo a très bien détaillé dans son article. Je ne m’attarderai donc pas dessus. Mais je pense qu’il est important de se construire des outils pour pouvoir ensuite faire place à la création naturelle induite par notre être. Les choses évoluent alors en fonction de notre sensibilité, de notre vécu, de nos apprentissages, nos expériences. Bien évidemment, chercher à faire évoluer les choses est à mon sens une impasse. Laisser agir son corps, le laisser s’exprimer, est au final ce qui fait la richesse de notre culture, c’est l’unité de chacun.

Nous sommes tous différents, avec une sensibilité, une façon de voir le monde, de penser propre. Alors pourquoi lutter contre notre propre évolution et celle de notre pratique quand l’histoire de l’homme s’est basée sur la transmission et l’enrichissement de celle-ci ?

Partage et unité de chacun

Partage et unité de chacun

En définitive, je dirais qu’enrichir le travail de nos anciens c’est respecter leurs savoirs, en apportant notre pierre à l’édifice, après avoir partagé, échangé, testé, poli, ce savoir qu’ils nous ont donné en fonction de nos expérience. N’y a-t-il pas de plus bel hommage que de continuer le travail qu’ils ont commencé?

 

La mort est-elle une fin ?

Au regard de cet approfondissement du savoir de nos anciens, la mort n’apparaît plus comme une fin mais comme un relais aux générations futures qui contribueront à leur tour à l’enrichissement de notre monde.

Fatalité pour certains, processus naturel pour d’autres, la mort est un élément présent de notre quotidien. La vie forme alors un cycle perpétuel, qui s’intègre dans l’infinité du temps. On naît de cette énergie ambiante pour contribuer à son harmonisation en tant que vivant pour un jour revenir à l’état de néant. Du vide, le plein voit le jour pour disparaître à nouveau dans l’immensité de notre univers.

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A l’origine de certaines croyances, la mort est quelque chose qui a toujours fasciné l’homme. Se posant de multiples questions sur ce qu’il y a après, sur cet instant ultime de la vie. Mais craindre ce moment c’est avant tout rejeter cette idée.

Confucius disait : « Veux tu apprendre à bien mourir, apprends d’abord à bien vivre ». On voit bien ici que pour Confucius, la vie ne commence que lorsque la mort a été acceptée.

Épicure disait : « C’est parfois la peur de la mort qui poussent les hommes à la mort ».

Vivre l’instant présent

Vivre en pensant à la mort c’est alors oublier ce qui nous entoure, en fixant notre esprit sur le futur. Mais ce qui paraît essentiel, au regard de la pratique c’est l’instant présent.

Lorsque l’on se retrouve, face à un sabre, il est important de se mettre dans un contexte où notre vie est en jeu. C’est une chose sur laquelle mon premier enseignant insistait beaucoup. La pratique et notre vie actuelle, ne nous permettent plus de nous confronter à ce genre de situation, et heureusement. La mort est minimisée, les gens meurent à l’hôpital, des services sont employés pour organiser et gérer les enterrements. Pourtant lorsque l’on se met dans ce genre de situation, si l’on se met à penser, tout est déjà fini.

Penser c’est figer son esprit sur un instant T. D’ailleurs, pendant que j’écris, le monde défile autour de moi dans la gare, les minutes s’écoulent, le temps continue son chemin, je ne fais attention à personne autour de moi, plongé dans mes pensées.

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S’il est une chose que la pratique permet de comprendre, c’est l’importance de faire le vide en nous, pour laisser les choses agir d’elles-mêmes. S’attarder sur le passer, le futur, un instant présent, qui quelques secondes plus tard rentrera dans la dynamique temporelle du passé, c’est s’arrêter. S’arrêter sur un événement qui a eu lieu, ou n’aura peut être jamais lieu, c’est passer à côté de ce que chaque seconde peut nous apporter.

Ainsi se cantonner à réaliser à la perfection seulement ce qui nous a été transmis, c’est se figer sur le passé, éteindre à petit feu ce qui fait de nous des hommes, l’enrichissement mutuel. Pour Takuan Soho : « si l’esprit est fixé sur un objet, lorsqu’on entend, on n’entend pas réellement, lorsque l’on voit, on ne voit pas réellement. C’est parce qu’il y a un objet dans l’esprit. Si on arrive à anéantir cet objet, l’esprit deviendra l’esprit de néant qui fonctionnera convenable pour tout ».

Néanmoins, il est important de rester humble face à la mort. Qui peut savoir comment nous réagirons lorsque celle-ci se présentera à nous ? L’accepter pour ne pas y penser, ne signifie en aucun cas aller à sa rencontre ou la provoquer, mais seulement vider nos peurs, nos doutes, qui ne font que nous figer et nous empêchent d’avancer, pour prendre ce qui se présente à nous dans chaque moment.

Se connaître pour profiter pleinement

A l’heure actuelle, la médecine se penche sur la méditation pleine conscience, qui est connu depuis des décennies dans certaines cultures. Les dernières études prouvent que les grands malades qui pratiquent cette forme de méditation guérissent plus vite de certaines maladies dont on ne connaît pas de traitement aujourd’hui. Elle est également utilisée dans des thérapies concernant les phénomènes de dépression, de stress, de peur.

Cette forme de méditation intègre la notion d’instant présent et de recherche du vide en soi. Elle a pour but de rechercher au fond de nous même qui nous sommes, de comprendre la raison de nos questionnements. Car avant tout, pour pouvoir avancer, il faut se poser les bonnes questions. Et cela passe sur la connaissance de notre personne, nos besoins, notre corps. Que recherchons-nous ? Quels besoins avons-nous pour évoluer, grandir ? Quel chemin voulons-nous emprunter ? Comment puis-je y accéder ? Qui pourra me permettre de trouver des éléments de réponse dans ma recherche et m’aider à me forger des outils solides pour l’avenir et surtout aujourd’hui? »

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Voilà, après m’être levé dans mon petit appartement Parisien, j’ai bouclé ces quelques lignes qui auront parcouru la Corrèze, Paris en passant par Bordeaux et Amsterdam. Plus j’avançais dans cette réflexion, plus les questions fusaient en moi.

Je prends alors la décision d’arrêter mon récit à un instant T de mon cheminement, comme un bloc figé dans le temps que mon esprit remettra sans doute en question d’ici peu de temps. Car même si les mots se cristallisent dans le temps, notre esprit lui continue sa route. Merci à Erwan de m’avoir permis de méditer sur ses quatre questions et également à ceux qui ont répondu à sa demande car leurs pensées sont une vrai source de réflexion.

Voici les liens des différentes réponses, aux quatre questions d’Erwan:

Quatre questions (1) : par Hikage Shisaku

Quatre questions (2) par Allen Pittman

Quatre questions (3) par Leo Tamaki

Quatre questions (4) par Daniel Mroz

Quatre questions (5) par Julien Coup

Quatre questions (6) par Kiaz

Quatre questions (7) par Elie Edme

Quatre questions (8) par Tangi Travel

Quatre questions (9) par Sébastien Place

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2 réflexions sur “Nos ancêtres et les morts, dialectique du temps et de l’instant présent: réponse aux quatre questions d’Erwan

  1. Konnichiwa Alex,

    Excellente réflexion en l’état actuel de ton évolution! Bien d’autres épreuves et circonstances te feront évoluer pour enfin comprendre pourquoi…; Enfin je crois que c’est ce qui arrive au moment du grand retour à la cause première!

    Mata ne.

    Jean Luc

    • Konnichiwa Jean Luc,

      J’avais encore beaucoup de choses à dire au sujet de ces questions. Malheureusement, lorsque l’on écrit on prend le risque de figer nos pensées à un instant de notre parcours. Cette réflexion, bien que personnel, appartient désormais à la dynamique temporelle du passé, mais j’espère qu’elle apportera source de réflexion à ceux qui là liront 🙂
      On se voit bientôt,

      Mata ne,
      Alex

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