Musubi et Awase au coeur des Ukemi

L’intégration et la généralisation récente de Tatamis de Judo, étudiés pour la compétition, à littéralement modifié les pratiques martiales, notamment le travail et la réalisation des Ukemi.

Lorsque l’on parle d’Ukemi, la première image qui vient, généralement, aux gens que je rencontre, est l’image d’une belle chute claquée, assez bruyante, censée protéger le corps de celui qui subit la chute…

Moriheï Ueshiba

Pas plus tard qu’il y a deux semaines, je suivais un de mes professeurs à l’un de ses stages. La première chose qui m’a frappé, fut ces chutes bruyantes et lourdes, qui n’avaient pas vraiment lieu d’être, notamment lors d’un exercice de ressenti.

 

Sur cette démonstration d’Ukemi No Kata, on peut observer que le bras vient claquer le sol à 45°, pour pouvoir amortir la chute. Lors de mon cursus, j’ai tout d’abord commencé par le Judo. Et ce fut la première forme de chute que l’on m’apprit.

Il m’arrive d’ailleurs, d’utiliser encore cette forme de chute, sous l’effet de surprise d’une projection. Celle-ci constitue alors un dernier recours, pour ne pas recevoir toute l’onde de choc dans le dos…

Le principe d’amortissement de la chute est, bien évidemment, un concept intéressant à étudier, mais prenons maintenant le cas où l’on aurait à chuter sur une surface dure (béton, bitume, planché, carrelage)… Il va sans dire que l’amortissement de la chute au sol, par une frappe de l’avant bras sur le sol, suivi d’un atterrissage forcé sur le dos, risquerait de créer plusieurs lésions aux Uke.

Avec le temps on s’habitue à cette forme de pratique, et même lorsque cela n’est pas nécessaire, il semble que le corps se conditionne à frapper le sol. Si l’on regarde les deux premiers Mae Ukemi, de la vidéo, on peut observer que le pratiquant roule pour se relever. Il n’y a donc pas besoin d’amortir la chute, néanmoins, il frappe quand même le sol. Une habitude, fruit de longues années d’apprentissage.

Yoko Ukemi

Avec les stages et les rencontres, on constate que c’est le cas de beaucoup de courants de pratique.

A la fin de la période de préparation aux passages de grade, nous réalisions, au Kishinkan Dojo, des séries de 1000 Mae Ukemi, en guise d’échauffement. Au risque de se retrouver avec un bras boursouflé et rouge pour la suite de l’entrainement, la chute avec la frappe du bras sur le sol n’était certainement pas la bonne solution …

Alors comment chuter sur un sol dur, en dehors du tatami, en évitant de se blesser soi-même ? Qu’est ce qui est le plus important, amortir la chute ou se relever?

Mae Ukemi en Free Running

 

« Savoir nous relever chaque fois que nous tombons »…

Il est une phrase à laquelle j’aime beaucoup penser. Il s’agit d’une célèbre citation de Confucius:

« Notre plus grande gloire n’est point de tomber, mais de savoir nous relever chaque fois que nous tombons. »

A travers cette citation, Confucius nous dit que l’essentiel n’est pas la chute mais la capacité à pouvoir se relever. Comme dans toutes situations de la vie courante, si l’on peut se relever de ses échecs avec le moins de séquelles possible, c’est toujours mieux.

Statue représentant Confucius

On parle souvent d’appliquer les principes des Budos à la vie, mais rarement du cas inverse. Pourquoi ne pas appliquer ce principe même de la vie humaine au Budo? Au final est-ce appliquer l’un à l’autre? Ou bien les deux ne feraient-ils pas un?

Personnellement, j’essaie de ne pas faire de différenciation entre les deux et part du principe que ce qui marche pour l’un marche pour l’autre.

Afin de pouvoir chuter sur le sol, il semble important de pouvoir rouler. C’est d’ailleurs le cas de l’apprentissage dans les disciplines militaires comme le close combat, le Systema ou autres. Les chutes sont souvent suivies de roulades au sol, ce qui réduit considérablement les chocs, mais permet également, d’enchainer une action tout de suite après.

 

Voici une compilation de Daviv Belle, célèbre pratiquant de Parkour, que certains auront pu reconnaître, puisqu’il a joué dans Banlieue 13.

Les pratiquants de Parkour, réalisent énormément de sauts, de hauteur assez importante pour pouvoir se mouvoir rapidement d’un milieu à un autre. On peut constater que la roulade avant précède une grande partie de ces chutes afin de pouvoir réduire les chocs et enchainer les déplacements sans perte de temps.

Awase et Musubi, au cœur de la réalisation des Ukemi

Lorsque je pratiquais encore la chute claquées, je me rends compte que la plupart du temps, je subissais la chute et avais un temps de retard, m’obligeant à amortir le contact au sol avec le bras. C’est d’ailleurs ce qui se passe les rares fois ou je là pratique encore. Une sorte de chute de la dernière chance…

La sensation n’était pas forcement agréable, et je m’étais fait à plusieurs reprises la réflexion d’une telle chute à l’extérieur…

Pour pouvoir placer la chute dans un contexte de survie, il me semble important de pouvoir ressentir le travail de son adversaire et de pouvoir anticiper la chute. La chute devient alors un moyen de survivre, de fuir sans avoir à subir la technique. Cet état rejoint les concepts d’ Awase et Musubi.

Awase correspond à l’harmonie. On parle souvent d’être en harmonie avec son Uke mais il est également important de pouvoir être en harmonie avec son Tori. Le travail des deux partenaires peut parfois, paraître harmonieux extérieurement, sans pour autant que Uke soit en réelle harmonie avec son Tori. Il ne fait alors que subir habilement le travail de son partenaire.

Pour qu’il y ait une réelle harmonie, le concept de Musubi doit être présent. Il s’agit de l’état de fusion entre Uke et Tori, qui fait alors disparaître l’état d’opposition pour laisser place à l’harmonie.

Ainsi, lorsque Uke est capable de ressentir le travail de Tori, il peut alors adapter son comportement au moindre variation qui ont lieu dans le travail de Tori. Il devient alors facile pour Uke de choisir entre la chute pour fuir, mais également la réalisation de Kaeshi Waza (technique de retournement, de renversement).

Mais anticiper ne signifie pas chuter avant que la technique ait lieu, car il devient facile pour Tori de modifier sa technique en fonction de notre réaction. Il s’agit alors de s’unir au travail de Tori, chuter au moment même où a lieu la technique, afin de n’offrir aucunes informations à Tori pouvant lui permettre de réagir.

La chute n’est alors plus un élément subi, négatif, synonyme de défaite, mais un élément positif, choisi pour préserver la vie et se relever.

Neko Ukemi ^^

Cette réflexion ne représente en aucun cas une critique, ni un rejet d’un quelconque système de travail.  Il s’agit simplement de pistes de réflexion à prendre ou à laisser 🙂

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13 réflexions sur “Musubi et Awase au coeur des Ukemi

  1. Merci de rappeler ces notions et d’insister sur leur importance permanente, même dans la chute, quand on aurait tendance à les abandonner.

    • C’est vrai que l’on a tendance à oublier ses principes si important dans la pratique, l’intérêt est d’essayer de les retrouver dans chaque instant et chaque aspect de notre travail.

      Au plaisir de te revoir sur un tatami Jeanphi 🙂

      Amicalement,
      Alex

  2. Ouf cet article est frais… j’ai eu l’occasion de faire un cours d’essaie d’Aikido dans ma ville en début d’année. Bien sur tout le monde claque ses chuttes. J’ai l’occasion de travailler avec un shodan et il m’explique que c’est pour l’armortie. Je lui demande si il ferait le même chose dans le rue. Réponse négative évidemment. A ce moment il me dit que c’est en partie pour le spectacle, pour impressionner. Je ne sais pourquoi mais j’ai eu l’image d’un homme qui claque des mains pour chasser un tigre…
    Soit dit en passant merci pour le travail fournie dans ce blog et au plaisir de bosser ensemble a notre prochaine rencontre
    Pierre

    • Merci pour le partage de cette anecdote! C’est vrai que cela donne un effet assez spectaculaire, cette forme de chute est d’ailleurs réalisée dans la plupart des démonstrations. Néanmoins, dans le cadre d’une pratique régulière, je pense qu’il est préférable de travailler en chutant le plus légèrement possible, sans claquer le sol afin de s’habituer à chuter, en roulant de la façon la plus légère possible. A mon sens, il est plus facile de pouvoir claquer une chute quand on sait chuter avec légèreté, que de savoir chuter légèrement quand le corps est habitué à subir et chuter en claquant le sol lourdement. Le bruit que l’on fait en chutant sur le tatami me semble un bon indicateur 🙂
      Au plaisir de travailler avec toi!

      Alex

  3. Article intéressant qui illustre parfaitement ces questions que je me pose aussi lors de ma pratique. Je suis tout à fait d’accord avec tes écrits? Je suis d’accord avec le fait de rouler, je m’y essai un maximum, mais comment rouler sur un koshi nage ou un kote gaeshi très rapide par exemple? As-tu une solution ou un début de solution? Cela m’aiderait grandement…

    Xavier

    • Il est clair que l’effet de surprise face à certaines techniques peut nous empêcher d’être en harmonie et de rouler. Il y a d’ailleurs des techniques où il me semble impossible de rouler, comme sur un Koshi Nage. Surtout si la personne est dans l’idée de te planter dans le sol plutôt que te projeter…

      L’intérêt de travailler sur Musubi et Awase est, dans ce cas de figure, le fait de pouvoir suivre et ressentir où veut t’emmener Tori. Quand tu entres en union avec lui, qu’il ne ressent aucune opposition et que tu es capable de suivre dans l’instant, sans contraintes, il devient aisé de pouvoir faire des Kaeshi Waza (techniques de retournement). Elles te permettront de retourner le travail de ton adversaire sans avoir à subir une chute. Parfois il est bon de pouvoir choisir entre une chute pour s’échapper ou un retournement de technique.

      Même s’il est difficile de rouler sur ce genre de chute, un axe de travail qui reste assez intéressant est le fait de pouvoir chuter en étant le moins lourd possible. Plus tu es capable de suivre le travail de Tori plus il est facile de pouvoir chuter avec légèreté. A l’inverse, si tu es en retard et chute par contrainte, la chute risque d’être assez lourde. Il me semble que le bruit de la chute est un bon indicateur 🙂

      J’espère avoir pu t’apporter quelques éléments de réponse 😉

      Alex

  4. Quelques vidéos qui pourront peut être vous donner des pistes de recherche pour les chutes sur kotegaeshi et koshinage…
    http://www.youtube.com/watch?v=b5U2E0kA8_8&feature=channel&list=UL
    http://www.youtube.com/watch?v=YMpBpM38TMg&feature=rellist&playnext=1&list=PL952EA0940FB4A155
    Une recherche vidéo sur « Frank Ostoff » pourra aussi vous donner des pistes.
    Je me souviens également d’un cours sur koshi fait par Jean Marc Chamot dans lequel il avait emmené des très grands débutants à chuter sans appréhension, en chute avant roulée, sur koshi !
    Un blog ; http://ukemi.tumblr.com/ qui se continue ici : https://ukemiblog.wordpress.com/
    Cordialement
    Fabrice

    • Merci Fabrice pour le partage des liens. Ces vidéos sont intéressantes pour des personnes débutantes ou confirmées cherchant à approfondir le travail des Ukemi.
      Bonne continuation dans tes recherches.

      Cordialement,
      Alex

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