Interview de Minoru Mochizuki, 2ème partie: Uchi Deshi de Ueshiba senseï

Aujourd’hui je vous propose la suite de l’interview de Minoru Mochizuki, où il parle de sa rencontre avec Ueshiba Senseï et ainsi que Takeda Sokaku.

Cette interview fut réalisée par Stanley Pranin, dans le cadre de la revue Aïkido Journal, au Yoseikan Dojo, dans la ville de Shizuoka, le 22 novembre 1982.

« Comment avez-vous rencontré Morihei UESHIBA Sensei?

A peu près à la même époque, je pratiquais le Katori Shinto-ry ( dans la cadre du Kobudo Kenkyukai ). Cet art comprenait des techniques de sabres, de Bo, de Naginata , de Yari, de sabre court, de sabre court, de jujutsu et des exercices avec les deux sabres.

Je pratiquais toujours le Kendo et je m’entraînais dans différents dojos de cinq à six heures par jour. Avant le petit déjeuner j’étudiais le Shindo Muso-ryu Jo Jutsu. Je progressais très rapidement.

A peu près à cette époque, Kano Senseï fut invité par l’amiral Isamu Takeshita à une démonstration, donnée par Ueshiba Senseï. Il fut très impressionné et demanda à Maître Ueshiba de bien vouloir accepter d’entraîner quelques-uns des élèves qu’il souhaitait lui envoyer. C’est ainsi que je fus désigné.

Mochizuki Senseï au côté de Ueshiba Senseï

Pourriez-vous nous donner votre première impression en arrivant au Dojo de Ueshiba Senseï?

J’ai tout d’abord pensé qu’il s’agissait d’une activité de plus à mon emploi du temps, déjà très chargé. Kano Senseï nous avait dit: « L’autre jour, j’ai eu la chance de me rendre compte par moi-même du niveau technique d’un professeur de Jujutsu du nom de Ueshiba. Son exécution des mouvements est merveilleuse. J’ai eu l’impression de découvrir les véritables principes du Judo. J’aimerai bien que Ueshiba Sensei vienne enseigner ici au Kodokan, mais c’est un Maître célèbre à part entière et c’est impossible. C’est pourquoi je me suis arrangé pour envoyer quelques-uns de nos élèves étudier avec lui. »

Je compris à son regard appuyé, qu’il aurait voulu que j’y aille. Finalement, un autre garçon nommé Takeda et moi-même furent désignés.

C’était en 1930, Maître Ueshiba n’avait pas encore de dojo à lui et il enseignait dans le salon d’une maison privée du quartier de Mejiro à Tokyo. Cependant, peu de temps après notre arrivée, nous nous sommes installés dans le dojo d’Ushigome qui venait d’être terminé. A cet époque, deux autres uchideshi, Hajime ( Ikkusai Iwata ) de la préfecture d’Aichi, un garçon qui était initialement lutteur de Sumo, et le jeune Tsutomu Yukawa, s’y trouvaient.

Nous étions à peu près cinq ou six. Ueshiba Senseï me dit, alors que j’étais vraiment le nouveau venu: « Ces pensionnaires sont encore très jeunes et j’aimerais beaucoup que tu sois leur superviseur. » J’avais environ vingt-quatre ans à cette époque.

Minoru Mochizuki

Après cette demande, au cours d’une entrevue avec Maître Kano, je lui dis: « Ueshiba Sensei semble avoir une haute opinion de moi et je deviendrai Menkyo Kaiden en rien de temps. Que pensez-vous de sa proposition de demeurer chez lui pour m’occuper d’un groupe d’élèves? »

KANO Senseï répondit: « On dit que les autorisations d’enseigner ne sont jamais données aux externes et, dans cette mesure, il n’y a pas d’autre solution. N’oublie pas de me faire ton rapport mensuel. »

J’avais donc la permission de devenir Uchi Deshi. La seule condition qui m’était imposée était de continuer à participer au groupe de recherche sur les arts martiaux traditionnels. Je devins ainsi l’un des assistants de Ueshiba Senseï. Et vous savez, il ne me disait jamais, directement, fais ceci ou fais ça. Quand il montrait une nouvelle technique, Sensei corrigeait individuellement les autres élèves mais jamais moi.

J’observais le mouvement, effectué par le professeur, et je le reproduisais exactement. Il avait coutume de dire que j’étais celui dont il n’avait vraiment pas à se préoccuper. Il me suffisait d’observer pour comprendre. J’avais déjà pratiqué pas mal d’arts martiaux et je pouvais assimiler aisément les techniques nouvelles.

Un jour, l’amiral Takeshita m’appela. Il désirait m’informer que Ueshiba Senseï envisageait de faire de moi son gendre et de m’adopter, en me donnant sa fille en mariage et la permission de porter son nom. Que faire?

Le Katori Shinto-ryu m’avait déjà fait la même proposition et le président d’une firme de produits pharmaceutiques, proche du domicile de ma sœur, s’était déplacé jusqu’à ma ville natale de Shizuoka pour demander la même chose à ma famille. Et c’est à peine si, en dehors de mes soeurs, je leur adressais la parole. Je n’avais certainement jamais pensé à me marier et je refusais finalement les trois propositions.

Vous est-il arrivé de rencontré Sokaku TAKEDA Sensei?

La seule fois, que je rencontrai Takeda Sensei, fut à la fin des travaux du dojo Ushigome. Ueshiba était parti et m’en avait confié la garde jusqu’à son retour. Senseï, son épouse, son fils Kisshomaru et M.Inoue étaient tous partis. Et qui arrive juste à ce moment? Sokaku Takeda Sensei.

Il hurla d’une voix effrayante: « Ueshiba, êtes-vous là? » En sortant, je trouvait cet espèce de grand-père qui se tenait devant la porte d’entrée. Je lui dis poliment. « J’ai bien peur que tout le monde soit sorti. »  « Oh! » dit-il, et il entra comme chez lui.

Takeda Senseï

Il commença par faire la tournée de toutes les pièces, me fit ouvrir toutes les portes à glissière, même celles de la cuisine et de la chambre de Madame Ueshiba ! Finalement il s’assit à la place d’honneur, dans le Tokonoma ( alcôve ) et me demanda du thé vert.

Au moment où j’allais mettre les feuilles dans la théière, il arriva derrière moi en courant et me dit: « Non, arrêtes! Je le ferai moi-même ». Vous savez, les sortes de louches que l’on emploie pour puiser l’eau? Et bien il les saisit et les mit dans les flammes du feu pendant un moment. Il mit ensuite les feuilles dedans et commença à les faire griller. Il faisait du senjicha, du thé rôti.

Ensuite, sans utiliser la théière il mit l’eau chaude directement dans les louches. Il versa alors le thé dans les tasses et me demanda de boire. Je lui dis poliment: « Après vous Monsieur. » Mais il hurla:  » Quand tu sers du thé l’étiquette veut que tu goûtes en premier. »

C’était la première fois que j’entendais parler d’une telle chose. Il n’avait même pas confiance dans le thé qu’il venait de préparer lui-même! Il était vraiment étrange.

Il me demanda ensuite s’il y avait des gâteaux ou quelqu’autre chose à grignoter. Il fouilla lui-même dans les placards, trouva une boîte et se servit tout seul! Cette fois encore, il m’obligea à en manger un morceau avant lui. « Quand tu sers un invité, tu dois manger un morceau le premier pour lui montrer que ce n’est pas empoisonné. » expliqua-t-il. Je dus m’exécuter. A ce moment il prit le gâteau qui était juste à côté du mien et l’avala. Il était très prudent, et j’étais très surpris.

Il commença ensuite à me parler d’une ancienne demeure seigneuriale. « Le château de Mizuno était bien par ici ? » demanda-t-il. Il voulait parler de la propriété de Jurozaemon Mizuno. Un vassal de haut rang qui était connu pour avoir étalé sa puissance et vivait cent cinquante ans plus tôt. Curieusement, il en parlait comme si c’était hier ! Je lui répondis que j’avais entendu parler d’un endroit appelé Mizuno no Hara. Takeda Senseï me raconta alors cette histoire.

« As-tu déjà entendu parler de l’époque où, Shunzo Monomoi de l’école Kyoshin Meichi Ryu et Kenkichi Sakakibara du Jikishin Kage Ryu, furent appelés par l’Empereur Meiji qui leur demanda de couper avec leur épée un casque Myoshin, connu pour sa solidité ? En terme d’adresse les deux hommes avaient la même valeur mais ils utilisaient des armes différentes. Leurs épées n’avaient rien de commun! Shunzo Momonoi utilisa le Katana qu’il portait tous les jours tandis que Sakakibara employa une épée qui avait une lame semblable à celle d’une hallebarde géante ( Onaginata ). Sakakibara réussit à couper le casque mais cela était dû à la différence entre les armes, pas à une compétence supérieure. »

Il m’obligea à rester assis et à l’écouter et comme il semblait défendre Momonoi, je tirai la conclusion qu’il avait dû être l’un de ses élèves. Au moment où j’allais lui poser la question, j’entendis un appel venant de l’entrée.

J’allai voir et découvris un chauffeur de taxi. Il semble que Takeda Senseï n’avait pas payé sa course et le conducteur se demandait ce qu’il devait faire. Je lui demandai de m’expliquer ce qui s’était passé et me répondit: « J’ai pris ce vieil homme en charge il y a quelque temps devant la station de Ueno. Il m’a dit simplement « Oh » et il est monté. Mais à peine en route il a voulu aller voir la zone d’Asahigashi et les terrains repris sur la mer. Je lui ai dit que c’était dans une toute autre direction depuis Ueno et que un yen ne suffirait plus pour la course, que ça lui en coûterait plutôt deux. Quand je lui ai dit que le prix de la course avait doublé, il est réellement effrayé.Vous savez, dans ce bâton qu’il porte il y a une épée. Je l’ai vu devant la station d’Ueno. J’attendais un client et ce vieil homme est arrivé. Il y avait un gros chien qui s’est approché de lui et il l’a tué. D’un seul mouvement, comme ça! » expliqua-t-il. « Le chien n’a même pas eu le temps de faire un bruit. Il était mort sur le coup, percé en plein coeur. »

Après avoir vu cette démonstration, quand Takeda se mit en colère au sujet du prix de la course, le pauvre homme ne savait plus que faire et le laissa partir. Je n’avais pas le choix! Je réglai le prix de la course. Depuis, je peux dire que le célèbre Takeda me doit deux yens. J’espère au moins que cela m’assurera une place dans l’histoire! Plus tard, je regardai attentivement la canne qu’il avait soigneusement posée dans le Tokonoma et je vis clairement que l’extrémité était une lame de lance.

De toute façon, les terrains de Asahigashi étaient l’endroit où s’était élevé l’ancien dojo de Momonoi et c’est la raison pour laquelle Takeda Sensei voulait le visiter, en route vers celui de Ueshiba Sensei. Un peu de nostalgie je suppose. Curieusement, dans les biographie de Takeda Sensei il n’est jamais fait mention de Momonoi. Bien au contraire, c’est l’école de Sakakibara qu’il fut admis et qu’il étudia le Kendo.

Tout cela est bien étrange. D’autant que Takeda me dit qu’à l’âge de dix-sept ans il avait fait une compétition avec Momonoi et que  sur trois manches il en avait gagné deux.  Mais il ne souffla pas mot de Sakakibara.

Je crois me souvenir d’une conversation qui dura trois heures. Il se détendit petit à petit tandis que le temps passait. Il se plaignait de son Kimono trop chaud et commença à le retirer pour sécher son corps en sueur.

Il portait une longue bande d’étoffe enroulé autour de sa taille et comme il la défaisait une courte lame d’épée tomba sur les tatamis. Cette lame nue n’était même pas dans un fourreau, mais simplement prise entre deux couches d’étoffe. Je jetai instinctivement un coup d’oeil au ventre du professeur et remarquai un grand nombre de cicatrices. Il était très âgé et sa peau était toute plissée et cela ne devait pas être facile de mettre cette lame nue à sa place et de la sortir sans se couper. Mais ça ne semblait pas le gêner du tout.

Cette fois-là, Takeda Sensei passa une semaine au dojo. Un jour, M. Kamada nous dit: « Que pouvons-nous faire avec un vieil homme comme lui ? Il demande à jouer au Shogi mais il y joue mal. Quand tu veux prendre son roi, il le sort de l’échiquier de la main gauche! »

Il était très agressif et il détestait perdre. J’ai gardé de lui une très mauvaise impression. Son fils continue à enseigner dans l’île d’Hokkaido. Il est encore assez jeune si bien que son père devait avoir près de soixante ans quand il est né. »


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